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 It doesn't have to end this way

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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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Signalement : Hume, la trentaine, carrure solide, 1m85, cheveux noirs, yeux bleu pervenche, cicatrice sous l'oeil gauche.


MessageSujet: It doesn't have to end this way   12.06.16 19:16




But this is where we stand





Nous y voilà.


Oh, Rodrigue. Regarde-toi.


Couché sur le plancher, encore ?


Le poêle en fonte est silencieux, tapi dans sa cendre vieille de plusieurs jours. L’air est glacé.


Et qu’est-ce que tu as, à rire comme ça ?
Tu te retournes prudemment comme un soldat blessé, mais au lieu d’un râle de douleur c’est un rire cassé qui enfle ta gorge. Tu ramènes tes mains sur ton visage, tu te fais un masque de doigts entremêlés. Ta bouche se referme lentement, le rire s’estompe, puis le sourire et c’est ensuite une terrible grimace contenue qui comprime tes lèvres l’une contre l’autre.

A quoi tu penses encore, Rodrigue ? A qui ?

C’est vrai qu’il y a de quoi rire. Tout cela ressemble à une longue, terrible plaisanterie. Et sa chute, à point nommé. Au meilleur moment possible !


Il y a quelques jours – mais ça, tu serais incapable de dire combien désormais – tu es rentré chez toi. Tu étais calme, satisfait de ta nuit de travail. L’aube était belle. Il ne faisait presque pas aussi froid que d’habitude,  juste une fraîcheur latente qui tient éveillé. Tu pensais que c’était le jour idéal pour des funérailles.
Parce que ce jour-là, tu voulais tout laisser derrière toi, pour de bon cette fois. Et cela signifiait détruire les dernières choses qui te liaient encore à ton passé ; cette décision te semblait importante. Difficile, aussi. Essentielle. Mais tu étais prêt à le faire. Tu savais précisément pour quoi. Pour qui.


Parlons-en, justement.


C’est là que cela devient drôle.


Dire qu’il a suffi d’une photo.


Tu ne connais pas les avalanches, Rodrigue. Mais c’est comme ça qu’elles commencent : par de petites choses qui dérapent. La photo était entre tes doigts, tu allais la déposer dans le feu de ton poêle, cérémonieusement, avec les partitions et les coupures de journaux, et tous ces trophées que tu avais traînés avec toi pour te souvenir. Tu avais longuement observé le papier se faire dévorer doucement dans une ligne de flammes, hypnotisé par la façon dont il s’écornait dans un soupir crépitant, puis voletait un peu dans le brasier contenu de ce ventre de fonte. Cela ne t’avait pas attristé autant que tu l’aurais cru – au début, l’air brûlant sur ton visage te laissait l’impression d’une caresse. Tu souriais, presque.  

Mais il a fallu que tu la regardes, une dernière fois.

C’était un daguerréotype de médiocre qualité. Une photo de groupe, de l’orphelinat de Falk’. Sans doute prise à but promotionnel, comme c’était souvent le cas dans ce genre d’institutions qui vivaient de la pitié du bon peuple. Mais il fallait bien avouer que cette triste rangée d’enfants, bien droits dans leurs vêtements informes, assis sur leurs lits de dortoir, n’avait rien de très vendeur. Les visages presque effacés de trop de lumière ne présentaient que des moues graves, des cheveux plaqués sur des fronts maladifs, des points flous à la place des yeux. Tu avais reconnu Malthéo, le plus petit. Elric n’était pas loin, si beau déjà. Aaron, enfin, tassé dans un coin de lit, droit et sévère.

Et à ses côtés ? Un inconnu. Aussi vague et inexpressif que les autres. Ce n’était pas son visage qui t’avait intéressé, mais ce qu’il tenait dans ses mains.

Malgré le feu, tu t’es mis à avoir très froid. Pas vrai ?

L’avalanche, c’était ça.  Pauvre Rodrigue. Tu n’avais aucune chance. Le pire, sans doute, était l’évidence de la chose.

Il te l’avait dit.

« J'ai été abandonné à la naissance, sur le parvis d'un orphelinat»

Tu avais choisi de l’ignorer.

Tu l’avais vu.

L’enfant, les pieds dans la cendre et la neige, son pyjama tâché de sang.

Tu avais choisi de ne pas comprendre.


Et maintenant, c’est trop tard. C’est ce que tu te dis. Pour plein de choses. Tu as les mains qui tremblent…ou bien est-ce que tes doigts cherchent quelque chose ? Les touches d’un piano, peut-être. Do dièse mineur. Le début est si simple. Entêtant. Tu te rappelles encore de la musique. La musique qui est une tempête dans ton crâne, qui avale et engloutit tout le reste. Et à elle, suturée, un éclat de rire continu, grotesque et violent. Un aria pour ta défaite, Rodrigue.

Pauvre de toi. Que vas-tu faire ?

Tu ris, encore. Un rire désincarné, privé d’air – presque un pleur, en réalité. Tu as encore les mains plaquées sur tes yeux, à t’en faire mal.  Pourquoi tu ne regardes pas autour de toi ? Ta chambre, ton lit défait, les livres éparpillés au sol, la fenêtre qui clinque sous le vent d’on ne sait quelle heure. Tu ne sais plus ni quand ni comment, mais tes meubles sont cassés. Les chaises éclatées au sol. La table renversée. Il y a des feuilles éparpillées partout. Dans le séjour, c’est le même constat, la porcelaine et le verre en plus. Il y a un peu de sang par terre et sous tes pieds, aussi. Tu ne te rappelles pas. C’est insignifiant. Tu ne veux pas regarder autour de toi. Tu as peur de nous voir.

En quoi est-ce différent, cette fois ? Nous t’aimions plus que lui ne t’aimeras jamais. Rodrigue. Rodrigue, ne pars pas. Tu n’y peux rien. C’était écrit.






Son dos heurta le mur.
Le contact brutal et glacé sembla le tirer de sa torpeur – il enregistra confusément où il se trouvait : l’angle de l’escalier métallique qui menait à sa chambre. Il avait dû trébucher. Il ne se souvenait pas s’être levé. Ou avoir dérapé. Il baissa les yeux et vit des traces de sang étalées sur les marches comme en coups de brosse, là où il avait posé ses pieds nus. Ses bras étendus se crispèrent contre le mur à la peinture crème écaillée, tandis que son regard tanguait lentement vers l’étage supérieur, là où l’obscurité engloutissait sa chambre mansardée.
Ils étaient toujours là.

Immobiles, invisibles, mais bien présents, tassés dans les ombres à le regarder, et à murmurer tout doucement des choses qu’il ne voulait pas comprendre. Si nombreux. Poisseux d’émotions douloureuses, leurs yeux qu’il savait creux anxieusement baissés vers lui. Ils attendaient.

Rodrigue se souvint alors, sans frayeur, mais avec une amertume si profonde qu’elle tailla une ridule entre ses yeux, qu’il avait eu l’impulsion de fuir. Mais il ne pouvait pas. Il ne devait pas sortir d’ici.

Il cilla, et ne parvint que difficilement à détourner son regard. Son œil gauche pulsait sous sa paupière close, mort mais palpitant comme un infatigable métronome. Devant lui, quelques marches qui descendaient en demi-cercle vers le rez-de-chaussée et son capharnaüm drapé de poussière (combien de jours -). Et, comme placée là, bien au milieu de son champ de vision par un cruel jeu de perspective, la porte d’entrée. Lointaine. Trop proche. Les mains glacées de Rodrigue se refermèrent sur la rambarde de fer forgé de l’escalier. Fermement, comme s’il se sentait tomber. Plusieurs mois auparavant, il s’était assuré que cette porte serait solide et bien verrouillée, afin de se protéger contre les éventuels « amis » de sa chère Appollymi. Aujourd’hui, ces multiples loquets et verrous ne seraient peut-être jamais assez nombreux pour le dissuader de sortir.

Rodrigue sentit une vague de nausée le parcourir, semant des frissons le long de ses épaules, de ses jambes fatiguées, ses entrailles pleines d’acide et son œil enflé de noirceur. Ses mains devinrent molles ; il ne les sentit qu’à peine retomber contre ses cuisses. Son regard se brouilla, son crâne s’allégea douloureusement. Il ne devait pas sortir il ne devait il savait que s’il sortait ses pas le guideraient vers lui et il ne devait pas il ne voulait pas le voir –

C’était écrit.


Bien sûr. Bien sûr qu’il voulait le voir. Il l’aimait tellement. Hermano. Le mot était peut-être une malédiction à lui seul. Oh, ne savait-il pas ce que signifiait la famille pour les Mendes ? Cher frère perdu, fatalement retrouvé. Il aurait dû mieux le protéger. Mais oui, sans doute, c’était écrit. Dans la cendre qui chuchotait des sacrilèges, dans la neige de la toundra, dans les cartes divinatoires d’Ophélie, dans des yeux tristes dorés par les flammes.

Rodrigue était assis en travers d’une marche. Il avait glissé le long du mur. Sans s’en rendre compte. Toujours face à la porte, qu’il ne parvenait pas à quitter des yeux.

La porte, malgré tous ses verrous, était toujours ornée en son centre d’une mince vitre épaisse, texturée, juste assez translucide pour laisser la maigre lueur du jour. La seule et discutable coquetterie que s’accordait l’architecture de cet immeuble décrépi du quartier nord. Une mince fente de lumière sur l’obscurité poussiéreuse. Pourquoi n’avait-il jamais remarqué ce détail auparavant ? Elle ressemblait à une meurtrière. Cela lui rappelait autre chose, mais il ne parvenait pas à dire quoi exactement.
Lui ne s’en rendait pas compte, mais la lumière traçait une raie longiligne en travers du séjour, couturant les reliefs des meubles renversés, semant des éclats ternes sur les bris de verres éparpillés au sol, avant se s’arrêter sur lui, comme une balafre verticale sur son visage.

Quelque chose passa derrière la porte, sans un bruit, furtivement. La ligne blanche se brouilla, puis redevint pleine.

Sans savoir pourquoi, Rodrigue eut soudainement peur. Une peur viscérale, puissante d’angoisse, qui le poussa à ramener ses mains contre la bouche, comme pour s’empêcher de hurler. Il respirait difficilement. Ses yeux écarquillés étaient rivés sur la porte, la mince meurtrière. Il entendait des murmures redoublés qui venaient de l’étage ; il ne savait pas ce que les autres disaient.

Si, peut-être qu’il savait. Ils l’avaient déjà bien assez répété, après tout.


« Pauvre Rodrigue »


« Nous y voilà ».
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   21.06.16 0:53

Oui. Nous y voilà.

A la fin de ce qui a commencé il y a bien longtemps, entrevu dans la poigne d'un homme au réveil trop brutal, deviné dans des ruines hantées au milieu de la toundra, trahi par un tas de tissu poussiéreux mal caché au fond d'une armoire, esquissé dans une confession de trop autour d'un verre de Gerety. Autant de pièces détachées qui se sont accumulées au fil des mois, s'attachant les unes aux autres dans la pénombre et le silence, construisant un tout unique et destructeur.

Et au final, il aura suffi d'une photo.

Un cliquetis, et c'est toute la machinerie qui s'éveille, se met en branle dans un soupir de vapeur et un concert de tristes grincements. Les pistons noircis s'actionnent, glissent, écrasent. Les rouages s'affrontent, le métal comprime le métal, fait levier. Le mécanisme frémit. Il saigne de l'huile, ses jointures gémissent puis hurlent, mais rien ne peut l'empêcher de se mettre en marche, lentement, inexorablement, sans tenir compte de ceux qui se trouveront sur son chemin. Car il est pire que le Destin: il est la Vérité. Celle qu'on enfouit, dissimule, tait, hait, mais qu'on ne change pas.

Jamais.

*****

Caleb ignorait tout de l'horreur qui se tramait, de ce lien couleur sang qui le liait à Rodrigue depuis tellement plus longtemps que deux ans - comment aurait-il pu ne serait-ce qu'y songer? Toute sa vie d'adulte, il avait repoussé tout ce qui pouvait avoir trait à l'orphelinat et à la personne qu'il était avant d'embarquer en tant que mousse sur l'Albatros, le lendemain de ses quatorze ans. Faute de pouvoir oublier, il avait poncé ses souvenirs, encore et encore, il les avait estompés avec acharnement, avant de les enfermer dans le noir, derrière des portes qui n'étaient pas faites pour s'ouvrir. Il les avait refusés.

Mais le pire dans tout cela, c'est qu'en plus, après deux décennies de déni, Caleb avait enfin l'impression de se détacher de toutes ces horreurs et secrets. Il n'avait pas pu effacer l'empreinte indélébile que Kyle avait laissée sur lui, et il n'y parviendrait jamais; mais au cours des derniers mois, elle s'était faite de moins en moins tangible, disparaissant derrière un ersatz de foyer qu'il s'était constitué au Downward Bar, derrière une étrange mais réelle esquisse de famille - José, Chips. Talula. Et Rodrigue.

Depuis quelques temps, Caleb s'aventurait à se sentir heureux.

C'était quelque chose de nouveau, pour lui, nouveau et puissant. Il ne connaissait pas cette sensation qu'il n'avait pas besoin de se battre pour vivre, comme un corniaud affamé cramponné à une carcasse qui pourtant n'avait plus grand chose à lui offrir, et qu'il pouvait avoir envie de vivre. Que ce monde n'était pas qu'adversité et défi, qu'il pouvait aussi s'avérer bon et tendre. Et, encore plus important, que lui pouvait décider et agir pour que ce fût le cas.

Lui aussi avait décidé de faire le deuil de sa vie passée. Et la première décision qu'il avait prise, la plus importante, était paradoxalement celle dont il n'avait parlée à personne.

C'était peu après son mémorable (façon de parler) anniversaire. Rodrigue, un soir, avait trouvé Caleb assis sur le seuil du Downward Bar, une cigarette aux lèvres, souriant d'un air absent. Il ne paraissait pas blessé, et il n'y avait nulle trace de sang, mais les coutures de sa chemise et de son costume étaient déchirées par endroits. Quelque chose dans ce détail avait dû déranger Rodrigue, car le Techie l'avait vu frissonner - et puis il avait eu ce regard, en lui demandant ce qu'il s'était passé...

La réponse exacte de Caleb avait été: "Tout va pour le mieux." Puis il avait jeté son mégot dans le caniveau, s'était levé, et avait regagné son bureau sans un mot de plus.

La seule chose tangible qui avait changé par la suite, c'est que Seel n'était plus revenu au D Bar.

A partir de là, tout s'était enchaîné avec une fluidité suspecte. Comme Caleb l'avait promis, il était parti en voyage avec Talula, expérience que l'on devine abyssale et qui sera détaillée en d'autres lieux - disons simplement que le trafiquant d'armes en était revenu vivant, le teint presque plus halé que brûlé et avec quelques kilos de muscles en plus, donc globalement pas mécontent. De plus, il avait retrouvé son affaire parfaitement fonctionnelle, gérée sans éclat mais avec une remarquable efficacité par Rodrigue. Enthousiaste, il avait même parlé de promotion au barman, bêtement heureux d'envisager un associé, lui qui pourtant n'avait jamais travaillé que farouchement seul.

Et Rodrigue avait disparu.

Comme cela, d'un coup, sans raison. Le matin, ils se disaient au revoir avec le sourire, en parlant business, alcools exotiques et interdiction formelle et définitive de prononcer le mot "dodo" devant Talula. Le soir, Caleb se réveillait pour découvrir que le bar était vide, et que le plus maniaque et consciencieux de ses employés n'avait tout simplement pas pris son poste.

Le Techie avait tout de suite été inquiet, bien entendu. Il avait décroché son téléphone et appelé le concierge de l'immeuble où Rodrigue vivait à présent, sans trop d'illusions: il se rappelait avoir croisé l'énergumène en question après son abominable cuite d'anniversaire, en repartant de chez Rodrigue, et cet homme lui avait laissé une impression d'enfant illégitime entre l'un des employés travestis de Talula et un tas de gelé un peu rough sur les bords, le tout généreusement arrosé au gyn blanc.

"L'est pas bien."

Voilà à peu près tout ce que le roi des indics avait recueilli comme information. Il avait reposé le téléphone avec une étrange sensation au creux de l'estomac: bien entendu, Rodrigue pouvait tomber malade, cela arrivait à tout être hume. Mais Caleb avait vu cet homme tenter de travailler alors qu'il venait d'être changé en renard, et jouer son rôle de majordome jusqu'au bout avec un gramme d'alcoolémie dans chaque bras; à quel point pouvait-il être souffrant pour ne pas descendre dans son propre hall d'immeuble et appeler lui-même au bar?...

Le Lespurien n'était pas revenu le lendemain. Ni le surlendemain. Ni aucun des trois jours suivants.

Alors en ce froid début de matinée, où un vent d'automne descendait du Nord en apportant l'odeur d'ozone des piliers jusqu'à Secaria, Caleb se tenait au pied de l'immeuble de Rodrigue. Les mains dans les poches, tête renversée en arrière, il essayait de retrouver le bon étage, la bonne fenêtre. Un indice, même minime, de ce qui pouvait bien être arrivé à Rodrigue. En espérant encore que ce n'était pas grave. Que ce pressentiment familier, tapi au fond de son ventre, n'était qu'un reflet nauséeux de paranoïa sans fondement concret.

Néanmoins, sous son manteau, son holster pesait contre ses côtes gauches, lourd de son nouveau BlackLight - le précédent avait été égaré quelques part dans les limbes alcoolisées de son dernier anniversaire, ce dont Caleb ne s'était bien entendu pas trop vanté; n'aurait-il pas mis le plus grand soin à anonymiser toutes ses armes bien avant qu'elles ne servent, cela aurait pu devenir nettement plus qu'embarrassant.

Il ne s'était pourtant pas défait de son habitude de sortir armé. Et ce jour-là, il l'avait fait en toute connaissance de cause.

Parce que soyons honnêtes, même si tout allait mieux pour lui, Caleb Mancuso savait qu'il n'était en vie que parce qu'il pensait toujours au pire.

Toujours.

Une poussée sur la vieille porte au vernis écaillé, puis quelques pas dans l'obscurité du hall - typique des quartiers nord: sol en pierre, boiseries fatiguées, mais globalement présentable. Du moins, jusqu'à ce qu'on passe la porte en verre dépoli des appartements du concierge, et qu'au-delà de l'escalier principal, on découvre l'essentiel de l'immeuble: un vaste assemblage de marches grinçantes et de corniches de guingois, qui donnaient sur une arrière-cours sans charme, cintrée de soupiraux qui crachaient la fumée grise des chaudières à charbon dissimulées dans les caves.

Col relevé et chapeau baissé, Caleb se faufila sans bruit devant la loge du concierge, peu désireux qu'un tel hume soit au courant de la présence d'un indic célèbre dans ses murs - il faudrait qu'il demande à Rodrigue pourquoi il avait choisi un cerbère aussi peu fiable. Une fois que le Lespurien lui aurait ouvert la porte de son appartement avec un petit sourire désolé pour lui dire que ce n'était qu'une grosse grippe.

Le Techie voulait encore y croire. Au moins un peu.

Il traversa la cours et son nuage de vapeur, humide et froid dans l'ombre du soleil levant. Il retrouva sans trop de peine le seuil qui correspondait à la partie de l'immeuble où vivait son barman et entreprit l'escalade de quelques marches raides, qu'il se rappelait vaguement avoir gravies en chaussettes et en se tenant à la rampe à deux mains.

Un vague sourire chercha à s'inscrire sur ses lèvres, mais il ne fit qu'y passer: à chaque seconde passée dans ce bâtiment trop froid et silencieux, Caleb craignait un peu plus ce qu'il allait trouver en arrivant à l'appartement de Rodrigue.

Parvenu sur le bon palier, il s'approcha de l'une des portes; il n'y avait pas de nom sous la sonnette, mais il se souvenait bien de cet endroit et de la sensation de réconfort un peu bancale qu'il y avait associée, quelques semaines auparavant, lorsqu'il avait fini de cuver en buvant un bon café et en écoutant un vieux blues sur la radio de Rodrigue.

Mais ce matin-là, rien n'était chaleureux dans cette porte silencieuse, sous laquelle se faufilait un courant d'air froid. Caleb s'approcha doucement de la fente vitrée qui partageait le battant en deux, mais il ne devina rien à travers le verre dépoli - rien que la lueur bleutée qui trahissait les volets ouverts.

Il leva le poing pour frapper trois coups secs sur le battant, qui sonnèrent comme autant de coups de feu dans cette cage d'escalier décidément bien trop calme.

"Rodrigue?"

Était-ce un bruit, qu'il avait entendu? Un mouvement, une vague ombre peut-être, à travers le verre? Le trafiquant d'armes attendit, avec un regain d'espoir qui s'essouffla très vite: personne ne lui répondait, et c'était long, bien trop long.

Caleb entrouvrit la bouche pour renouveler son appel, mais à cet instant, un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid ambiant se coula le long de son dos. En silence, il ouvrit son manteau, révélant l'épais tissu anthracite de l'un de ses costumes favoris, celui qu'il portait avec des boutons de manchettes argentés. Du même geste, il déboutonna sa veste croisée, et sa main alla piocher son revolver dans son holster, avant de le ramener contre sa cuisse d'un geste raide.

Parce que Caleb Mancuso pensait toujours au pire.

Sans savoir qu'en l'occurrence, le pire, il ne pouvait hélas même pas l'envisager.

"Rodrigue? Je vais entrer, d'accord?"

Il ne parlait pas d'ouvrir la porte, ce que quelqu'un d'autre que le barman ne pouvait pas savoir, tout comme il ne pouvait pas savoir que le Techie était incapable de faire feu avec une arme qui n'était qu'un reflet magique.

Mais la question ne se poserait que si le pire arrivait, n'est-ce pas?
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   26.06.16 21:58

Trois coups secs.

Rodrigue tressaillit aussi violemment que si ces trois coups, il venait de les recevoir au visage. Sa main gauche restait verrouillée sur ses lèvres à s’en faire mal ; son autre main était rivée à son poignet. Il ne savait pas pourquoi il était terrifié, mais il l’était, viscéralement, et plus rien en lui ne parvenait à émettre la moindre pensée cohérente. Tout n’était plus qu’une cacophonie de voix, de cris, de murmures, de ce rire qui enflait toujours plus au fond de son crâne.

Oh, si. Il savait. Ce n’était pas du domaine du conscient, ça ne l’avait jamais été. Il avait toujours été incapable de trouver les mots pour désigner cette chose qui s’effritait au contact du moindre effort de définition – « impressions », n’était qu’un terme vague, emprunté aux peintres twinkiliens qui tâtonnaient leurs toiles du bout de leurs brosses, sans tracer de traits, jamais, sans aucun contour. Juste des couleurs. Des souvenirs. Une intention. Un instinct. Une saloperie d’instinct dégénéré qui le hameçonnait et le tirait hors de lui, vers cette porte et celui qui se tenait derrière elle. Bien sûr qu’il savait.

« Rodrigue ? »

Sa voix lui sembla surnaturelle. Familière et oubliée tout à la fois. Rodrigue leva des yeux hantés vers la porte, vers la vitre, vers l’ombre qui s’y profilait de nouveau. Vers Caleb Mancuso.

Tu es venu.

Un fragment de son esprit formula ces mots avec une réjouissance sauvage. Un autre avec l’espoir navré de celui qui pense être secouru. Un autre, encore, avec un désespoir abyssal, comme un pleur prolongé. Il regardait la porte – avide, horrifié, perdu, impatient – et ses mains commencèrent à trembler. A espérer de toutes ses forces qu’il entre. Qu’il l’aide. Qu’il s’en aille. Qu’il meure.

Rodrigue ferma les yeux vers force, la tête baissée entre ses genoux.

Dire qu’il avait suffi d’une photo. Dire qu’il avait suffi que cette image de peluche s’accroche à sa mémoire. Un détail, insignifiant, découvert quand il avait fait tomber des draps par mégarde dans la chambre de Caleb. Une peluche élimée, mille fois recousue, borgne, fatiguée, esquissant une vague ressemblance avec un chat, ou un écureuil, ou quelque chose entre les deux.  Il n’y avait pas que cela, n’est-ce pas ? Mais il avait fallu que ce soit cette peluche, ce malheureux lambeau d’enfance, qui déclenche tout. L’absurde plaisanterie.

Pauvre Caleb.

Il parla encore, à travers la porte. Sa voix, lointaine, trop proche, un écho d’une distante réalité que Rodrigue ne parvenait plus à comprendre. Il allait entrer ? Les lèvres du Lespurien frémirent sous le couvert de ses mains. Sa respiration devint plus erratique, comme dans un mouvement de pure panique.  

(Oh, Rodrigue, Rodrigue… ! Ne fais pas semblant d’être surpris. Tu savais qu’il viendrait chez toi, non ? Tu devais savoir qu’il te chercherait. Si tu avais voulu l’épargner, tu aurais fui Sécaria. Tu serais parti. Mais non. Tu es resté. Qu’est-ce que tu voulais prouver ? Que tu pouvais te contrôler ? )

(Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Tu le sais bien, mon cœur. « Malasangre ». Tu l’as entendu plein de fois ce mot, sifflé, murmuré entre des dents haineuses. On n’y échappe pas, au mauvais sang. Et voilà qu’il vient vers toi, le dernier sur la liste. Le seul visage encore inconnu sur la photo. La dernière mesure de la partition. )


La porte était fermée, mais Caleb entra.


Sa silhouette se glissa à travers la matière de la porte, fantomatique et précautionneuse. Rodrigue l’avait déjà vu faire à deux occasions – la première fois, c’était au Laboratoire. L’horreur qu’il avait éprouvée auparavant n’était rien comparé à la nausée qui le prit cette fois-ci. (Il entrait, il était là, il venait, pour lui, il était là, dans sa tête – non, sa maison, ou les deux, peut-être, était-ce réel, au moins ?). Caleb portait un beau costume, d’un gris raffiné qui accentuait le hâle léger qu’avait pris sa peau. Un chapeau, incliné sur son front. Il portait aussi une arme à la main, à peine visible, logée contre sa cuisse. L’index tendu. Il était entré sans bruit, comme seuls les spectres savent le faire. La raie de lumière s’accordait étrangement à ses contours qui n’avaient pas lieu d’être, passant à peine sur le coin de sa nuque, découpant des géométries molles sur sa mâchoire et les angles de son encolure. Il leva la tête. Est-ce qu’il le vit tout de suite, ou est-ce qu’il regarda autour de lui d’abord, Rodrigue fut incapable de le dire. Il refusait de le regarder en face.

Rodrigue était debout, en bas des escaliers. Il ne se souvenait pas s’être levé, ou avoir descendu les dernières marches. Il était là, ses pieds nus sur le sol glacé. Ses mains étaient crispées sur ses côtes, les bras faiblement croisés sur son ventre, les épaules fléchies.

Il refusait de le regarder comme toutes les autres fois où Caleb avait utilisé sa magie face à lui.

Malasangre. Rough. Même chose, mêmes aspects d’une malédiction chiffrée au fond de leurs os.

Au sol, ses pieds nus, liserés de rouge sombre là où le verre avait entaillé la peau. Entre deux, la ligne de lumière qui s’effritait sur quelques tessons brillants. Il ne tremblait plus. Pourtant la terreur était là, entière – et sans doute l’avait-elle totalement englouti. Il avait l’impression qu’il lui suffirait d’un regard vers Caleb pour céder. S’il le regardait, il serait incapable de rester entier – il avait la conviction qu’il se répandrait, comme de l’eau, qu’il s’écoulerait partout, et s’éparpillerait et il ne resterait rien de lui, il s’infiltrerait dans tout et…

Rodrigue inspira avec difficulté, les yeux fermés, douloureusement conscient de la présence du fantôme (du double) de Caleb en face de lui. Ses doigts blanchissaient sur le tissu mou de son marcel à force de s’y cramponner et s’y tordre furieusement. Son front se trouva encore une fois baigné d’une sueur fiévreuse, et sa mâchoire mangée d’une barbe naissante resta serrée, comme si le moindre mot prononcé le perdrait.

(Mais à quoi bon lutter ? C’était perdu d’avance. )

(C’était écrit, Rodrigue. Regarde-le. Il t’attend. )
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   06.07.16 22:42

Pauvre Rodrigue.
Pourquoi te retenir?
Qu'espères-tu?
Tu ne le sais donc pas?

In an isolated system

Entropy can only increase









L'incompréhension.

Profonde. Brutale. Nauséeuse. Pas la surprise que l'on peut éprouver devant un événement vaguement inattendu, non. Le véritable malaise, qui s'impose avec violence, vrille les viscères et donne à l'air un goût acide. Quelque part juste avant la peur, le vertige de la réalité qui a basculé sur son axe et penche, penche de plus en plus, vers l'abîme, le froid, le vide.

L'obscurité.

Le reflet de Caleb restait planté devant la porte, bien campé sur des jambes qui lui faisaient l'effet de deux morceaux de bois mal dégrossis. Devant sa bouche soudain sèche se formait un panache de vapeur, reflet fidèle de celui qui ornait ses véritables lèvres, juste de l'autre côté du battant; le froid de la pièce figeait les muscles de ses joues, tétanisait les ombres sur sa mâchoire, froissait les coins de ses yeux - il lui semblait sentir tout cela, non pas comme s'il s'était trouvé dans son véritable corps, mais de manière encore plus aiguë. Chaque sensation s'imposait à lui avec cette précision ciselée et glaciale qu'apporte l'adrénaline et soudain tout dans cet appartement lui semblait brillant, coupant, tranchant.

Comme un couteau qui glisse sur une chair morte.

Réprimant un frisson, sa main armée toujours rangée contre sa cuisse, Caleb sonda lentement du regard l'appartement de Rodrigue, cet endroit qu'il avait connu chaud et accueillant et qui maintenant n'était plus qu'un tombeau noyé dans une pénombre bleutée. Il vit sans comprendre - sans oser comprendre - le canapé sur lequel il avait dormi, renversé contre le poêle éteint. La table basse brisée en deux, vomissant des échardes sur le parquet lardé de tessons de verre et de morceaux de porcelaine. Sous les pages éparpillées et froissées de quelques livres tombés du premier étage, on devinait des traînées sombres et poisseuses, déjà sèches, qui auraient pu être de l'encre, ou un peu d'huile échappée d'une lampe.

Mais Caleb Mancuso pensait toujours au pire, et il savait bien ce qu'étaient ces traces.

Ses yeux noisette esquivèrent (Rodrigue) l'escalier pour examiner la cuisine tapie sous la mezzanine - l'évier vide de toute vaisselle sale, les plans de travail couverts de cette poussière qui dansait dans tout l'appartement. Encore un regard, vers le haut cette fois, qui guettait une présence dissimulée dans la chambre, quelqu'un ou quelque chose d'hostile qui aurait eu le mérite d'apporter une explication, une raison, tout plutôt que cette certitude de plus en plus amère qui s'imposait:

"Tu... tu es seul?"

Caleb eut du mal à reconnaître sa propre voix. Il avait tenté de rester dans son personnage du trafiquant d'armes sûr de lui, de faire passer sa question pour la demande précise et pressante d'un homme qui cherche à évaluer le danger, le quantifier, pour mieux le déjouer; mais sa gorge accusait la fêlure, le pressentiment affreux qui s'était imposé à lui dès son entrée dans la pièce et ne faisait qu'empirer à chaque seconde.

Le froid. La poussière. Les débris.

Ses yeux s'abaissèrent vers Rodrigue. Très lentement, avec une appréhension tellement manifeste qu'on aurait presque pu la prendre pour du dégoût. Mais lorsque Caleb regarda le Lespurien en face, son visage soudain plus pâle ne trahit qu'une douleur abasourdie.

Il pensait s'attendre à tout. Une maladie. Une attaque. Que le Chapter ait pitié, il avait même, fugitivement, osé songer à une trahison. Mais ça...

Les doigts qui griffent le coton. Les muscles tendus sous la peau cireuse des bras amaigris. L'ombre d'une barbe à l'abandon, entre deux mèches de cheveux sales. Les pieds de travers sur le parquet, couturés de plaies sanguinolentes aux berges boursoufflées. Mais surtout ce regard, ces yeux violets, si familiers, devenus amicaux, et qui à présent (à nouveau) ne le regardaient plus.

Oh, Rodrigue...

Jamais il ne l'avait vu dans cet état. Jamais. Même pas lorsque le Lespurien avait failli mourir à cause de la pilule anti-magie, dans la réserve du bar; ce jour-là, Caleb l'avait vu vide, arraché à lui-même, et c'était horrible, mais ce n'était pas ce dont il était témoin à présent. Il n'aurait pas su dire en quoi, le choc était bien trop grand pour lui permettre une analyse intelligente. Mais il savait que c'était pire.

Bien pire.

Instinctivement, Caleb fit un pas vers son seul ami. Rodrigue eut un geste infime, presque un spasme, qui tenait du mouvement de recul, et le Techie se ravisa en se mordant la lèvre:

"Je vais... juste entrer pour de bon, d'accord? Comme ça on... on pourra..."

Parler. Et tu pourras m'expliquer. Tranquillement. Parce qu'il doit bien y avoir une raison. Une suite de causes à effets. Un problème que je pourrai régler. Un responsable que je pourrai faire payer.

Encore un vague espoir, fil ténu auquel Caleb se raccrochait en funambule qui vacille au-dessus du vide, mais qui malheureusement ne tenait plus à grand chose - car Rodrigue était seul chez lui, n'est-ce pas?...

Rodrigue était seul.

Avec un énième frisson pour lequel il accusa le froid, Caleb recula jusqu'à la porte pour en défaire les verrous, l'un après l'autre. A aucun moment il ne quitta Rodrigue des yeux: cet homme était dans un état épouvantable, le fantôme d'une ombre, la ruine de tout ce qu'il avait été un jour, et d'un côté Caleb trouvait encore plus odieux de le voir ainsi que s'il avait été nu - le Rodrigue qu'il connaissait, celui qui aurait préféré mourir que de partir sans briquer son bar à la fin de sa nuit de travail, aurait été malade de se voir ainsi, et Caleb avait une conscience aiguë de l'insulte qu'il lui faisait en étant témoin de sa déchéance - oh bon sang, comme il était bien placé pour le savoir...

Mais une part de lui, justement celle qui avait longtemps valsé dans le noir au fond d'un fauteuil roulant, ne voulait pas tourner la tête et perdre cet infime, minuscule contact qu'il avait instauré entre eux. Parce que...

Parce que, regarde, lui a bien trop contemplé l'abîme.
Et il est si près d'y tomber.

La porte s'ouvrit, presque silencieuse, tandis que le reflet magique de Caleb s'évaporait dans une brise moirée pour laisser le véritable Techie rentrer dans l'appartement. Le trafiquant referma le battant et il ôta son chapeau de sa main qui ne tenait pas le revolver, dévoilant une expression inquiète qu'il ne tentait même plus de dissimuler.

Il lui fallut tout de même près d'une minute avant d'oser rompre le silence.

"Rodrigue, tu... tu vas bien?"

Caleb. Abruti. Regarde-le.

A nouveau un pas, vague tentative d'approche, maladroit essai de réconfort.

"... Qu'est-ce qu'il s'est passé ici?"

Qu'est-ce qu'on t'a fait?

Qu'est-ce que tu as fait?...
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   13.09.16 4:37

Non.

(Ils faisaient non de la tête)

Rodrigue n’était pas seul.

Il ne l’avait jamais été, même quand il pensait l’être. La première question de Caleb était un gouffre, creusé par le ton incertain, approfondi encore par le silence qui suivit. Rodrigue avait les yeux encore fermés, focalisant toute son attention sur son équilibre, sur la pression acide qu’exerçaient ses pieds nus sur le plancher, pour tenter de prêter moins attention à ce qu’il entendait (et ne pas tomber dans le gouffre). Seul. Quel mot affreux.

La solitude, qu’est-ce que c’était sinon un avant-goût de néant ? Il l’avait découvert quand il avait avalé cette pilule au Bar, celle qui aurait dû le tuer. Il ne s’en souvenait pas en détails ; n’était restée que cette sensation absolument détestable de manque, un évidement brutal, une profonde et organique erreur. Il avait cependant compris qu’il ne pouvait pas y échapper. Que son Rough était bien là, ancré à son existence même, et qu’il mourrait sans cette magie. Et qu’il mourrait avec elle. Que toute sa vie n’était qu’une articulation méthodique pensée autour de son idée. Caleb était apparu sur son chemin alors même qu’il essayait misérablement de dévier de sa trajectoire. Il avait eu l’illusion de changer, mais tout s’était mis en place dans l’ombre, à son insu, afin de lui présenter une conclusion – cette conclusion – écrite à l’avance.
C’était écrit. Caleb était l’un deux. Et son attente, sa stupide tentative de changement, n’avait fait que rendre la révélation plus douloureuse. Caleb était l’un d’eux et la sonate faisait résonner ses notes depuis l’étage supérieur.  

Une goutte de sueur fiévreuse s’écoula le long de sa tempe, brûlante.

Le Techie fit mine de s’avancer vers Rodrigue, mais son seul instinct fut de reculer – à peine un pas en arrière à vrai dire, qui le fit se voûter davantage, dodeliner la tête un peu plus vers le bas. Ses doigts s’enfonçaient maintenant dans la peau de ses côtes, à travers la matière de son vêtement. Non. Pas le double. Pas le faux.
Il parlait d’entrer pour de bon. Sa voix était pleine de précaution, mais sa phrase pourtant s’acheva sur un suspens, sur quelques mots tus qui filtrèrent comme des gouttes glacées à travers le silence pour atteindre Rodrigue. Une pluie froide sur sa nuque ployée. Il frémit. Parler. Caleb voulait parler.

Des doigts absents jouaient sur un piano invisible, dans sa chambre. Elle avait l’air si réelle, cette mélodie. Plus réelle que l’homme en face de lui, même.

Rodrigue leva enfin les yeux, juste à temps pour voir le double magique se dissoudre dans l’air comme le mirage qu’il était – et à travers ce mirage, la silhouette de Caleb, figure sombre dans le rectangle de lumière terne de l’entrée. Il entra, il ôta son chapeau. Il le regardait, avec cette ridule d’inquiétude creusée entre l’oblique de ses sourcils, avec ses beaux yeux noisette qui ne savaient pas mentir.

Le Lespurien sentit toute la sincérité que émanait de lui comme un parfum d’iode, cru et sans artifices. Une impression si nette qu’elle le tira presque de sa torpeur, lui rendit quelques secondes de pleine lucidité. Son regard s’éclaira, pendant ce bref instant. Et son cœur se serra. Il était heureux de le voir. Il était désolé de le voir si inquiet. Rodrigue baissa la tête, n’en supportant pas davantage.

(S’il savait…oh mais il finira par savoir, et il ne te regardera plus comme ça.)  

Si une minute s’écoula bien avant que Caleb ne reprenne la parole, elle parut tout à la fois inexistante et interminable à Rodrigue, qui semblait fixer hagardement l’espace qui les séparait. Il ne sortit de sa molle fixité que pour élever une main à son visage, pour masser avec appui son œil gauche. Puis, sa main glissa avec la même lourdeur contre son oreille, descendit pour se courber contre sa nuque, où sa vieille cicatrice était bien visible. Ce fut à ce moment que Caleb lui demanda s’il allait bien. Rodrigue cilla. Pour la première fois depuis qu’il avait décidé de brûler ses souvenirs, il avait une conscience aigue de son corps, courbaturé, affamé, douloureux, mais aussi de ce qui l’entourait – le noir, la poussière, ses cheveux en désordre, la lourde charpente au-dessus de leurs têtes et les fantômes qui y piétinaient en silence. Caleb. Là, devant lui. Qui venait de faire encore un pas pour se rapprocher. Sans se dérober cette fois-ci, Rodrigue posa son regard cave sur lui, et ses yeux, quoique ternes, fatigués, cerclés de vaisseaux sanguins éclatés, étaient attentifs. Scrutateurs, même. Caleb parla de nouveau.

"... Qu'est-ce qu'il s'est passé ici?"

(Une révélation, hermano. Une triste révélation, à vrai dire, une page tournée dans un livre que l’on voudrait arracher plutôt qu’accepter.)

Le Lespurien prit le temps de regarder autour de lui : le séjour ravagé, le canapé renversé, le poêle éteint, les débris de vaisselle et de verre. Son expression resta vacante. Puis, il baissa les paupières, inclina légèrement la tête avant de refaire face à Caleb. Il avait toujours les bras croisés sur son torse voûté. Il ne répondit pas – il ne pouvait toujours pas parler, à cause du nœud dans sa gorge, et du nœud plus épais encore qui obscurcissait sa raison, et que seul un coup d’épée saurait dénouer.  Caleb était là. Caleb n’aurait pas dû venir, il aurait très bien pu ne pas venir, mais il l’avait fait. Il était armé. Il le regardait comme on regarde un ami. Il…

Caleb était tellement…tellement…

Il avait changé, depuis cette photo.

Les cheveux moins clairs, sans doute. Les boucles moins prononcées. Mais indiscutablement, le regard …pas seulement les légers creux en demi-cercles sous ses yeux, pas seulement la couleur, l’aplat lisse d’un bronze qui se gorgeait volontiers de reflets chauds. L’expression. Hantée. Qui doutait toujours, soupçonnait en permanence, se désespérait d’espérer malgré tout. Caleb avait regardé le photographe de l’orphelinat avec ces yeux-là, et maintenant, des décennies plus tard, c’était lui qu’il regardait ainsi. Avec doute et inquiétude et un espoir éperdu d’être rassuré.  

Il voulut tendre une main vers lui. Peut-être lui toucher le bras (s’assurer qu’il était réel), s’arrimer à un pli de son beau costume. Lui dire merci. Lui dire qu’il était désolé. D’être arrivé si tard. D’être venu.  


Mais au lieu de se refermer sur la texture noble du vêtement, ses doigts n’enregistrèrent qu’un froid mort, métallique.


Il cilla.


Une sueur froide apparut aussitôt sur son front tandis qu’un long frisson circulait entre ses épaules.


Il n’était pas en face de Caleb.



Il n’y avait que la porte devant lui, qu’il venait de fermer à clef. Sa main était encore sur l’un des verrous. Encore une fois, il s’était déplacé sans s’en rendre compte. Il avait effectué un geste sans y penser. Rodrigue déglutit, faiblement, les yeux noyés d’angoisse. Il n’osa pas se retourner immédiatement vers Caleb, dont il sentait le regard sur sa nuque aussi sûrement qu’une aiguille plantée sous la peau. Il ne savait plus ce qu’il faisait. Il n’avait pas le contrôle.

(Il ne l’avait jamais eu)

(Ils secouaient encore la tête, là-haut.)

Rodrigue sentit son souffle s’accélérer, et il ferma les yeux avec force, le poing serré contre le panneau de la porte. Lorsqu’il releva les paupières sur ses yeux bleu oxydé, son regard accrocha la mince meurtrière de verre dépoli. A travers, il vit la silhouette vaporeuse d’un enfant dont les mains semblaient elles aussi plaquées contre la porte. Il avait le visage collé contre la vitre, et le regardait. Il fut incapable de dire de quelle couleur étaient ses yeux, ou qui était cet enfant, s’il était une hallucination, ou –

Rodrigue s’était reculé brusquement. Il fit quelques pas en arrière, chancelant, déséquilibré par ses coupures aux pieds et les débris de bois qui jonchaient le sol de l’entrée. Il ne pensa même pas à regarder du côté de Caleb, mais l’une de ses mains chercha à tâtons à l’atteindre, pour s’agripper mollement à son coude. Son regard resta rivé à la porte, derrière laquelle il n’y avait personne. Une expression de douleur passa sur son visage. Sans lâcher la porte des yeux, il dit dans un souffle :

« Il faut qu’on parle. »

Sa voix était cassée, presque méconnaissable. On n’aurait su dire si son ton était déterminé ou tremblant d’hésitation – c’était un peu des deux, et aucun  ne s’accordait au Rodrigue que Caleb pensait connaître.


Mais voilà, ils y étaient.  (Nous y voilà.)


Il était temps qu’ils fassent connaissance. (Connais-tu la définition de la folie, Rodrigue ?)
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   26.09.16 20:20

Quel soulagement cela avait été de voir Rodrigue bouger.

Le pauvre Lespurien aurait sans doute été bien malheureux de l'apprendre, mais ce terrible instant où il avait complètement perdu le contrôle, ces quelques secondes pendant lesquelles il avait cessé d'exister pour se résumer à une glaciale mécanique de réflexes meurtriers... Ce moment avait rassuré Caleb.

Car tout était mieux que le regard que Rodrigue avait eu quand le Techie lui avait demandé ce qu'il s'était passé, cette manière qu'il avait eu de contempler le chaos de son appartement avec un étonnement sobre, détaché, désincarné - comme s'il ne savait pas, et cette pensée fugitive, douloureuse comme un coup de griffe, avait encore accentué l'épaisse angoisse qui s'amoncelait sur les épaules de Caleb. Alors quand Rodrigue avait tourné les yeux vers lui, que pour la première fois il l'avait (brûlé) regardé en face, et que le Techie avait vu...


Rien, justement. Cet homme, qui lui avait sauvé la vie, qui était resté quand tous les autres l'avait abandonné, qui était son seul véritable ami, posait sur lui un regard désintéressé, clinique, très loin en retrait derrière un calcul et des réflexions que l'on devinait froides et glissantes comme une épée fraîchement aiguisée.

Venin.

C'était comme si Rodrigue ne le connaissait pas. Ou non, pire: qu'il ne le reconnaissait qu'à peine. Et que le peu dont il se souvenait était quelque chose d'horrible et inéluctable.

A blade cuts in your brain
Sounds like forks on a plate
Blackboard scratched with hate

Alors oui, lorsque le Lespurien s'était soudain détourné et était sorti de son immobilisme pour aller calmement jusqu'à la porte, Caleb avait été soulagé, tellement soulagé qu'il avait dû retenir un soupir: oui, voilà, cela au moins avait un peu de sens. Verrouiller la porte, c'était un geste censé, enfin un peu de logique dans ce vertige qui l'étouffait. Mieux, c'était une attitude défensive, qui sous-entendait une crainte d'agression et donc un ennemi extérieur - le fameux responsable auquel Caleb voulait tellement croire, encore un peu

avec doute et inquiétude et un espoir éperdu d’être rassuré

quitte à nier le froid qu'une partie de lui continuait de ressentir en regardant Rodrigue, quitte à ignorer la manière dont ce dernier fixait sa porte maintenant verrouillée, fermée, bloquée.

Il voit.

Non, cela aussi était explicable, presque logique, encore: Rodrigue avait peur, c'était indéniable. Sans doute avait-il vu une ombre, quelque chose, une fausse alerte mal interprétée par ses nerfs écorchés.

Caleb.

Après tout, il y avait cette cicatrice supplémentaire, sur son torse; on avait déjà tenté de l'assassiner, pas si longtemps auparavant. Ils avaient dû revenir. Il les attendait. Il vérifiait...

Caleb. Regarde-le.

Non. Il ne voulait pas regarder, il ne voulait pas comprendre. Parce que cette idée-là

il voit quelque chose qui n'est pas là

avait des crocs.

"Rodrigue?"

Quelques secondes de grâce, encore. Puis le geste brusque du barman, qui le rejeta loin du battant comme si ce dernier avait pu le mordre. Sa main chercha la manche de Caleb. Et avant même de réaliser ce qu'il faisait, le Techie avait écarté son bras. D'un geste vif, atavique, révulsé. Comme celui que Rodrigue avait eu face au reflet magique.

Face au faux.

Caleb lui-même en resta aussi stupéfait que mal à l'aise: certes, il avait les contacts imprévus en horreur, ce n'était un secret pour personne et encore moins pour Rodrigue. Pourtant, au cours des mois précédents, il en avait accepté de plus en plus de la part du Lespurien, tout comme il se faisait presque avec aisance aux caresses de Talula. Un soupçon de confiance avait adouci sa répulsion, limé ses craintes. Il en était conscient, tout comme il avait remarqué (et apprécié) l'attitude respectueuse du barman, qui évitait toujours les contacts inutiles et prenait soin que les autres restent calmes, précautionneux, sans ambiguïté. Cela faisait des mois que, quand Rodrigue lui posait une main sur l'épaule, Caleb ne sursautait plus, il ne se crispait même pas.

Et pourtant, ce jour là...

Le Techie déglutit, et sa gorge fit un bruit de déclic presque douloureux. Embarrassé par sa propre réaction, il jeta son chapeau sur le plan de travail de la cuisine toute proche avant d'aller doucement saisir le bras de Rodrigue de sa main gantée:

"Oui, bien sûr, on va parler. Il faut que tu m'expliques dans quel merdier tu t'es mis. Si j'avais su je serais venu plus tôt, je..."

Rodrigue ne le regardait pas. Il fixait toujours la porte. Pour tenter de l'ignorer, le Techie baissa les yeux.

"Tu... écoute, tu ne veux pas t'asseoir un moment? Il faut nettoyer tes pieds, amigo. Je vais voir si je trouve de quoi faire dans ta cuisine, d'accord?"

Vieux réflexe, ça aussi, hein Caleb? Laver le sang, le pus, la souillure. Faire disparaitre les preuves. Ensuite, c'était toujours plus facile de nier l'évidence.

Parce que Caleb Mancuso, le si méfiant et perspicace Caleb Mancuso, commençait doucement, très souterrainement, à envisager ce qui se jouait en cet instant. Et cela lui était insupportable.

Rodrigue était un ami, le seul. Il ne l'avait jamais laissé tomber, lui. Il était resté, toujours, encore, même après la putain de fermeture, et il ne pouvait pas être un danger, non, c'était absurde, abject, forcément faux. Peut-être que le trafiquant avait furtivement songé à une trahison, bien plus tôt, quand il avait décidé de venir armé et sans Chips; mais c'était comme penser que le retard d'un être aimé est forcément dû à un accident horrible: un automatisme glaçant mais sans aucune réalité, aussitôt évoqué, aussitôt désavoué.


I've seen what you're doing to me

Non. Caleb avait fait confiance à cet homme, il lui devait tant. Il s'était autorisé à reprendre espoir, encore, malgré tout. Il ne pouvait pas revenir en arrière. Il ne pouvait pas s'autoriser à penser, à seulement évoquer ce qui était pourtant évident.

Insoutenable. Mais, hélas, évident.



A aucun moment Caleb ne s'autorisa à comprendre que Rodrigue venait de l'enfermer.
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   11.10.16 10:19

Répéter les mêmes choses et attendre un résultat différent. Voilà ce que c’est, la folie.

Faire les mêmes erreurs. Espérer un autre dénouement.
S’attacher à quelqu’un. Se dire qu’on ne détruira pas tout, pas cette fois.

Dire la vérité. Et oser penser que…

Rodrigue avait fermé les yeux de nouveau, les sourcils froncés à s’en faire mal. Ses cils tremblaient de l’agitation de ses pupilles. Sa bouche et sa gorge étaient tapissées d’acide. Il sentait pourtant la prise de Caleb sur son bras, il entendait parfaitement sa voix claire lui assurer que oui, ils allaient parler, mais cela ne suffisait pas à le rassurer. A le garder ancré dans la réalité. Encore une fois, il s’éloignait, de lui-même, du présent.

Répéter les mêmes choses et attendre un résultat différent. Voilà ce que c’est, la folie.

Le Lespurien inspira difficilement, tenta presque de se redresser un peu. Il ouvrit les yeux ; son regard était comme une déchirure en travers de son visage. Il détourna la tête vers Caleb, qui se tenait droit, là, avec ses cheveux plus sombres que sur la photo, ses épaules encore emperlées de pluie légère, ses yeux fuyants. Derrière, le décor grotesque de la cuisine ravagée. Rodrigue cilla, incertain de ce qu’il voyait. Caleb avait une ombre derrière lui, mais étrange, plus large, plus haute, voûtée, creuse, avec des contours aux couleurs fades et sans noms. Pas une ombre. Ce n’était pas Caleb, c’était quelqu’un d’autre. Une silhouette familière.

Les yeux bleu pervenche du barman s’arrondirent d’une stupeur glacée. Caleb parlait de nettoyer ses plaies, mais il ne l’écoutait plus. Il savait qui était là, avec eux. Bien sûr.

Voilà ce que c’est, la folie.





(Ya te acuerdas.)

(La dernière fois, c’était aussi dans la cuisine que tu m’avais attendu.)

(La dernière fois que tu avais voulu « parler », je refusais de te regarder en face, par habitude. Mais tu savais, tu avais toujours su que c’était à cause de tes yeux. Tu voulais me parler de ce qui nous rapprochait : nous étions tous les deux coupables, affreusement coupables. L’un de nous devait payer.)

(L’Orphée qui avait choisi de ne pas regarder derrière lui, celui qui avait laissé Eurydice seule en Enfer. Ou bien toi. Est-ce que tu as oublié ce qu’il s’est passé ensuite, Rodrigue ?)

(Ya te acuerdas.)





Rodrigue cilla. Doucement, encore une fois, il eut l’impression de se réapproprier ses sens, de réinvestir son propre corps comme s’il entrait dans une vieille maison délabrée : il redécouvrait qu’il avait froid, faim, soif, que la nausée corrodait sa gorge et que tout son corps lui faisait mal. Sa tête lui semblait dangereusement légère, presque évidée, comme s’il était sur le point de perdre connaissance. Mais non, il était là. Il sentait encore la prise solide de Caleb sur son bras. Il était assis sur le canapé.

Le Lespurien jeta un regard autour de lui, encore une fois visiblement hagard. Le canapé. Relevé. Depuis quand était-il assis là ? Il leva la tête, comme avec hésitation. Il était seul. Personne ne lui tenait le bras. (Il était seul dans le laboratoire). Il chercha confusément Caleb des yeux. Ce dernier était encore (de nouveau ?) dans la cuisine, bien en face de lui. Il ne lui tournait pas totalement le dos,

(Il se méfie)

mais il semblait affairé. Peut-être qu’il lui avait parlé. Il n’avait rien entendu.



« Caleb… »


Supplique creuse. Sa voix était encore plus érodée. Rodrigue ne savait pas ce qu’il éprouvait en ce moment même ; il était perdu. Ne restait que Caleb, la seule chose concrète dans cet univers macabrement tordu. Il était là. La raie de lumière qui traversait le rez-de-chaussée traçait comme une ligne blanche moussue entre eux, une sorte d’axe de symétrie corrompu. C’est vrai qu’ils étaient pareils, au fond. Perdus. Abandonnés. Incapables d’aimer –non, pire : incapables d’y renoncer. Indignes de confiance et à jamais terrifiés de l’accorder  à quiconque.
Caleb ne lui tournait pas le dos parce qu’il doutait de lui. S’il ne se méfiait pas, il aurait rangé son arme depuis longtemps. Il ne se serait pas écarté si brusquement quand Rodrigue avait voulu le toucher. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait, bien sûr. Rodrigue le savait. Mais il ne pouvait que sentir une amertume nauséeuse raidir ses lèvres. Quelle ironie. Ils étaient bien pareils. Deux imbéciles pour qui le mot « confiance » n’était qu’un mot qu’ils répétaient à tout va sans en comprendre la substance.  

(Cette mascarade)
(Tu aurais pu l’arrêter quand il était infirme.)
(Là, près du manteau de cheminée.)

(Il t’aurait dit merci.)

Rodrigue passa une énième fois ses mains sur son visage baigné de sueur. Il savait que Caleb le regardait, mais il n’arrivait pas (plus) à le regarder en face  - il ne pouvait pas affronter son regard inquiet et articuler les mots qui se dénouaient lentement du fond de sa gorge.

« C’était faux. »

Soupir, presque un râle. Peut-être que ses mains tremblaient encore, il n’était pas sûr. Une autre main était revenue enfoncer ses doigts dans le creux de son coude – il n’osa pas regarder. Il savait déjà, de toute façon. Mais il fallait qu’il le dise. Même si Orféo était là pour lui rappeler que c’était une erreur, qu’il n’y gagnerait rien. Il fallait qu’il parle. Caleb méritait du moins de comprendre.


« …Quand…Quand j’ai dit que mon pouvoir n’était pas… dangereux. »

Est-ce qu’il comprendrait ?  
(Non)

Sa voix était atrocement rocailleuse, il parlait les dents serrées. Il gardait la tête baissée vers le sol, les poings serrés sur ses cheveux, les paumes plaquées contre ses oreilles – pour ne plus entendre le piano, là-haut, qui recommençait les mêmes mesures ad nauseam. Main gauche sur l'octave, main droite qui répète les trois mêmes notes.  

« C’était faux. J’ai menti. J’ai… »


Qu’importe, s’il répétait la même erreur. Qu’importe, si le dénouement restait le même. Il était fou, ça il le savait depuis l’âge de sept ans. Quand il rivait ses mains bleuies aux touches du piano et qu’il sentait le regard de son père sur lui, et l’impossible mixture d’amour, de dégoût, de colère et de honte qu’il déversait en silence sur lui. Je suis désolé, Rodrigue. Pardonne-moi. Il devait pivoter amplement la tête pour le regarder, maintenant. Le pansement était lourd et il avait mal, mais il le croyait. Et il savait aussi que ça ne durerait pas.  Parce qu’ils répétaient toujours les mêmes erreurs en espérant que les choses seraient différentes.




Voilà ce que c’est.



« Je suis désolé, Caleb. Pardonne-moi. »
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   16.10.16 21:36

Breathe in deep
And cleanse away our sins

Il ne savait plus où il avait entendu cette chanson ; rien qui passait à la radio d’État ne parlait d’une notion aussi peu laïque qu’un péché. Pourtant il se rappelait la voix écorchée, lente, anxiogène, qui déroulait sa litanie sur un fond musical grave et lancinant. Il y associait l’orphelinat, peut-être Aaron ou Elric et la radio qu’ils se partageaient en secret – est-ce qu’il avait trouvé l’enregistrement pour l’un des deux ? Etait-ce pour cela qu’il l’avait écoutée ?

Peu importait. Depuis toujours, elle lui flanquait la chair de poule. Et pourtant elle s’était enracinée dans son cerveau d’adolescent, elle collait à sa mémoire, avec sa saveur amère d’inéluctable. Et par moments, sans prévenir, elle lui revenait. Parfois parce qu’il entendait une chanson vaguement semblable à la radio, mais le plus souvent, hélas, parce qu’il croisait quelque chose de noir et gluant.

Le regard de Seel. Cette salle dans le laboratoire. Le cadavre de Taylor, dans le caniveau.

Un linge passé sous l’eau chaude pour laver une plaie infectée.

And we’ll pray that there’s no god
To punish us
And make a fuss

Arrête de pleurer Malthéo.

Du coin de l’œil, Caleb continuait à surveiller Rodrigue. Le pauvre Lespurien ne donnait pourtant pas l’impression de pouvoir lui faire le moindre mal : assis au bord du canapé, ses avant-bras nus posés sur ses cuisses, les mains pendantes, amorphes, entre ses genoux, il était à nouveau perdu dans cette hébétude malsaine que le trafiquant ne lui avait jamais connue. Même quand Caleb l’avait lâché pour redresser le canapé, il était resté inerte, comme absorbé dans la contemplation de quelque chose d’aussi affreux qu’inévitable, quelque chose qu’il était le seul à voir (de son œil mort) ; et quand le Techie avait balayé du pied échardes et tessons de porcelaine, même s’il ne craignait pas de se blesser en les écrasant de ses épaisses bottes d’hiver, il s’était rendu compte que le Lespurien avait continué à marcher dessus, sans prêter la moindre attention à ses pieds labourés.

Tout en Rodrigue accusait la ruine, et ce qui est en ruines est par définition déjà mort et tristement inoffensif, n’est-ce pas ?

Et pourtant.

Le laboratoire aussi était en ruines.

Quand Caleb s’était redressé et avait tendu le bras vers Rodrigue, il avait à nouveau croisé le regard du seul œil fonctionnel qui restait au Lespurien. A nouveau, il y avait vu le reptile. Et il avait pris conscience qu’à aucun moment il n’avait totalement tourné le dos à son employé et ami. Qu’à aucun moment il ne s’était autorisé à lâcher son arme.

Il avait quand même aidé Rodrigue à s’asseoir. Puis, sur une de ces trop rares impulsions de bon sens qu’il avait parfois, il avait retiré son manteau et l’avait déposé sur les épaules voûtées du Lespurien, en essayant de ne pas avoir l’air trop maladroit, en s’efforçant surtout de ne pas noter que le vêtement aurait dû être un peu trop petit, et qu’il ne l’était pas. (depuis combien de jours tu n’as rien mangé, Rodrigue ?)

Alors oui, même s’il se faisait horreur pour cela, Caleb continuait à surveiller le Lespurien. Quand il était retourné jusqu’à la cuisine, pour ôter sa veste de costume et la déposer sur un plan de travail. Quand il avait laissé son revolver juste à côté, plutôt que de le remettre dans son étui. Quand il avait remonté ses manches de chemise avant d’attraper un torchon propre près de l’évier. Même quand l’eau trop chaude l’avait fait sursauter et avait fait rougir la peau de ses poignets, le Techie n’avait pas quitté le Lespurien des yeux.

Et pourtant, malgré toute cette attention, il fallut que Rodrigue reprenne la parole pour que Caleb comprenne enfin à quel point la situation était grave. Horriblement grave.

"Caleb..."

Cette façon dont Rodrigue l’appela.

Cette voix désespérée, presque suppliante.

Saint Etat.

Caleb eut l’impression d’entendre les déclics sous son crâne tandis que tous ses indicateurs passaient de l’orange au rouge (vif écarlate sang), que toute l’angoisse qui pesait sur lui se libérait comme un flot sale lâché par une digue à l’agonie. Une vague de sueur froide emporta toutes les nuances de couleurs qui restaient sur son visage marqué, n’abandonnant derrière elle que les cernes qui trahissaient sa nuit blanche, et qui soulignaient tristement la manière dont ses yeux s’étaient soudain écarquillés de douleur.

Breathe in deep
And cleanse away our sins

Toujours cet air dans un coin de sa tête, ces paroles si vieilles, si sombres. Parce que soudain Caleb savait. Son esprit étouffé de déni avait été obligé de faire le lien, de réaliser la vérité: il n'y avait pas de responsable extérieur, et il n'y en avait jamais eu.

Il connaissait cette voix, pleine de larmes épuisées. Il savait que c’était la sienne, celle de (arrête de pleurer) Malthéo, celle de tous les autres – même Aaron cédait, quand la nuit leur apportait une illusion de solitude et d’intimité, au fond de leurs lits pourtant collés l’un à l’autre.

Il avait déjà entendu Rodrigue avec cette voix. Une seule fois. Dans les flammes. Juste avant de mourir.

"C’était faux."

Le Lespurien n’osait plus le regarder, et c’était heureux : Caleb avait perdu tout masque, tout faux semblant – tout contrôle en fait, et ses yeux le brûlaient de ne pas ciller, tandis que les mots s’accumulaient, autant de pierres prêtes à dévaler la pente en ravageant tout sur leur passage.

"…Quand…Quand j’ai dit que mon pouvoir n’était pas… dangereux."

Arrête. Ne le dis pas.

"C’était faux. J’ai menti. J’ai…"

Ferme ta gueule. Oh je t’en supplie, tais-toi, tais-toi !

"Je suis désolé, Caleb. Pardonne-moi."





Comme un sanglot. Mais lointain. Très, très lointain. Et parfaitement vain.




Très lentement, Caleb lâcha le linge humide au fond de l’évier. Sa main droite alla chercher le revolver tout proche. Il aurait dû le garder lever, il le savait, tout en lui le savait – mais il en était incapable. C’était Rodrigue, merde ! (et cette pensée avait la voix d’un garçon de treize ans qui hurle autant qu’il pleure)

Le trafiquant se détacha du plan de travail et s’approcha mécaniquement du salon, comme si ses jambes l’entraînaient sans vraiment lui demander son avis ; il passa le trait de lumière qui filtrait à travers la porte (verrouillée), et s’arrêta finalement à quelques mètres à peine de Rodrigue – trop près, et pourtant il ne pouvait pas faire moins, il ne pouvait pas admettre qu’il lui fallait être plus prudent, pas avec cet homme aux yeux pervenche, pas après tout cela, oh je vous en supplie non pas encore, pas toujours

Parce qu’il savait très bien quelle question il avait posée à Rodrigue, ce soir-là, au coin de la cheminée. Il ne lui avait pas demandé si son pouvoir était dangereux. Il avait voulu savoir s’il était dangereux pour lui.

Et donc, Rodrigue avait menti.

Au bout de son bras, l'arme était lourde et froide. En passant ses lèvres, sa voix l’était aussi.

"… Qu’est-ce que tu as fait?"


Dernière édition par Caleb Mancuso le 21.10.16 0:00, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   20.10.16 23:02

Au bout de son bras, l'arme était lourde et froide. En passant ses lèvres, sa voix l’était aussi.

« ¿ʇıɐɟ sɐ nʇ ǝnb ǝɔ-ʇsǝ’nb …»
« Ne dis rien ».

Rodrigue cilla plusieurs fois, lourdement, comme quelqu’un qui peine à se réveiller, et ce faisant il débrouillait déjà ses sensations les unes des autres. Non. Ce n’était pas lui qui avait parlé, ce n’était pas lui qui tenait le BlackLight. C’était Caleb. Mais pendant un instant, il avait été l’homme froid qui était debout devant un canapé, l’homme qui cachait des tempêtes monstrueuses sous sa peau. Celui qui doutait, celui qui espérait. Celui qui était en colère.

Un long frisson parcourut son dos courbé, et malgré le poids du manteau sur ses épaules il ressentait un froid intense qui lui mordait les os. Ses mains étaient toujours pressées contre ses yeux. Il respirait mal. Il comprenait, bien sûr. Ce que Caleb ressentait, tout ce qu’il éprouvait trouvait un reflet en lui, brouillé mais reconnaissable. Un miroir liquide, imparfait, mais avide. (Ne te penche pas trop, Caleb. L’eau t’avalera, et tu ne sais pas encore ce qui y vit, tout au fond). Les trahisons, tous les deux y étaient accoutumés. Les mensonges, leur pain quotidien. Un vomi blanc et parfait, sans défaut, qui venait colmater les brèches dans leur existence – tout paraissait plus net, ensuite. Moins misérable. Quand il prétendait n’avoir besoin de personne. Quand il disait qu’il pourrait dormir tranquille. Quand il disait que tout allait pour le mieux. Que ce n’était pas de la pitié qu’il ressentait. Qu’il était désolé. Qu’il demandait pardon. Qu’il pouvait changer.

(« Je te demande pardon d'avoir trahi ta confiance. »
Une inversion des rôles, un miroir.
Lui, le délabré.
Dans le lit.
Et toi,
Imbécile,
Qui pardonnes.)
(Menteur. Minable.)

Un long moment s’était écoulé depuis l’instant où Caleb avait posé sa question. Ou peut-être n’était-ce que l’affaire de quelques secondes – Rodrigue ne pouvait même plus se fier à sa propre perception du temps. Il tanguait entre le présent et une infinité de souvenirs, dont certains n’étaient peut-être pas les siens. Et même le présent n’était qu’une image perforée d’hallucinations, criblée de brûlures de cigarettes. Que devait-il croire ? La musique à l’étage, ou le souffle court de l’homme en face de lui ? Non. Non… Il devait s’accrocher, ne pas laisser ce fil lui échapper. Caleb était là, et il méritait de comprendre. N’est-ce pas ?

« ¿ ʇıɐɟ ıɐ,ɾ ǝnb ǝɔ-ʇsǝ,nb »
« Qu’est-ce que tu as fait ? »


Sans s’en rendre compte, il avait répété la question du Techie, lentement, à voix basse. Avec des accents inquiétants, le dernier mot lâché comme un soupir fantomatique. Ce qu’il avait fait ? Il était arrivé trop tard. Il avait compris trop tard. Il avait cru qu’il pouvait changer. Que tout serait différent, cette fois.


(Tu n’as pas le droit d’arrêter, Rodrigue.
Ecoute la musique. Retiens-là.
Recommence.
Jusqu’à ce que ce soit parfait.)



« ˙xnǝıɯ ʇıɐɹı ɐç ǝnb nɹɔ ıɐ,ɾ »
« Tu as cru que ça irait mieux. »



Silence, encore. Rodrigue sembla être encore plus tassé sur lui-même, presque invisible sous le survêtement drapé en travers de ses épaules. Et puis il eut ce rire bref, cassé, doux-amer. Un rire qui pouvait passer pour dément mais qui était, en réalité, un bref instant de parfaite lucidité. Rodrigue ajouta dans le même souffle :


« On se ressemble vraiment, toi et moi.  »


L’instant d’après, le vertige. Il s’était mis debout, vivement, beaucoup trop vivement pour quelqu’un réduit à un tel état de faiblesse. Et pourtant, il était là, bien droit. Bien en face de Caleb, et près aussi.

(Trop près. Je sais que tu n’aimes pas ça).

Leurs regards se croisèrent. Un triste échange.

(Moi non plus).

Et sans laisser le temps au Techie d’esquisser le moindre geste de recul, ses bras s’étaient refermés autour de lui. La sensation fut étrange, comme à chaque fois que Rodrigue se laissait aller à prendre quelqu’un dans ses bras. Il y avait le contact solide des torses, la chaleur étrangère qu’on enregistrait progressivement. L’odeur – et Caleb sentait bon, comme l’homme qu’il était avant, et qu’il avait réappris à être. Il sentait aussi la pluie et l’horreur, la répulsion, le réflexe de peur, l’incompréhension. La veste était tombée à ses pieds. Ses épaules étaient nues de nouveau. Il respirait avec difficulté, les mâchoires serrées et logées contre la nuque de Caleb. Les yeux ouverts mais aveugles. Ses mains étaient crispées sur le dos du veston, horripilées par la douceur incompréhensible de la soie anthracite.

Il était de l’eau et il s’éparpillait, il se déversait dans les plus petites failles de la roche. Il se perdait pour mieux le trouver, lui. L’enfant qui ne souriait pas sur le daguerréotype, mais étranglait dans ses bras une peluche élimée. Une peluche qu’il avait gardé jusqu’à aujourd’hui.


Il fallait qu’il lui dise.


Il fallait que Caleb sache qu’il n’était plus seul.



« Toi aussi, tu rêves encore de l’orphelinat ? »












Oh, le silence.


La douleur, la plaie à vif. L’écorchure brûlante.



Rodrigue ferma les yeux et laissa la lave lui brûler doucement le crâne, calciner le moindre embryon de pensées. Caleb avait mal, et il avait mal avec lui.

(Nous y voilà, Rodrigue.)

Il glissa une main à l’arrière du crâne de son frère, comme pour mieux l’étreindre. Avec toute la compassion du monde.

(Ne le laisse pas partir.
Raconte-lui tout.
Parle-lui de nous.)


Ses doigts se refermèrent sur les boucles courtes de ses cheveux. Il tira sur le côté, forçant d’une poussée brusque le trafiquant à suivre son mouvement. Son autre main, simultanément, avait fondu avec rapidité sur le BlackLight de Caleb. En d’autres circonstances, sans doute, le Techie ne se serait pas laissé désarmer si facilement. Mais les gestes mêmes de Rodrigue semblaient dictés par une mécanique aussi précise que surnaturellement adaptée aux  réactions de Caleb. Il savait.

Malheureusement, oui, il savait.

Le Lespurien relâcha sa prise uniquement pour le pousser du côté du canapé, avec une brusquerie qui contrastait sordidement avec l’expression navrée ancrée sur son visage.

(Inversion des rôles, encore.)

Rodrigue étendit le bras qui tenait le revolver, le pointant sur Caleb. Pas le visage, pas le torse. Les jambes. Mais la menace restait évidente, et son index déjà posé sur la gâchette comme un avertissement supplémentaire. Les veines qui courraient le long de son bras semblaient encore plus visibles, sculptant des racines sur toute sa longueur amaigrie. Il avait le souffle court, le visage toujours délavé d’une sueur fiévreuse,  mais le reste de sa posture semblait sûre, et son regard alerte. Il prit une longue inspiration, et ajouta d’une voix cave:

« Reste assis. On a plein de choses à se dire. »
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   28.11.16 13:22

Dans sa chute, Caleb avait basculé par-dessus l'accoudoir du canapé. Il fut tout près de parvenir à rester sur l'assise, mais il avait été pris au dépourvu, et Rodrigue l'avait poussé bien trop fort: il glissa et s'étala de tout son long sur le parquet, entre le sofa et ce qu'il restait de la table basse. Il parvint à ne pas se cogner la tête, mais à voir l'expression vacante qui lissait ses traits, cela ne fit pas de grande différence: il venait de subir un choc bien plus violent qu'un simple coup sur le crâne.

Hébétude. Comme ces grésillements, à la radio, sur un canal vide.

Par réflexe, il voulut s'appuyer sur sa main gauche pour se redresser en position assise, et sursauta lorsqu'une douleur aiguë traversa sa paume. Il baissa les yeux vers cette dernière, surpris d'y trouver un éclat de porcelaine et un filet de sang, qui n'était pourtant que le reflet des nombreux autres qui serpentaient déjà sur la peau nue de son avant-bras lacéré par les débris. À travers le silence cotonneux qui lui emplissait la tête, il parvint vaguement à s'étonner de ne pas l'avoir senti.

Caleb releva la tête, toujours avec cette inquiétante absence d'alarme. Son regard trébucha sur l'arme, son arme, que quelqu'un (Rodrigue) pointait à présent vers lui. Puis ses yeux se portèrent au-delà du revolver, interrogeant leur reflet indigo avec une stupeur molle, encore endolorie.

Ce n'était pas possible.

Pas de dénégation. Pas de justification. Ce n'était juste pas possible.



Retour en arrière. Sans heurt, comme le diamant que l'on replace sur le vinyle, juste en amont de la rayure.

Dans la réalité, une unique minute plus tôt, Rodrigue avait trahi Mancuso, le trafiquant d'armes. Forcément. Il avait vendu des secrets, ou il l'avait vendu lui. En cet instant même, le D Bar était mis à sac par les petites mains d'une famille de la pègre. Dans une seconde, des émissaires de la Lune Rouge allaient bondir depuis les ombres du premier étage, et il allait sentir l'impact des premières balles, la brûlure des premières morsures. Toutes ces horreurs l'auraient meurtri, ravagé. Mais au moins elles étaient plausibles, elles avaient un sens - triste, acide, mais un sens.

Pauvre Caleb, qui même dans sa fureur blessée de petit mafieux cherchait encore à se dire que Rodrigue ne l'avait fait qu'à contrecœur, qu'on l'avait menacé, acculé, que son silence et sa déchéance torturés ne pouvaient témoigner que de ses remords. Que peut-être le trafiquant trouverait une excuse pour ne pas avoir à tuer son seul ami de ses propres mains.

Puis Rodrigue avait pris la parole. D'abord à voix basse, très basse, et Caleb n'avait pas compris ses mots. Mais son oreille de polyglotte avait saisi son intonation, deviné les accents de Twinkil, une diction qui n'était pas celle du barman, et qu'il ne reconnaissait pas non plus comme la sienne. Et ses lugubres mais réalistes suppositions avaient soudain été balayées, étouffées, ensevelies dans cette angoisse qui revenait, encore, toujours plus tangible et écrasante.

Rodrigue était seul. Seul avec lui.

Et pour qu'il y ait trahison, il faut être au moins trois.

"On se ressemble vraiment, toi et moi."

Encore ce tutoiement, cette proximité au goût de regret. Caleb avait eu le temps de cesser d'être en colère, et de commencer à avoir peur (l'obscurité et ce qu'il s'y cache, Mancuso).

Puis Rodrigue, qui l'instant d'avant n'était que langueur et apathie, avait bougé. Si vite, trop vite. Pas comme lorsqu'il s'était écarté de la porte d'entrée, oh non: ce n'était plus une fuite, mais un bond de prédateur, une attaque qui avait à peine pris le temps de se déguiser en un échange de regard.

Caleb avait senti les bras de Rodrigue se refermer sur lui, et quelque chose dans sa tête avait poussé le hurlement de répulsion que son corps tétanisé lui refusait. Cela n'avait rien d'une étreinte amicale, ou fraternelle, ou aimante, ou quoique ce fût de positif sur cette saloperie de Tyr, et Caleb le savait, il le sentait avec la panique révulsée de celui que l'on a trop touché avec convoitise, autorité, possession. Rodrigue n'avait pas besoin de serrer pour l'étouffer; le simple poids de ses bras, le contact des arêtes d'os et de muscles sur son torse creux, l'odeur âcre de sa sueur saturée d'adrénaline étaient autant de litres de béton qui brûlaient la peau de Caleb et lui coupaient le souffle.

Puis.

"Toi aussi, tu rêves encore de l’orphelinat?"



Oui.

Une plaie.

Exactement.

Le genre qui n'a jamais guéri, que l'on panse et suture encore et encore, sans même espérer la refermer, mais juste pour cacher le sang et le pus aux yeux des autres. Le genre qui, quand elle finit tant bien que mal par cicatriser, reste à jamais douloureuse, boursoufflée. Laide.

Caleb aurait pu faire le rapport avec Kyle. Il aurait faire le rapport - avec Rodrigue qui le tenait ainsi, c'était inévitable. Pourtant son esprit se cabra et refusa l'obstacle. Dans un effort qui relevait de la déchirure, il préféra s'enfermer dans une souffrance choquée, en claquemurant toute pensée cohérente derrière un unique et puissant constat.

Ce. N'était. Pas. Possible.

Rodrigue ne savait pas. Rodrigue ne pouvait pas savoir. Personne ne savait.

Et pourtant. Cette voix, si douce, presque compatissante. Et cette main.

Quand Rodrigue frôla sa nuque, toucha ses cheveux, Caleb amorça le seul geste qu'il était capable de faire - rien de bien construit, même pas un coup de poing lancé sans viser. Juste une décharge brute et électrique pour tenter de repousser l'agression, une unique pulsion d'horreur venue de très (ne me TOUCHE PAS) très loin.

Mais Rodrigue devança son mouvement avec une aisance terrifiante.

Pour Caleb, encore tétanisé que le Lespurien ait pu oser un tel contact, la suite ne se résuma qu'à la fluidité de la chute, un élancement dans ses doigts auxquels on avait arraché l'arme, et une absurde sensation de tiraillement là où (Rodrigue) on l'avait empoigné par les cheveux. Il ne savait pas que le barman était si fort.

Ou le savait-il? Cette fois où il l'avait réveillé en sursaut, cette fois où Rodrigue l'avait saisi par le poignet comme pour lui arracher le bras.

Oh.



Lèvres entrouvertes, en appui sur ses coudes en sang, Caleb dévisageait Rodrigue, et son esprit vacillait. Il avait d'abord tenté de s'accrocher à cette certitude si banale que le Lespurien pouvait trahir le patron, pas l'ami; cependant, l'agressivité odieusement intime du Lespurien n'allait pas avec cette explication - elle sous-entendait quelque chose de bien plus personnel, bien plus grave.

Mais ce n'était pas possible.

Alors Caleb se rattrapa à l'autre explication qui l'arrangeait le plus: Rodrigue délirait. Méchamment. Et lui-même n'était que le support accidentel de ce délire.

Ce n'était pas si mauvais, comme justification. Au contraire, cela expliquait beaucoup de détails dérangeants - cette honte que Rodrigue éprouvait vis à vis de sa magie rough, cette voix qui n'était pas la sienne, cette terrible tendresse plaquée sur son visage livide comme un vilain masque d'Haddorine. C'était cohérent avec ce qu'il s'était passé dans le laboratoire, ou avec la pilule anti-magie. Même la mention de l'orphelinat perdait de sa menace, si elle n'était qu'un élément délirant parmi d'autres, sans sens particulier.

Si pratique. Tellement loin de Kyle. Exactement le genre de déni rapide et solide qu'affectionnait Caleb.

Mais le principal intérêt de cette explication, au final, c'était que Rodrigue n'y était pas responsable de quoi que ce fût. Et que l'ami, loin d'être un traitre, restait lui-même une victime.

Oui, vraiment: si pratique.

Lentement, Caleb éleva la main, présentant sa paume rougie à l'homme qui le menaçait de son propre revolver. Cela aurait pu être un geste de reddition, ou une supplique. Mais la sincérité qui revenait sur ses traits délavés allait bien plus avec une tentative d'apaisement.

"Rodrigue... attends, ne... Rodrigue ne fais pas ça."

Ce n'était pas possible.

"Tu m'entends? C'est moi, c'est Caleb. Je t'écoute d'accord? Je... tout va bien. C'est pas grave. Je ne sais pas ce qu'il se passe avec ta magie, mais on va trouver une solution. Il faut juste que tu m'expliques, et je vais t'aider, d'accord? Je te pro..."

Comme un claquage dans sa voix. Qui fait encore des promesses, Caleb?

Dans d'autres circonstances, il se serait arrêté là, et cela aurait peut-être été plus avisé. Mais c'était Rodrigue. Et malgré les menaces, malgré l'agression, malgré tout, Caleb se cramponnait à son explication - à l'idée que cet homme là était surtout paumé, et qu'il ne lui ferait pas vraiment de mal.

Penser le contraire l'aurait détruit.

Très lentement, il se redressa et commença à se mettre à genoux, la main toujours tendue vers Rodrigue.

"Ok, on a des choses à se dire. Mais tu n'as pas besoin de cette arme. J'écoute. Je... je vais t'aider."

À peine une pause, presque imperceptible cette fois.

"Je te le promets."

Je t'en prie.

Après tout, c'est toi qui m'appelle hermano.
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   23.12.16 20:30

C’était simple. Il avait oublié à quel point c’était simple.

Caleb regardait sa main en sang et Rodrigue le regardait lui, comme on couve du regard un enfant qui vient d’apprendre de lui-même une mémorable leçon de vie. La porcelaine coupe, et ce qui est déjà cassé ne peut jamais être réparé.

La main était maintenant tendue. Rouge et entaillée. Belle. Le Lespurien la fixa mollement, intrigué sans doute par la couleur du sang, et les stries qu’il dessinait sur le poignet avant de s’enfuir le long de la tendre charpente de l’avant-bras.
Malasangre.

"Rodrigue... attends, ne... Rodrigue ne fais pas ça."

Il cilla lourdement quand il entendit son nom, mais ce fut la seule réaction que les mots du Techie lui arrachèrent. Son attention était ailleurs.  

C’était simple, oui. Odieusement simple. Maintenant qu’il se tenait là devant Caleb, une arme à la main (mais où l’avait-il trouvée, déjà?)  il ne paniquait plus. Il savait ce qu’il devait faire : c’était déjà trop tard, et il avait le crâne empli de notes de piano pour le lui rappeler. Ce qui est cassé ne peut jamais être réparé.
Mais après tout ce n’était pas la première fois, n’est-ce pas ? Il y avait eu Malthéo, d’abord. Lui aussi l’avait regardé avec de grands yeux qui ne voulaient pas comprendre. Elric, ensuite, qui cherchait éperdument du sens à ce qui ne peut pas en avoir. Aaron qui trouvait des excuses, toujours plus d’excuses pour ne pas avoir à accepter (la réalité) sa défaite. Les autres, et leur fiel. Maintenant, c’était au tour de Caleb. Au sol dans son beau costume, les bras un peu rouge, la tête blanchie d’idées creuses. Il était comme tous les autres, presque une somme de tout ce qu’ils avaient éprouvé, même. En bien pire, sans doute, car il était certain que le temps ne guérissait aucune blessure (pas celle-là) et que la mascarade (non…) avait duré bien plus longtemps que nécessaire.  

« Tu m'entends? C'est moi, c'est Caleb. Je t'écoute d'accord? »

Rodrigue cligna des yeux encore une fois, et se mit à dévisager Caleb comme si c’était la première fois qu’il le voyait. Son expression vacante laissa graduellement place à quelque chose de plus indicible, d’infiniment moins rassurant. Caleb avait maintenant toute son attention. L’homme à terre lui parlait d’une voix nette et ferme, mais avec quelque chose d’exsangue dans le timbre. Il se donnait du mal, visiblement. Il allait même jusqu’à dire que ce n’était « pas grave ». Rodrigue se souvint sans heurt, sans douleur, que c’était aussi quelque chose que son oncle lui avait dit, un peu avant de lui planter un couteau dans la nuque. Ce qui est cassé ne peut pas être réparé. S’il disait tout à Caleb, cet imbécile espoir dans son regard s’éteindrait. Il le savait. C’était déjà arrivé, plusieurs fois, et tout était amené à se répéter. Tout était déjà écrit à l’avance, c’est ce que disaient encore les autres.

« Je ne sais pas ce qu'il se passe avec ta magie, mais on va trouver une solution. Il faut juste que tu m'expliques, et je vais t'aider, d'accord? Je te pro... »

Caleb s’interrompit. Cela sembla suffire à arracher un sourire étrange à Rodrigue – trop large, trop vif – suivi d’un rire tout aussi bref, tout aussi bancal. Sec et acide.

On sait tous les deux ce que valent ses promesses.

Pourtant, il était intrigué. Et cela se voyait : il écoutait le trafiquant attentivement, la tête légèrement penchée de côté. Son regard s’était noué au sien comme la corde s’enroule autour du cou des condamnés – oh, bien sûr qu’il l’écoutait. Il avait envie d’entendre ce qu’il avait à dire. Rodrigue observa Caleb tandis qu’il se redressait lentement sur ses genoux, avec des gestes pleins de précaution et sans jamais abaisser sa main tendue. Il avait parlé de magie, mais le Lespurien avait déjà oublié ce qu’il avait dit sur son rough. Pas grand-chose, pas assez pour que Caleb saisisse l’ampleur du problème. Dans son esprit tout à la fois criblé de trous et engorgé de parasites, il n’arrivait plus à distinguer ce qu’il avait dit de ce qu’il comptait dire, ni faire la différence entre les pensées qui fusaient dans le crâne de Caleb des siennes propres.

Il se souvenait juste s’être excusé. Mais que s’était-il passé ensuite ?

Rodrigue s’accroupit pour pouvoir mieux regarder Caleb en face. La plante de ses pieds nus l’élança presque aussitôt du fait de sa posture, et, sans vraiment y songer, il laissa alors ses genoux toucher le sol pour ne plus se laisser inutilement distraire par la douleur. Ce changement l’avait légèrement rapproché de l’autre – s’il se penchait encore en avant, leurs fronts se toucheraient. Il était assez prêt pour sentir la répulsion qui émanait de lui comme un parfum éruptif de souffre, mêlé à une infinité d’autres émotions, confuses et rageuses. Cette seule proximité le rendait déjà malade d’angoisse.

C’était si simple.
Caleb était si fragile.
Comment avait-il pu croire qu’il arriverait à garder cet homme en vie ?

Sur sa cuisse, ses doigts demeuraient pourtant fermement crispés sur l’arme de poing. L’index au-dessus de la gâchette, le canon toujours orienté vers Caleb. Pourtant, Rodrigue gardait les épaules basses, l’air soudain profondément mélancolique. Il dévorait l’autre de son unique œil valide, un pli navré logé entre ses sourcils, un autre taillé au coin de ses lèvres, tout aussi douloureux. Mais il n’était plus seulement désolé pour lui – il y avait autre chose, de plus froid, et plus incisif. Il n’aimait pas les mots de Caleb.

(Montre-lui)


Silence. Je sais ce que je dois faire.

« Je vais t’aider. »

Les quelques mots résonnèrent doublement dans la pièce froide. Rodrigue avait parlé en même temps que Caleb, en parfaite synchronisation. Le même ton, le même accent, la même fébrilité. La même pause, mais pour Rodrigue ce fut le temps d’un sourire âpre.

« Je te le promets ».

Il savoura l’expression qui se dessina sur le visage de l’autre et son sourire s’étira encore. Un peu cruel, un peu perdu. Il pressentait déjà ce que Caleb allait dire, alors il se décida à le devancer. Son sourire s’affina de nouveau pour ne rester qu’une vague ombre sur ses lèvres, et il murmura presque avec dérision :

« Arrête de mentir, Caleb. Tu ne veux pas m’écouter. Tu ne veux pas que je parle. »

(Ferme ta gueule. Oh je t’en supplie, tais-toi, tais-toi !). Caleb n’avait pas ouvert la bouche à ce moment-là, mais son être entier l’avait hurlé. Et Rodrigue le savait, fatalement. Pauvre Caleb, qui savait déjà que cela finirait mal s’ils parlaient, qui préférait encore se noyer dans un mensonge plutôt que d’admettre que c’était trop tard.

Que la porcelaine était déjà cassée, et qu’on ne pouvait plus rien y faire.

Rodrigue cilla encore, et baissa les yeux. Il fut presque surpris de voir que sa main libre était tendue, et qu’il tenait le poignet ensanglanté de Caleb en étau. C’était comme quand  il lui avait saisi le bras, il y a plus d’un an. Juste avant leur première vraie conversation. Et aujourd’hui, c’était probablement la dernière conversation qu’ils auraient.

La seule à être « vraie ».

Rodrigue fixa longuement la paume rougie, et son pouce glissa lentement pour venir frôler la petite plaie laissée par les tessons de vaisselle. Le geste était à la fois soucieux et distrait, comme s’il avait du mal à déterminer si cette blessure l’inquiétait ou si elle était juste jolie à regarder. Il finit par relever les yeux vers Caleb (avec son œil valide et son œil infesté de magie) et ajouta tout aussi doucement :  

« Si tu m’avais écouté, tu aurais déjà compris. »

Une pause. Encore une fois, un air de tristesse profonde passa sur son visage, et ses doigts semblèrent s’engourdir autour du poignet de Caleb. Il relâcha sa prise avec mollesse, presque avec abandon, pour laisser sa main tâchée d’un sang aimé retomber sur son genou. Il réfléchit, chercha ses mots péniblement, tout en étant pleinement conscient que c’était uniquement par faiblesse qu’il cherchait encore à prendre des gants avec lui, alors que c’était bien inutile, et que cela ne changerait rien au résultat.
Rodrigue prit une inspiration difficile qui devint presque une toux douloureuse sur la fin. Son regard erra sur leurs alentours comme s’il était de nouveau perdu, avant qu’il ne repose ses yeux sur Caleb. Pauvre, pauvre Caleb. Le pianiste éleva sans y penser sa main libre pour se frotter lentement l’œil gauche – et ce faisant, un trait de sang vint se dessiner sous son œil, barrant sa cicatrice d’une jumelle rouge. Il inspira encore, plus profondément cette fois, et lâcha d’un ton exténué :

« Tu penses que je suis fou. Tu as raison. Ça ne date pas d’hier d’ailleurs. »

Un éclat coupant revint s’installer dans son regard, mais il afficha un sourire en coin, comme s’il venait de penser à quelque chose d’amusant :

« Quand je suis arrivé à l’orphelinat de Falk, j’étais déjà une « cause perdue ». C’est dire. »
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Signalement : Hume Evolus d'environ trente ans, pas très grand (1m72) et peu épais en ce moment, cheveux châtains, yeux noisette, bel homme, vêtements de très belle facture, pas de cicatrice visible quand il est habillé à part une entaille en virgule sous l'oreille gauche


MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   21.04.17 2:51

"Je te..."
"Je te le promets."

Une claque.

Pas un coup de poing. Un coup de poing appelle une réponse. Il sous-entend un combat, un duel, un affrontement entre deux adversaires sur un pied d'égalité. Une claque, c'est une violence négligée et négligente; cela discrédite et rabaisse, reflète l'agacement plus que la colère. C'est juste bon pour faire taire les gosses.

Et Caleb se tut.

Il essaya bien de poursuivre, de passer outre le traumatisme d'entendre ses propres mots, son intonation, son accent dans une voix qui n'était pas la sienne. Il tenta d'ignorer le cynisme, cruel car justifié, de ce sourire qui tournait en dérision le fait-même que lui, Caleb Mancuso, pût faire une promesse. En une ultime impulsion, désespéré moment de courage, il voulut protester (cette fois c'est vrai), démentir (tu dois me croire), il voulut...

Rodrigue l'attrapa par le poignet, du même geste vif et implacable qu'il avait eu, si peu de temps, si longtemps auparavant, ce matin où (son brusque réveil ne lui avait pas laissé le temps d'ajuster son masque) celui qui se croyait son patron l'avait tiré de sa sieste.

"Arrête de mentir, Caleb."

Une claque. Encore. Pire que la première.

Le Techie tressaillit, avec quelque chose dans le regard à mi-chemin entre la douleur et une dénégation (ce n'est PAS POSSIBLE) si violente qu'elle tenait de la supplique; Rodrigue ne pouvait pas lui dire ça, pas avec ce rictus douceâtre, pas avec cette voix presque blasée, comme s'il énonçait une évidence.

Caleb crut entendre l'écho du vieux laboratoire, qui riait avec une voix d'enfant torturé.

Menteur.
Lâche.
Minable.

"Tu ne veux pas m’écouter. Tu ne veux pas que je parle."

Rodrigue retourna sa main vers le haut, pour en examiner la blessure. Et comme cette première fois, dans le bar, Caleb le laissa faire, inerte. Il se sentait nauséeux, la tête embuée d'un hurlement sans fin, condensé de répulsion, d'incompréhension, de détresse. Mais dans son corps, rien ne bougeait. Son implant restait inerte. Ses muscles étaient de cire. Il ne parvenait même pas à regarder Rodrigue dans les yeux - il se contentait de fixer ce pouce, qui glissait sur sa peau ensanglantée avec une fluidité reptilienne.

Allez Caleb. Dis-lui non.
Qu'est-ce que tu attends?

Il ne dit rien. Il ne put rien dire. Et ce fut dans ce silence que disparut tout ce qu'il restait du trafiquant d'armes vif et implacable qu'un orphelin sans nom s'était plu à être, pendant un temps.

Pour la première fois, dans cet instant de souffrance béate où tout son personnage et ses artifices retournaient à la poussière, Caleb comprit enfin (osa enfin comprendre) que ce n'était pas un problème de mafieux, que ce n'était pas un simple délire qui égarait cet homme qu'il avait eu (la bêtise) le malheur de prendre pour un ami.

Rodrigue allait vraiment lui faire du mal.
Et il ne savait même pas pourquoi.

Le démon te l'a dit, pourtant: tu attires les ombres et ce qu'elles cachent.
Champion.

Caleb releva la tête avec l'expression hébétée d'un homme que l'on vient de rouer de coups. Son regard accrocha celui de Rodrigue, ces yeux pervenches si familiers, dans ce visage au teint mat qu'il pensait pourtant connaître. Presque inconsciemment, il guetta un signe de doute, le moindre frémissement qui aurait pu trahir une hésitation, une incertitude. Mais les traits de Rodrigue étaient de pierre, ses yeux étaient de métal - le genre qui ne luit que parce qu'il est chauffé au rouge et qu'il calcine tout ce qu'il touche. Il parlait, mais Caleb ne l'écoutait pas: quelque chose en lui refusait purement et simplement que cette voix âpre et cassante pût appartenir à Rodrigue.

Cet homme qu'il avait cru connaître.

Le Techie resta un long moment perdu dans cette idée, tandis que le choc se diluait dans une tristesse acide, ignoble, que Caleb connaissait hélas beaucoup trop bien: elle allait toujours de pair avec la trahison.

Tout en lui était un tel chaos qu'il remarqua à peine que le Lespurien l'avait relâché. Avec un temps de retard, il ramena son avant-bras à lui et baissa les yeux pour l'observer, comme surpris de le récupérer engourdi et marqué d'un cercle rouge destiné à devenir rapidement violacé. Cette vision parut néanmoins le ramener un tant soit peu à la réalité et il esquissa un mouvement pour s'éloigner de Rodrigue. Ce dernier promenait à présent un regard perdu sur la pièce dévastée autour d'eux, et le voir ainsi donna à Caleb l'impression qu'il venait de s'ouvrir la paume sur un autre tesson de verre.

Saint Etat. Il est cinglé. Il est vraiment cinglé.

"Tu penses que je suis fou."

D'un coup, encore ce regard si froid qu'il brûlait. Caleb ne se détourna pas, mais (il peut) c'était moins par courage qu'à cause d'un désespoir trop intense (il peut rentrer dans ma tête) pour laisser la place à la peur.

Mais même cela, Rodrigue ne lui laissa pas le temps de vraiment le comprendre.

"Quand je suis arrivé à l’orphelinat de Falk, j’étais déjà une "cause perdue". C’est dire."




Oh non...
Rodrigue... non...






Un jour, Caleb avait frôlé la Mort. Il était allé loin, très loin dans ses Limbes. Et sur le chemin du retour, il avait fait un cauchemar. Il avait rêvé de couloirs et de portes, et toujours les premiers étaient sans fin, et toujours les secondes étaient closes. Il courait dans le noir, esquivant les nuages de vapeur qui s'échappaient des conduits pour le brûler, fuyant les yeux carnivores et les crocs qui le guettait dans l'ombre. Il heurtait les murs, pesait sur des clenches qui ne cédaient pas. Et même si le chemin était évident, même si ralentir c'était perdre la raison, il ne voulait pas continuer, il ne voulait pas y aller. Parce qu'il savait très bien qu'au bout de ces couloirs, il trouverait un garçon de treize ans, à genoux devant un homme auquel il aurait dû dire non. La lâcheté de trop, celle qu'il trainerait jusqu'à la fin de ses jours. La vérité sur tout ce qu'il était, et tout ce qu'il serait jamais.

Ce champion qui ne disait jamais non, et ne pleurait que quand personne ne pouvait le voir.

L'appartement de Rodrigue n'avait rien à voir avec ces corridors tortueux. Il était clair, presque trop, baigné de cette lueur bleue et froide dont le soleil levant habille les ombres. Le séjour était une belle pièce, vaste, haute de plafond, encore plus mise en valeur par la mezzanine et ses ombres.

Mais la ruine avait pris possession de ces lieux et de leur propriétaire, et Caleb y retrouvait son cauchemar. Il se sentait courir, paniqué, heurtant dans sa propre tête les arguments et preuves qui s'accumulaient, ne déjouant que par la fuite les sifflements hystériques de son esprit qui réalisait qu'il n'avait plus de secrets, pas pour Rodrigue, pas pour cet inconnu qui pouvait plonger en lui et piller et savoir oh par l'Etat il sait il sait!

Pourtant il y avait pire.

La veille encore, Caleb ne l'aurait pas cru. Mais si, il y avait pire qu'un homme capable d'éventer son secret, pire que de voir évoquer le nom de Kyle Malaras, pire que de se voir juger pour ce qu'il avait fait ou aurait dû faire. Oui, il y avait bien pire.

Ce qui se trouvait au bout du labyrinthe. La vérité.

"R... Rodrigue..."

A peine un souffle, exsangue, comme si Caleb avait dû mobiliser toute sa volonté pour produire ce simple mot, ces quelques syllabes. Il reculait nettement à présent, l'air gauche parce que toujours à genoux, mais sans quitter Rodrigue des yeux. Dans son regard, il y avait toujours cette vacuité laissée par l'absence de faux semblants, mais aussi quelque chose d'autre, une trace improbable qui se retrouvait dans un discret mordillement de la lèvre, dans les ridules infimes entre ses sourcils.

Contre tout bon sens, contre toute logique, Caleb voulait encore essayer une dernière porte, une dernière clenche. Croire qu'un chemin détourné pouvait encore exister.

"Rodrigue, je... Tu te trompes. Tu pioches des choses dans... dans ma tête, et tu..."

IL SAIT!

Caleb s'humecta les lèvres avec le peu de salive que l'angoisse lui laissait. Son regard s'égara un instant sur l'arme que tenait Rodrigue, avant de s'obliger à revenir à son visage:

"Tu confonds. Tu n'étais pas à l'orphelinat à Falk, ce... c'était moi. Tu as grandi en Lespure du Sud. Dans un ranch. Tu me l'as dit. Les chevaux. L'alcool qui te faisait horreur. Les couchers de soleil, tellement plus beaux qu'ici. Les vergers en fleurs."

Lentement, le Techie commença à se relever. Il s'appuya sur le canapé de sa main valide, en tendant à nouveau l'autre; elle tremblait, mais il y avait de la sincérité dans ce geste-là, de la sincérité et une envie dérisoire (folie) d'y croire encore un peu. Juste un peu.

Parce que derrière ce rictus gelé se cachait le seul être qui ne l'avait jamais abandonné. Et Caleb s'acharnait à croire que cela avait de l'importance.

"Su nombre es Rodrigue. Rodrigue Llorandes. Acuérdate por favor, amigo mìo..."



Allez, reviens.

Je t'en prie. J'ai promis.
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MessageSujet: Re: It doesn't have to end this way   07.07.17 21:45

Caleb le regardait, horrifié par ce qu’il avait dit. Deviné. Dénoncé.

(Non.)

Mais il ne l’avait pas écouté. Il n’avait pas encore compris.

(Il allait dire non. )

Caleb le regardait, horrifié. Par ce qu’il refusait de comprendre.

(Encore.)


Rodrigue fronça les sourcils tout en fermant les yeux, un bref instant seulement, comme sous l’effet d’un élancement douloureux. Une solide odeur de fer lui montait aux narines, bien trop entêtante pour être normale. Ce n’était pas juste le sang de Caleb qui avait rougi sa main et grimé le coin de son œil. C’était la façon qu’il avait de le regarder.

Cet œil pas tout à fait doré qui le regardait entre les portes entrebâillées.
Qui ne le regardait pas.
Qui regardait peut-être davantage la porte elle-même plutôt que ce qu’elle cachait.

"R... Rodrigue..."

Son horreur puait le sang et s’épanchait partout.

"Rodrigue, je... Tu te trompes. Tu pioches des choses dans... dans ma tête, et tu..."

Dans les reflets en forme d’escaliers et de couloirs tordus sur la surface liquide de ses yeux dans la mollesse anéantie de ses lèvres dans la crispation blanche de ses doigts dans son souffle ravalé et dans le battement mécanisé de son pauvre, pauvre cœur.

Oh, qu’il souffrait.

Quand Rodrigue ouvrit de nouveau les yeux, péniblement, la tête penchée de côté et sa bouche collée contre la main qui tenait le Blacklight, le séjour avait encore changé. Il ne voyait pas comme Caleb un salon qui baignait dans la lumière du matin, spacieux et calme, aux meubles démolis. Il voyait tout à sa place, maniaquement ajusté et propre et noir et impeccablement imbibé de sang. En flaques rondes sur le sol et en filets sirupeux au-dessus de leurs têtes ; une parfaite immersion rouge noire qui ne souffrait de la trace d’aucune main, d’aucun corps, d’aucune imperfection vivante. Caleb avait peur. Les autres s’impatientaient. Le séjour était si sombre. Le piano semblait désaccordé, impérieux, fébrile.

(Do mineur).
Lui aussi avait peur.


« Caleb... »

Sa voix tremblait un peu. Il étira un sourire écorché, en éloignant doucement son poing armé de son visage. Mais Caleb continua à parler, à lui expliquer avec une main de nouveau tendue qu’il se trompait, qu’il n’avait jamais été en Twinkil, qu’il venait de Lespure. Il parlait bien, il avait de belles images au bord des lèvres. Le visage de Rodrigue sembla s’adoucir à la mention des paysages cléments de Lespure, même si son regard accusait en même temps une certaine confusion. L’espace d’un instant, son esprit éreinté se demanda s’il avait raison.

Acuerdate.

Mais le sang qui suintait du plafond de la mezzanine était là pour lui rappeler que rien n’aurait changé, s’il était effectivement né là-bas. Il y aurait eu d’autres fenêtres brisées et d’autres monstres dans les couloirs froids. Rodrigue baissa la tête, la secoua un peu, faiblement. Caleb choisit alors de lui parler en langue lespurienne, et le barman fit de son mieux pour l’ignorer. Mais la formalité du « su » devint un plus intime « te », parachevé par le solennel « amigo mio ». Et ces contradictions pétries dans un seul souffle l’obligèrent à lever les yeux vers lui.

Pauvre, pauvre Caleb.

Ya te acuerdas.

C’était ce que lui avait soufflé Tio quelques instants plus tôt. Il lui avait dit que rien ne changerait. La vérité n’allait pas adoucir Caleb, il n’y aurait d’autre issue que le conflit. Déjà, Caleb esquissait des mouvements lents pour se redresser. Il avait jeté un œil vers le Blacklight au lieu de le regarder, lui. Bien sûr qu’il ne l’écouterait pas. Il n’avait rien à y gagner.

Et tout à perdre.

Mais Rodrigue secoua de nouveau la tête. Quelque chose en lui refusait encore de céder aux piétinements silencieux des autres, au-dessus d’eux. Au fond, lui et Caleb étaient aussi butés l’un que l’autre. Il refusait l’évidence, tout en sachant qu’elle le rattraperait bien assez tôt pour lui planter ses dents dans les yeux.


« Sientate. »

L’ordre était sombre, sobre, mais quelque part aussi cinglant que s’il l’avait hurlé. Assieds-toi. La gueule du Blacklight était ronde et noire, comme un œil dardé sur Caleb. Le Lespurien lui semblait lutter pour garder son regard fixe – il donnait l’étrange impression d’être en permanence distrait par des choses invisibles, derrière ou à côté du Techie. Il finit par parler de nouveau, le timbre lisse et vidé de toute émotion :

« Je te l’ai dit, non ? On se ressemble, toi et moi. Mais je ne confonds pas. »

Une moue qui aurait pu être un sourire dérisoire arqua ses lèvres un instant. L’arme était toujours pointée sur Caleb. Une longue inspiration enfla sa poitrine baignée de sueurs froides.


« Je suis né à Fa…

(regard à droite, derrière Caleb)

...à Falkenur. Immigrés. Mes parents étaient...»

(quel mot, déjà?)

Cinglés. Un jour, il… On m’a emmené dans cet orphelinat. On m’a donné un pyjama à rayures. »


Il sentait et il voyait que Caleb lui échappait à mesure qu’il parlait. Qu’un silence assourdissant s’était emparé de lui.
Rodrigue eut un sourire étrange, déformé par la douleur toute partagée. Il se pencha un peu en avant, comme s’il allait lui faire une confidence, et articula lentement :

« Ne t’inquiète pas. Je ne te laisserai pas tomber. Je suis là. »
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