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 Et maintenant?

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- Attachiant de service - Punching-ball adoré!

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Signalement : Hume Evolus d'environ trente ans, pas très grand (1m72) et peu épais en ce moment, cheveux châtains, yeux noisette, bel homme, vêtements de très belle facture, pas de cicatrice visible quand il est habillé à part une entaille en virgule sous l'oreille gauche


MessageSujet: Et maintenant?   25.08.09 11:11

[Ou "Mort de lol FTW" 2; Rodrigue, c'est à toi  ]



Cela faisait à peine dix jours. Moins d'une semaine depuis qu'il s'était réveillé, bon sang, moins d'une semaine. Et Caleb sentait qu'il était en train de craquer. Qu'il avait déjà craqué.

L'appartement était plongé dans la pénombre. La seule lumière provenait du feu qui ronflait dans la cheminée. Lui était installé à son endroit habituel, près de la grande fenêtre qui donnait sur la rue en contrebas. Il était assis, évidemment, la seule position qui lui était encore autorisée quand il n'était pas allongé. Il portait des vêtements propres, comme pour se redonner un peu d'espoir en s'efforçant de prendre soin de lui comme avant, mais ses efforts s'étaient arrêtés là: sa chemise n'était pas boutonnée jusqu'en haut, son col était de travers, son pantalon froissé, ses joues mal rasées, ses cheveux en bataille. Il fumait cigarette sur cigarette, comme l'attestait le cendrier débordant de mégots posé à portée de sa main droite. Mais le pire était ailleurs, bien sûr, dans le regard qu'il posait sur les lueurs des réverbères égarées dans la brume comme autant de feux follets. Ses yeux avaient toujours été d'une expressivité exceptionnelle, d'un brun clair et tendre qui, pour peu qu'on l'encourage d'un sourire, virait presque à l'ambre. C'était ce qui lui donnait son charme, le petit plus qui faisait qu'on pouvait lui pardonner son côté tête à claque. C'était le témoignage d'un esprit qui, à défaut d'être intelligent, était d'une vivacité exceptionnelle.

Cela faisait trois jours que les yeux de Caleb s'étaient totalement éteints.

Au début, pourtant, il avait cru qu'il y arriverait. Assis dans son lit chez Rodrigue, un pansement sur l'entaille qu'il avait creusée dans sa cuisse sous l'effet de la panique, il s'était obligé à se reprendre. Il avait encaissé le verdict du médecin en serrant les dents, il avait gravé dans sa mémoire ce cruel "je ne comprends pas". Non, il ne comprenait pas, le brave vieux toubib; selon lui, Caleb était bien quelque peu affaibli par son coma de cinq jours, mais il n'y avait aucune raison, aucune lésion qui pouvait expliquer sa paralysie.  C'était purement magique. Il ne pouvait rien faire. Rien. Caleb avait très bien entendu ce mot, il l'entendait encore à certains moments. Rien.

Il avait essayé. Il avait supporté l'humiliation de devoir demander de l'aide pour aller aux toilettes, celle de rester dans les bras de Rodrigue pour remonter jusque dans son propre appartement. Il avait accepté de s'asseoir dans ce fauteuil au-delà de toute malédiction, de s'habituer à le manipuler, s'en extirper, s'y glisser, et tout cela sans un mot de contestation, sans un instant de découragement. Il avait soigneusement appris les gestes qu'il devrait accomplir tous les jours pour prendre soin de ce qui ne méritait plus le nom de jambes, les faire bouger assez pour que le sang continue d'y circuler. Il avait fait semblant de ne pas se rendre compte que Rodrigue s'en voulait à mort, car en parler avec le barman c'était admettre ce qu'il s'était passé, et cela Caleb ne le voulait pas. Lui-même avait réussi à se croire déterminé, prêt à prendre son mal en patience – car c'était bien de cela dont il s'agissait: il fallait simplement attendre un peu, et il trouverait une solution. Cela allait s'arranger. Cela finissait toujours par s'arranger.

Puis, trois nuits auparavant, il s'était réveillé peu avant l'aube, avec une soif effroyable. Il avait voulu aller boire un verre dans la salle de bain. Il avait tendu le bras, approché son fauteuil du lit, baissé l'accoudoir par-dessus lequel il devait passer pour s'asseoir. Il avait pris appui sur le fauteuil, comme il savait déjà le faire. Mais il était à moitié endormi et il avait oublié de serrer le frein à main; il était tombé du lit dans un fracas qui avait fait bondir Chips jusqu'au plafond (littéralement) et il s'était violemment cogné le coude. Fou de rage, il s'était hissé sur sa couche à la force des bras et s'y était laissé tomber à plat ventre, haletant. Il avait mal. Il était en colère. Et à cet instant, enfin, il avait compris. Il avait réalisé qu'il venait de faire une chute grave simplement parce qu'il voulait aller se servir un verre d'eau. Qu'il ne pouvait plus marcher, plus se tenir debout, plus vivre seul. Que c'était définitif. Car on ne pouvait rien faire.

Rien.

Pour la première fois depuis son adolescence, Caleb avait enfoui sa tête sous l'oreiller et s'était mis à pleurer. Même Chips n'avait pas osé tenter de le consoler.

Assis près de la fenêtre, une Minotaurus fumante coincée entre les lèvres, le Techie posait un regard mort sur la rue noyée de brume. Son coeur malade et son enfance merdique l'avaient habitué à se battre, toujours, pour tout, si bien qu'il continuait presque malgré lui à s'habiller tous les matins, à faire ses exercices physiques, à manger ce que Rodrigue lui apportait. Il avait même eu ce vague espoir, quand il avait pensé au pouvoir de Calliope Skouros: Caleb n'étaient pas de ceux qui abandonnent.

Mais là, il en avait assez. Il avait passé sa vie à construire son personnage d'homme puissant et sûr de lui, il avait tout sacrifié et tout pris sur lui pendant des années pour en arriver là. Il ne pouvait pas admettre que tout soit ruiné par un accident aussi bête. Il ne le supportait pas.

Alors, ce soir-là, il avait envoyé Chips demander à Rodrigue de lui monter une bouteille d'alcool. Caleb se doutait que c'était une mauvaise idée, mais il n'en avait plus d'autre. Il n'était pas suicidaire, il ne l'avait jamais été, mais là il n'en pouvait plus. Il n'avait pas envie de mourir. Mais il voulait oublier. Il voulait que ça s'arrête.

Un regard pour un vieux briquet, posé sur le manteau de la cheminée. Reflet de ce qui aurait pu être et qui ne serait jamais, car il ne pouvait pas assumer qu'on le voie, il ne pouvait pas accepter de vivre dans un tel état. Les gens l'auraient plaint, mais surtout ils l'auraient étiqueté comme faible, négligeable, à oublier. Il aurait perdu tout l'intérêt qu'il avait mis une vie à acquérir, tout ce qui lui donnait vaguement la sensation d'exister. Il aurait perdu son intérêt, à elle. Ou pire, il se serait attiré sa pitié.

Car personne n'a envie de s'occuper des malades, n'est-ce pas?...

Alors oui, Caleb voulait que ça s'arrête.


Dernière édition par Caleb Mancuso le 25.07.17 2:46, édité 1 fois
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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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Signalement : Hume, la trentaine, carrure solide, 1m85, cheveux noirs, yeux bleu pervenche, cicatrice sous l'oeil gauche.


MessageSujet: Re: Et maintenant?   29.08.09 21:36

Le visage de Caleb avait quelque chose d’angéliquement vide.

Il n’était pas rare que les hommes malheureux se mettent à ressembler à des pierres : ils en avaient la fixité et la froideur, et ils enduraient leurs larmes comme des rocs agonisent lentement sous la pluie. Caleb, ce n’était pas ça. Il n’était pas de pierre. Sa tourmente était faite d’autre chose, mais il ne pouvait pas dire quoi. Quelque chose d’autre, de plus aérien, d’un fluide plus effrayant, car impalpable.
Sa main restée inerte sur la poignée de la porte se crispa. Rodrigue plissa les yeux involontairement, sentant son estomac se nouer de douleur. Il songeait au plaisir que ce spectacle lui aurait procuré en d’autres temps – un mois plus tôt, il se serait contenté de sourire, narquois, sans mesurer ni souffrir de sa responsabilité. C’était odieux, n’est-ce pas ? Autant qu’il lui semblait qu’un mois, c’était court. Il avait pourtant l’impression que cela remontait à plusieurs siècles. Que le Rodrigue que Caleb avait embauché était un autre homme, un étranger, un mort dénué d’identité. Que celui qui se tenait actuellement immobile dans l’entrée était un nouveau-né ébahi qui ne demandait qu’à hurler et pleurer indéfiniment.

« Patron… »

Simple salut, susurré d’une voix grondante. Les yeux pervenches gommés d’ombres maussades restèrent rivés sur le plateau qu’il tenait entre ses mains. Il l’avait préparé comme chaque soir, mais cette fois-ci avec une malveillance inédite : un plat préparé par ses soins, un verre à gerety sarcastiquement flanquée d’une carafe d’eau glacée. Sans oublier les quelques médicaments que lui prescrivait encore le médecin, laissés bien en vue sur la serviette de table. Et oui : il avait volontairement négligé le message de Caleb.

« Veuillez m’excuser pour ce retard. J’étais…débordé au bar. »


Si l’on pouvait résumer sa rencontre avec le Feu Follet ainsi. Rodrigue sentait déjà avec une étonnante vivacité les ecchymoses laissées par son bref accrochage avec l’aveugle ; on devinait le bleu naissant sur sa pommette droite, et le coin de ses lèvres était marqué d’une fine craquelure rouge ( même José l’avait lorgné avec surprise, et lui avait demandé s’il devait tenir pour acquis qu’il devrait « casser le gosse en deux la prochaine fois »). Heureusement, il faisait bien assez sombre dans cette chambre pour que ces « trophées de guerre » restent tout à fait invisibles. Rodrigue coula un regard du côté de la cheminée. Peut-être y faisait-il même trop sombre, d’ailleurs.
Il s’avança dans la pièce, et déposa silencieusement son chargement sur une table. Il resta un bref instant immobile, les mains posées à plat sur le bois ; c’était une peur tiède qui le engourdissait ses muscles. Il avait peur de tourner la tête et de voir le visage de Caleb. Car ce serait voir le vide, le noir du ciel privé d’étoiles, le gouffre humide d’une souffrance difficile à mesurer. Une blessure ouverte, qui hurle sans bruits.

Et puis, le pire, ce serait certainement que Caleb ne le regarderait pas. Il en était persuadé. Et il était tout aussi persuadé que s’il osait lever un regard sur lui, et qu’il se heurtait au profil terne et accablé du Techie, il…le détesterait. Viscéralement. Rodrigue avait eu le temps de ressasser les silences de ses brèves rencontres avec Caleb ; et tout le temps qu’il passait hors de cet appartement ( des siècles, des siècles !), il l’employait à imaginer quelle serait sa réaction – presque à fantasmer sur la colère qui lui brûlerait le cœur. A force d’y réfléchir, de tourner cette cauchemardesque situation entre ses mains, il avait fini par deviner « pourquoi ». La réponse lui avait brûlé les doigts, et il l’avait lâché en espérant l’oublier. Il ne lui restait plus qu’à se convaincre que Caleb n’était pas…une victime. Sa victime.

« Vous aimez la cuisine Lespurienne ? La vraie, je veux dire. Sans graines de Pamo. »


Rodrigue s’efforça de sourire, mais il avait le sentiment que son résultat s’apparentait d’avantage à une pitoyable balafre en travers de ses lèvres. Il hésita, une, deux secondes peut-être. Et il releva la tête, les yeux rendus violets à la lumière des flammes.

Allez, regarde-moi. Avec rancœur. Dis-moi que tu m’en veux.
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Signalement : Hume Evolus d'environ trente ans, pas très grand (1m72) et peu épais en ce moment, cheveux châtains, yeux noisette, bel homme, vêtements de très belle facture, pas de cicatrice visible quand il est habillé à part une entaille en virgule sous l'oreille gauche


MessageSujet: Re: Et maintenant?   09.09.09 19:46

Caleb ne le regarda pas. Sur son visage, nulle rancoeur pour remplacer l'inquiétante neutralité, nul éclat de rage dans son regard terne. Car en vérité, il n'en voulait pas à Rodrigue. Du moins, pas pour ses jambes; comme il l'avait dit lui-même cinq jours plus tôt, tout cela c'était la faute du labo. Peut-être de la sienne, parce qu'il avait commis le crime de briser une promesse rien que pour explorer ces ruines maudites. Mais celle de Rodrigue? Non. Caleb pensait que si son employé éprouvait de la culpabilité, c'était tout simplement parce qu'il avait foiré son boulot de garde-du-corps, un peu comme il s'en serait voulu d'avoir brisé une bouteille au bar. Le Techie, qui estimait avoir agi tout naturellement en revenant sur ses pas pour secourir son employé, ne réalisait pas l'importance que ce geste avait eu pour le barman – tout comme ce dernier ne réalisait pas que Caleb était incapable d'en vouloir à quelqu'un qui avait rempli l'une des innombrables chaises vides qui l'entouraient.

Enfin, incapable... Pour l'instant. Parce que plus les jours se succédaient, plus le trafiquant avait tendance à oublier qu'il était heureux que Rodrigue ne l'ait pas abandonné. Caleb découvrait ainsi un autre des cruels paradoxes de sa personnalité, précisément celui qui avait fait ricaner l'esprit rough qui habitait le vieux laboratoire: si le jeune homme ne supportait pas de ne compter pour personne, il n'acceptait pas non plus de subir le regard de ceux pour qui il avait vaguement de l'importance.

Caleb avait toujours été étiqueté « handicapé ». Toute sa vie; il avait échangé son coeur malformé contre une jambe boiteuse, et une jambe boiteuse contre un fauteuil roulant. Jamais il n'avait connu cette béate certitude d'être en pleine forme, d'avoir un corps qui fonctionnait parfaitement et lui pardonnait ses excès. Néanmoins, il parvenait à être heureux avec ce qu'il avait – après tout, tant qu'il ne faisait pas d'effort, son coeur se débrouillait plutôt bien; et quand le baromètre était au beau fixe, son genou se portait comme un charme. Ce n'était pas terrible, mais au moins par moments il avait la sensation d'être normal. A présent, il ne pourrait plus l'être.

Mais le vrai problème, ce n'était pas lui. C'était les autres.

Avec un coeur normal, il aurait certainement été adopté; il était mignon, souriant et pas fainéant, il aurait forcément plu à l'un de ces couples de fermiers sans enfants qui venaient se trouver un héritier à l'orphelinat. Au lieu de cela, il s'était retrouvé dans les bras de Malaras, ce brave surveillant, ce gentil jeune homme si courageux de s'occuper d'un garçon chétif et tellement mal fichu à l'intérieur qu'il ne dépasserait sans doute pas les trente ans. Kyle lui avait dit que personne n'aimait les malades. Et Caleb l'avait cru. Sans vouloir l'avouer, il le croyait toujours.

Alors il avait travaillé en tant que matelot comme si son coeur allait bien, en envoyant chier tous ceux qui lui affirmaient le contraire. Il avait pris l'habitude de porter des costumes trois pièces qui transformaient sa silhouette d'enfant maigre en celle d'un jeune homme svelte et raffiné. Plus tard, il avait appris à marcher normalement même quand sa jambe le faisait souffrir. Et chaque regard apitoyé qu'il croisait était une défaite cruelle, l'affirmation corrosive qu'il ne dissimulait pas assez bien cette faiblesse empoisonnée qui avait attiré Kyle; non, il n'était pas faible, il n'était pas une victime!

Mais on ne peut pas dissimuler un fauteuil roulant. Caleb ne pouvait plus faire semblant; cacher son handicap, c'était se cacher lui. C'était idiot, sans aucun sens sur le long terme, mais le Techie n'avait pas la force d'envisager une autre solution. Et la voix grave et pleine qui le salua alors depuis le seuil ne fit que l'encourager dans cette certitude.

« Patron... Veuillez m’excuser pour ce retard. J’étais…débordé au bar. »

Le trafiquant répondit en portant sa cigarette à sa bouche pour en inspirer une bouffée plus intense que les précédentes: la haine que le barman avait à présent pour les heures passées seul derrière son comptoir, Caleb la vouait au contraire aux moments où il était obligé de supporter la présence de cet autre hume dans son appartement. Ce regard, qu'il savait instinctivement posé ailleurs que sur les roues qui remplaçaient ses jambes mortes. Cette voix, qui avec la même atroce pudeur affectait de soutenir une conversation normale. Comme si tout était comme avant.

Ah putain, à tous les coups le visage de Rodrigue devait être badigeonné de cette saloperie de compassion...

Mais qu'est-ce qu'il foutait encore là, bon sang?! Pourquoi ne démissionnait-il pas? Pourquoi est-ce qu'il lui avait sorti cette phrase incompréhensible cinq jours auparavant, ce « je pense rester encore un long moment »? Pourquoi est-ce que lui, Rodrigue le Glaçon, lui avait pris la main lorsque...

Un parfum chaud de nourriture lui parvint à travers les volutes de tabac qui l'environnaient et Rodrigue lui posa une question pour le moins saugrenue. Caleb en fut assez surpris pour émerger un instant de son amertume. Minotaurus aux lèvres, il tourna la tête avant de faire légèrement pivoter son fauteuil, histoire de mieux voir le plateau que le barman avait apporté avec lui. Une ombre horizontale apparue sur le front du Techie lorsqu'il vit une assiette généreusement garnie et une carafe d'eau en lieu et place du seul réconfort qu'il s'autorisait à espérer.

« Je n'ai pas faim, Rodrigue. Tu n'as pas eu mon message? »

La voix de Caleb, aussi dépourvue de vie que son regard, eut presque du mal à hausser le ton en fin de phrase pour faire passer sa surprise. Surprise qui devint néanmoins très vite une toute autre émotion: non, ce n'était pas possible. Caleb connaissait Chips, et si cette satanée bestiole avait un nombre prodigieux de défauts, le manque de volonté n'en faisait pas partie; quand on lui confiait une mission, l'animal ne s'arrêtait pas avant de l'avoir accomplie ou d'être revenu les oreilles basses pour rendre compte de son échec. Or l'étrange messager était parti depuis bien trop longtemps pour ne pas avoir eu mille fois le temps de revenir effectuer un tel constat.

Alors c'était que Rodrigue avait désobéi à un ordre direct de son patron. Une première qui poussa presque Caleb à lever les yeux pour croiser le regard violet. Presque.

Le Techie s'avança lentement, ses iris noisettes toujours fixés sur le plateau: pourquoi le Lespurien aurait-il sciemment ignoré sa requête?... La vision soudaine des médicaments posés sur la serviette de table lui apporta une réponse qui l'indigna au point de lui rendre fugitivement son expressivité:

« Tu te fous de moi? Je t'ai dit que je ne voulais plus de ces conneries! Toi et le toubib, vous croyez peut-être que je ne sais pas faire la différence entre des antibio et... et... »

Il s'arrêta; le mot « antidépresseur » lui avait paru trop grossier pour être prononcé. Il tira nerveusement sur sa cigarette, avant de faire tourner son fauteuil d'un grand geste du bras pour se retrouver face à la cheminée. Dos à Rodrigue et à ses attentions qui brûlaient comme de l'acide. Mais enfin, qu'est-ce que ce type cherchait à prouver?...

« J'ai besoin de Maltas. Pas de ta pitié. »

Son regard accrocha le vieux briquet posé sur le manteau du foyer, pratiquement à hauteur de ses yeux, et sa fugitive expression de colère redevint une absence emplie d'une douleur exquise. Est-ce qu'il méritait une telle chose? Est-ce qu'il le méritait vraiment?

« Je n'ai besoin de la pitié de personne. »
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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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MessageSujet: Re: Et maintenant?   02.11.09 22:18

Des boucles noires, poisseuses, longues, trop longues, qui traçaient des ravines d’encre, s’étalaient encore, encore un peu plus bas, descendaient encore, interminables. Flasques mèches de nuit sans étoiles, qui remuaient à peine lorsqu’elle tournait la tête. L’hydre aux nuques hideuses, mais qui est presque morte déjà. Et puis, sous les cheveux collés au front blême, les yeux : des vitres sales.

Le drap qui devient en quelques froufrous maladifs un linceul, le lit qui devient tombeau dès que le store se baisse.

L’absence incrustée comme une plaie au fond du regard. Je sais reconnaître un dépressif quand j’en vois un, Caleb. L’horreur muette cousue de fils grossiers à ta peau, je la connais. Je connais son parfum, la térébrante senteur dont elle noyait sa poitrine.

Tu te fous de moi. Tu me nargues. Elle ne voulait pas voir que je l’aimais, sûrement parce que ça la détournerait de sa voluptueuse agonie. Tu es pareil. Tu coules, tu deviens un monstre englué dans l’obscurité de ta petite tête. Mais avant de disparaître, tu mords et tu fais mal – comme elle, comme les autres. Oh, et je devrais te détester pour ça – et en finir maintenant, avant que je ne voie tes cheveux pousser et devenir noirs, noirs, terriblement noirs. En finir et t’accorder enfin cette destruction que tu désire si bêtement, si égoïstement.

« Patron… »

Rodrigue avait encaissé sans frémir la première remarque de Caleb. Son regard pervenche s’était attardé sur l’extrémité rougeoyante de la Minotaurus qui indiquait l’agacement du Techie. Son murmure était sans suite, presque un simple soupir épuisé, qui ne cherchait même pas à réprimander, ni à supplier. Il détourna son regard, glacé. De toute façon, Caleb s’était refugié près de la cheminée, en lui tournant obstinément le dos.


« J'ai besoin de Maltas. Pas de ta pitié. »



Le barman se figea. Dans l’ombre, ses yeux s’écarquillèrent lentement, très lentement, comme pour enliser ses prunelles dans un océan laiteux de stupeur. Vague éclat tremblotant. Quoi ? Non, il devait avoir mal entendu. Il cilla, enfin, et tourna prudemment la tête vers la cheminée. Vers Caleb, et la cigarette coincée entre ses doigts au bout de l’accoudoir, et sa nuque à découvert, légèrement ployée, ses cheveux en bataille et l’expression qu’il ne pouvait qu’imaginer. Il devait avoir mal entendu.

« Je n'ai besoin de la pitié de personne. »


Rodrigue frémit une nouvelle fois, mais presque insensiblement. Ses propres mains lui semblaient peser lourd au bout de ses bras. Il remua faiblement ses phalanges, qui répondirent comme des mécanismes grippés. Contraction. Frisson. Immobilité.


« De la pitié ? »


Trois mots seulement, mais qui émergèrent lourdement de l’ombre où Rodrigue s’était tenu figé. Trois mots soigneusement détachés, plus pesants les uns que les autres. Une inflexion de mépris dans son interrogation. Un dégoût froid qui suintait de tout le reste. Il avait relevé la tête, et fixait Caleb avec une colère muette au bord des lèvres. Les poings serrés.


Tu me nargues. Ne me parle pas de pitié. Alors que…



Déchirure. Le visage de Rodrigue se crispa un dixième de seconde, comme si on venait soudainement de lui frapper la nuque avec une barre de fer. Un voile passa devant son regard, et ses traits se délavèrent presque aussitôt de cette fugitive impression de douleur. Au lieu de porter ses mains à ses tempes – comme il aurait voulu le faire ? Il n’était même pas sûr –, elles se jetèrent en avant. Il n’avait même pas remarqué qu’il avait fait plusieurs pas en avant, engloutissant en quelques enjambées l’espace qui le séparait de Caleb. Ses doigts se refermèrent sur le métal froid et glissant du fauteuil roulant.

Alors que…

Il tira vers lui. Les roues malmenées grincèrent en patinant sur place, et Caleb se retrouva en face de Rodrigue. Le barman se pencha sur lui, les mains appuyées sur les accoudoirs. Il poussa encore. Le dossier heurta sans la moindre délicatesse de manteau de la cheminée.
Silence.
Son bras droit tremblait. Sa rage soudaine lui dictait de frapper ce visage trop fuyant, le tirer par le col et le jeter au sol pour mieux lui faire payer ses paroles. Mais il se sentit sombrer dans un engourdissement nauséeux. La tension de ses muscles s’évapora ; ses épaules se baissèrent, et sa voix ne devint qu’un grondement plus affligé que menaçant.


« De la pitié… »


Le visage de Rodrigue était mangé d’ombres mouvantes, qui animaient ses traits pourtant figés à l’extrême. Son regard glissa lentement sur le col ouvert, les joues mal rasées et les cernes bleutées, avant de revenir se planter dans les yeux mordorés du Techie. De la pitié. Non, ce n’était pas ça. On pouvait avoir pitié d’un cheval blessé et l’achever d’un coup de bêche bien placé. On pouvait avoir pitié des catins à moitié nues sous la bruine, et se bercer d’une bienveillance fantasmée en passant son chemin. Avoir pitié c’est avoir l’idée de partir ensuite. La pitié était pour les inconnus, à la rigueur. Pas pour les amis.

« Ce n’est pas ça. » reprit-il avec précaution, comme s’il contenait scrupuleusement ses mouvements d’humeur. « Et si c’était le cas, vous apporter cette bouteille ne me poserait sûrement aucun problème. C’est mon métier, n’est-ce pas ? Apporter à boire. »

Ses mains se crispèrent davantage sur les accoudoirs. Il ploya un peu sa nuque, sans lâcher une seule seconde Caleb des yeux ; il émanait de lui une froideur prédatrice qui contrastait avec ses mots choisis avec une hésitation manifeste. Il s’humecta pensivement les lèvres, et reprit :

« Si vous me voyez seulement comme votre employé, ça ne fait rien. »


Un sourire triste passa sur ses lèvres, fugitivement.

« Mais je resterai après la fermeture. Que ça vous plaise ou non. »
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   30.11.09 2:09

Il aurait dû le sentir venir. En temps normal, il aurait perçu le danger rien qu'en entendant le ton sur lequel Rodrigue lui adressait la parole. Il aurait deviné la menace latente de cette voix qui débordait d'un étrange dégoût blessé, cette voix souterraine qui allait si peu au sobre barman. Sans même s'en rendre compte de manière consciente, il aurait été sur ses gardes, et à défaut de comprendre le geste du Lespurien ou de le prévenir, il aurait au moins su comment le contrer. Peut-être même qu'il aurait utilisé sa magie, surmontant le dégoût qu'il avait pour cet acte depuis que son implant avait failli lui griller le cerveau.

Mais cela faisait une semaine que Caleb pensait au ralenti. Absorbé dans la contemplation des ruines de son monde intérieur, il ne prêtait plus aucune attention à son environnement, sauf quand ce dernier l'agressait directement. Alors, lorsque Rodrigue se jeta sur lui, il ne comprit même pas ce qu'il lui arrivait. Il n'eut même pas la présence d'esprit de retenir sa tête lorsque son employé le repoussa contre le montant de la cheminée: il se cogna sans douceur et émit un léger cri, plus d'incrédulité que de douleur. Enfin, preuve qu'il n'avait absolument aucune conscience de la situation, sa première réaction ne fut pas de se défendre, de repousser Rodrigue, mais de porter une main à son occiput meurtri.

"Mais..."

Puis les yeux pervenches du Lespurien accrochèrent son regard.

Caleb resta figé, bouche entrouverte, une main derrière la tête, l'autre soudain crispée sur l'accoudoir de son fauteuil. Le mauve des prunelles de Rodrigue, empli des flammes qui se déployaient dans le cheminée, oscillait entre un bleu nuit rancunier et l'éclat écarlate de la fureur. Leur expression semblait d'autant plus terrible qu'ils brillaient au sein d'un visage figé jalonné de mèches couleur nuit, uniquement animé par les jeux d'ombres du feu. Rodrigue avait le visage d'un homme qui peut tuer. Et cela semblait tellement surréaliste, tellement improbable, que la seule réaction que Caleb fut en mesure d'avoir malgré son hébétude fut de rentrer la tête dans les épaules pour prévenir un éventuel coup.

Le Techie n'avait jamais vu son employé ainsi, même pas ce fameux jour où il avait tiré le Lespurien de sa sieste pour se faire broyer le poignet. Pourtant Rodrigue l'avait fusillé du regard ce matin-là, oh que oui, avec une telle violence que le trafiquant d'arme n'avait même pas songé à se servir de sa magie pour se défendre. Mais c'était différent. Car en cet instant, non seulement Rodrigue faisait étalage de sa colère alors qu'il était parfaitement réveillé et en pleine possession de ses moyens, mais en plus il n'exprimait pas que de la fureur...

"De la pitié..."

Le barman sembla se détendre de manière infime. L'avant-bras droit de Caleb retomba lentement pour se poser sur l'accoudoir. Rodrigue le fixait, Rodrigue le jaugeait. Et soudain, le Techie se sentit tellement mal qu'il eut l'impression que quelque chose se fissurait à l'intérieur de sa poitrine: il était là, face à cet homme qu'il ne reconnaissait plus, cet étranger aux allures de prédateur à sang froid... et il ne bougeait pas. Il ne pouvait pas bouger. Pas seulement parce qu'il était coincé dans un fauteuil roulant - il aurait tout donné pour que ce fût le cas. Non. La vérité, cruelle, acide comme du venin, c'était tout simplement qu'il était pétrifié de terreur. Terreur et incompréhension: Rodrigue n'était pas une menace, il l'avait choisi à cause de cela. C'était un bon employé, un allié. Dans le labo, il n'était pas parti, bon sang, il était resté, ils les avait ramenés...

Les yeux mauves le brûlaient et Caleb avait envie de se mettre à hurler. Il ne contrôlait plus rien, et pire, il s'était trompé, oh si terriblement trompé... Il avait cru... comment avait-il pu croire... Oh, cela faisait des années qu'il ne s'était pas senti dans un tel état de détresse, des années. Des décennies. Deux décennies, pour être exact.

Il avait cru...

*Pourquoi? Pourquoi je ne peux faire confiance à personne?...*

Le barman reprit la parole et Caleb se rendit alors compte qu'il ne respirait plus. Il força ses poumons à se remplir, et l'air qu'il inspira lui parut empoisonnée par la présence de cet homme trop proche. Et puis il y eut quelques mots, encore plus improbables que le reste. Une phrase suivie d'un sourire et le Techie écarquilla imperceptiblement les yeux: comment cela, ça ne fait rien si vous ne voyez en moi qu'un employé? Qu'est-ce qu'il aurait dû voir d'autre, un tueur? Un... un quoi?...

"Mais je resterai après la fermeture. Que ça vous plaise ou non."


Caleb cligna des paupières. Il connaissait cette phrase, sans parvenir à se rappeler d'où il la tenait. Mais en cet instant de cauchemar où il se sentait prêt à s'écrouler définitivement de l'intérieur sous la charge conjuguée de son passé et de son horrible présent, elle avait l'air tellement douce, tellement... amicale...

Amicale?

Caleb essaya de parler. Il n'y parvint pas: il avait l'impression de ne plus avoir une goutte de salive dans la bouche, alors qu'il prenait conscience d'être couvert de sueurs froides. Il se força à déglutir, son regard toujours soudé à celui du Lespurien. Il avait l'expression d'un boxeur que l'on vient de rouer de coups.

"Eloigne-toi. Rodrigue. Lâche-moi."

C'était dit pour être un ordre, mais c'était plutôt une demande: Caleb tentait visiblement de reprendre ses moyens, et pour cela il devait passer outre le fait que Rodrigue l'avait agressé, ignorer l'avalanche de questions confuses que les quelques paroles du Lespurien avaient déclenchée dans son esprit.

Qu'un employé. Le plat de pâtes, sur la table. Les médicaments. Ce n'était ni de la pitié, ni de la culpabilité.

Caleb déglutit à nouveau, avant de bredouiller d'un air dangereusement hagard:

"Mais enfin, tu n'es... C'est parce que je suis revenu te chercher?... Mais tu n'es pas obligé, tu ne..."

Le Techie s'interrompit, regarda Rodrigue en silence. Tout en lui, de ses mains contractées sur les accoudoirs à ses lèvres légèrement frémissantes, trahissait un homme au bout du rouleau, à deux doigts de craquer complètement. Et finalement, il lâcha avec ce qui pouvait aussi bien être de la rage qu'un désespoir au-delà de toute description:

"Mais qu'est-ce que tu veux de moi, alors?! Dis-le-moi et je te le donne, espèce de salaud, je te donne tout ce que tu veux si tu acceptes enfin de foutre le camp et d'arrêter ça! Dis-moi ce que tu attends et arrête de faire semblant, merde, arrête!"


Un court silence, pendant lequel Caleb se sentit assez minable pour avoir envie de mourir: alors c'était cela, la déchéance?...

Il baissa les yeux comme un duelliste exsangue abandonne le combat.

"Ne me fais pas ça. S'il te plaît. Je ne peux plus faire confiance à quelqu'un qui fait juste semblant de ne rien vouloir en échange. J'en ai plus la force."
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   13.02.10 22:10

Ce n’est pas grave.

Le regard que Caleb levait sur lui était noyé d’horreur. Comme la lune dans l’eau, ses prunelles tremblaient, froides, vacillantes, humectées d’incompréhension. Rodrigue inspira faiblement l’air dense et chaud qui baignait les abords de la cheminée, mais au parfum léger du bouleau s’ajoutait la fragrance écœurante et glaciale de la peur. Iris bourgeonnante.

Mais ce n’est pas grave, vraiment. Ce regard, il essaierait de l’effacer. Il avalerait des calmants, autant qu’il en faudrait, pour ne plus ressentir ce qui n’appartenait qu’au cœur de Caleb. Ce n’était pas grave, oui, vraiment, ça ne faisait rien : il resterait, d’abord, et peut-être que ça irait mieux ensuite. Il n’avait qu’une seule certitude : il ne voulait plus partir ; pas en laissant ces yeux là se perdre indéfiniment dans l’obscurité de cet appartement. Tant pis si ce n’était que pour être son employé. Tant pis s’il ne lui ferait jamais assez confiance pour…

"Eloigne-toi. Rodrigue. Lâche-moi."

Un frisson se faufila sur sa nuque, et demeura diffus quelques longues secondes dans les plis blancs de sa chemise. La tension dans ses bras se relâcha, et, l’espace d’une seconde d’hébétude, il regarda Caleb sans comprendre ce qu’il demandait. Mais il s’éloigna, docilement, avec la légèreté et le silence d’un souffle. Son visage fut comme rejeté dans la pénombre, seulement mouillé de quelques éclats mordorés et dansants sur les méplats de ses joues. Il s’autorisa alors quelques secondes de répit pour observer encore une fois son patron. Sa stature altière altérée par le fauteuil roulant et l’affliction qui pesait sur ses épaules comme un manteau de plomb. Les cheveux ébouriffés, le bleuissement d’une barbe naissante, l’œil fuyant, atterré, tourmenté par il ne savait quelle tempête. Le contre-jour lourd et ondoyant qui nimbait sa nuque de lumière et noircissait le coin figé de ses lèvres. Il avait l’air tellement triste, tellement seul. Il se souvenait d’avoir rencontré, quelques mois plus tôt, un jeune homme alerte, souriant et qu’une jambe scarifiée ne faisait grimacer que par mauvais temps.
Rodrigue crispa insensiblement ses mâchoires, pris d’un vertige pesant qui le fit reculer d’un pas. Encore plus dans l’ombre. Loin de l’odeur de bois brûlé et d’iris, un peu plus à l’écart de cet effroi trempé dans l’or de ses yeux. Il savait qu’il avait fait une erreur – une terrible erreur, qu’il devait s’efforcer de réparer.


Même si rien ne saurait remplacer le sang de la malchance dans ses veines…


Il se répéta encore plusieurs fois les mêmes mots. Ce n’est pas grave. A force, ils ne signifiaient plus grand-chose ; ils revenaient d’eux-mêmes, comme un écho, pour conjurer le silence angoissant de la chambre. Il ne ressentait plus qu’une profonde lassitude ; sa colère s’était éteinte, dévorée par il ne savait quoi de plus profond.

Caleb le toisait. Il ne comprenait pas. Il était en colère – une fureur qui palpitait derrière l’effroi et les balbutiements. Rodrigue se figea, avant même que le Techie ne commence à crier. La tension pétrifia les traits de son visage ; et il recula légèrement, encore un peu plus dans l’ombre, les yeux plissés tandis que les mots jaillissaient de la bouche de Caleb comme des éclats de verre, ou...

Mais qu'est-ce que tu veux de moi, alors ?!

Comme du sang. Rodrigue le fixa, hébété, ses yeux s’agrandirent graduellement, avalant les mots et chaque pli de lumière qui apparaissait au coin de cette bouche qui hurlait. Il recula encore d’un pas ferme et chancelant à la fois, comme si ce simple signe de retrait allait faire taire Caleb. Arrête. Arrête ça tout de suite…Une impression de déjà-vu. Arrête, par pitié.
Foutre le camp. Arrêter ça. Faire semblant. Caleb finit par se taire, dans un dernier soupir désespéré, avec une faiblesse plus effrayante que sa colère. Le silence s’étira. Comme le couteau qui avait longé si longuement la peau de Caleb, l’autre fois. Si longuement. Rodrigue inspira avec difficulté, et c’était comme si l’horreur, coagulée sur ses lèvres, l’empêchait de parler. Le barman se sentit soudainement perdu – plus que jamais. Son regard se détacha de Caleb. Il regarda furtivement autour de lui, l’appartement totalement absorbé dans l’ombre du soir, le bureau, le pâle éclat de l’eau dans la carafe, l’insulte dorée dessinée sur la poignée de la porte. « Foutre le camp ». C’était ce qu’il voulait ? Un nouveau frisson vrilla sa colonne, et son regard fut attiré par le gonflement moqueur des flammes dans l’âtre. Des escarbilles flottèrent un bref instant, retombèrent exsangue sur le tapis de cendre. Caleb était encore en vie. Mais il ne voulait pas de lui. C’était si simple, si compréhensible que son égarement redevint nausée, et il ne put que se détourner de Caleb.

Là, le dos tourné. Manger les ténèbres des yeux pour ne plus rien voir.


Il fit quelque pas. Puis il s’arrêta, le regard soudainement tombé vers le sol. La porte était là, devant lui ; il ne lui faudrait quelques pas supplémentaires pour quitter la pièce, et fuir définitivement cet endroit. Il fixa le plancher parcouru de fines rainures sombres – c’était la lumière qui dansait à travers les rayons des roues du fauteuil roulant.

« Je ne fais pas semblant. »


Sa voix s’échappa dans un murmure glacé, mais spontanément, sans effort. Stupéfait par ses propres mots, il amorça un geste pour se retourner vers Caleb, mais son visage se figea presque aussitôt dans un profil oblique. Il n’osait pas le regarder ; pour la première fois depuis longtemps, il craignait de croiser le regard de quelqu’un. Son regard lui rappellerait sûrement les mots qu’il venait de prononcer. Arrêter de faire semblant de ne rien vouloir en échange. Une part de lui-même s’étonnait de l’impact démesuré qu’avaient ces mots sur lui ; il se sentait mal, torturé par l’envie viscérale de partir en courant, tiraillé par ce regard peut-être planté sur sa nuque. Rodrigue cilla, trembla peut-être un peu, et reprit d’une voix basse :

« Mais vous avez sans doute raison sur ce point : je veux bien quelque chose en échange. »


La suite lui vint avec une facilité déconcertante :

« Faites-moi confiance. »


Rodrigue se remit à marcher. Pas vers la porte, mais vers le bureau, là où il avait déposé le plateau. Il posa la main sur le dossier d’une chaise, et resta l’espace d’une seconde immobile, à tenter le mesurer la portée de ce qu’il était en train de dire – de ce qu’il allait faire. Il ferma les yeux, laissant son visage se figer dans une expression de désarroi si transparente qu’elle en devenait indécente.

« Juste un peu, ça suffirait amplement, vous savez... »

D’une simple pression, il souleva la chaise d’une main, la fit tourner au creux de sa paume pour la retourner. En quelques simples – si simples – enjambées, il se retrouvait comme à la case départ : en face de Caleb, près du feu, dans la lumière. Les pieds de la chaise touchèrent sans brusquerie le sol. Une fois assis, les coudes appuyés sur ses genoux, légèrement penché en avant – un peu comme l’avait fait Caleb autrefois, lorsqu’il lui avait révélé tous les secrets de Tyr autour d’un verre de Gerety. Rodrigue fronça les sourcils, gardant les yeux baissés avec un embarras manifeste. Cette autre fois, Caleb lui avait aussi dit qu’il l’aimait bien. Il n’avait pas envie de perdre tout ça.
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   23.02.10 0:12

Le vide. Là, dans sa poitrine, dans son ventre. Dans sa tête et dans ses jambes mortes. Le vide. La sensation de ne plus être qu'une coquille creuse, fragile, fissurée de toutes parts. Des yeux qui s'étaient posés sur le côté, comme pour regarder vers l'âtre mais qui en fait ne fixaient plus rien. A peine conscience de la silhouette de Rodrigue qui, après avoir reculé, s'en allait. Est-ce que c'était bien, est-ce que c'était mal, Caleb ne le savait plus. Tout ce dont il avait conscience, c'était ce creux épouvantable en lui, cette sensation de disparaitre. Plus rien. Plus de trafiquant d'armes, plus d'enfance brisée, plus de gouaille ni de complexes, plus d'ambition ni de peur. Juste ce vide qui le dévorait, cette envie de hurler rien que pour s'assurer qu'il n'était pas mort, qu'il existait encore. Mais il ne criait plus, il ne parlait plus, et tout ce qu'il parvenait encore à souhaiter c'était que cela s'arrête. N'importe comment, mais vite. Maintenant. Sinon il allait devenir fou de détresse.

Rodrigue, le labo. Ses jambes. C'était un cauchemar, c'était forcément un cauchemar. Il ne pouvait pas se retrouver dans un fauteuil roulant alors qu'il avait encore les deux tiers de sa vie devant lui, c'était inconcevable, impossible. Cloué. Dans. Un. Fauteuil. L'horreur à l'état pur, de plus en plus étouffante à mesure qu'elle s'imposait comme une réalité. On l'avait allongé dans son cercueil et chacun de ses battements de coeur était un coup de marteau qui en clouait le couvercle. Chaque seconde passée en vie le tuait un peu plus sûrement à l'intérieur.

Dans un fauteuil. On ne pouvait rien faire. Seulement avoir pitié.

Le vide s'accentua comme une évidence: il ne tiendrait pas. Il ne tiendrait jamais. Trop peur des autres, de leur jugement, de leur regard. Trop peur de n'être qu'une victime.

Cette chambre d'hôpital dans laquelle il s'était réveillé. Cette chaise vide, à côté de lui.

L'éclat de rage de Rodrigue. Le sourire de Kyle.

Talula.

Personne. Jamais personne. Et à présent, même plus lui-même, même plus son propre corps.

Il ne tiendrait pas.

"Je ne fais pas semblant."

Un écho improbable, qui lui parvint comme une claque à travers sa douleur béate. Il releva les yeux avec effort, presque à regret. Rodrigue s'était arrêté près de la porte, le dos obstinément tourné. Il n'était pas parti. Et plus important, il y avait quelque chose dans son ton... un minuscule, petit quelque chose...

En échange, faites-moi confiance.

Lentement, Caleb se redressa sur sa chaise. Un vague éclat s'éveilla dans ses yeux tristes et il poussa légèrement sur sa roue droite, comme il aurait pu faire un pas vers Rodrigue. Il ne pensait à rien - il n'était plus en état de penser. Mais au-delà de sa gangue de dépression, il pouvait toujours se souvenir. Il se rappelait que dans le laboratoire, Rodrigue n'était pas parti. Qu'au lieu de rester au chaud comme le bon sens le conseillait, il s'était posté près de la porte du cachot pour tenir compagnie à son idiot de patron. Qu'il l'avait aidé à quitter les ruines en furie en premier, tout en sachant très bien que ce n'était pas Caleb que le monstrueux édifice convoitait. Le Techie se rappelait son réveil dans cette maison inconnue, le sourire paisible de l'homme qui avait veillé sur lui pendant près d'une semaine. Nuit et jour. Et qui était soulagé, tellement soulagé qu'il se réveille...

Caleb baissa à nouveau les yeux, mais cette fois ses prunelles noisette n'étaient plus aveugles. Sans le regarder, il vit Rodrigue s'emparer de la chaise entreposée près de la porte, celle sur laquelle le trafiquant stockait certains de ses papiers quand Chips occupait trop de place sur son bureau. Il vit le barman hésiter, puis la ramener auprès de la cheminée pour finalement s'asseoir face au feu. Face à son patron.

Faites-moi confiance. Juste un peu.

Le temps d'un vertige, Caleb se remémora le visage de Zack, cet ange qui ne ressentait rien. Ses larmes quand il avait su pour les chaises vides. Toujours des chaises vides. A l'orphelinat, à l'hôpital, sans doute au cimetière. Du noir et des chaises vides.

Mais cette nuit-là, le petit appartement n'était pas noir: il baignait dans l'or et le velours, et la lumière ciselait les traits abattus de cet homme qui s'était assis près de lui. Rodrigue. Qui était resté, et qui restait encore.

Caleb laissa un instant son regard errer sur le visage du Lespurien, presque intrigué par la détresse et l'égarement qui transparaissaient sur ce masque d'habitude si bien ajusté. Puis il avisa le plat encore légèrement fumant de pâtes, sur le bureau. Les médicaments sur la serviette. Non, ce n'était pas de la pitié, à présent il le comprenait. Il ne pouvait pas l'expliquer, mais cela n'avait aucune espèce d'importance. Ce n'était pas de la pitié. Et tout à l'heure, cette agressivité, ce n'était pas de la haine. C'était de l'indignation. Et de la peur, peut-être.

Le Techie jeta dans le feu ce qui restait de sa Minotaurus. Très doucement, ses mains pesèrent sur les roues de son fauteuil. Il le fit légèrement pivoter pour s'éloigner de la chaise de Rodrigue, avant de se diriger vers le bureau. Il leva le bras, s'empara de la carafe d'eau, se servit un verre. Puis il ramassa les quelques pilules qui reposaient sur la serviette en tissu et fit la grimace. Il les connaissait, les médicaments de Vanor. Souvent ils faisaient plus de mal que de bien. Ceux-là, surtout, ralentissaient l'esprit et ligotaient l'âme. Caleb hésita. Inconsciemment, il chercha le regard de Rodrigue, comme pour lui demander quoi faire, et ce simple geste l'aida à se décider: il ne voulait plus avoir affaire au vide, que soit celui de son appartement ou celui qui siégeait dans son corps depuis l'accident. Il avala les pilules sans même avoir besoin d'eau pour les faire passer.

Puis il revint auprès de la cheminée, toujours avec cette même lenteur, comme si tous ses os étaient faits de verre et qu'il craignait de les briser. Il rangea son fauteuil à côté de la chaise de Rodrigue et il resta ainsi pendant un instant, silencieux, son regard perdu dans les flammes qui envahissaient la cheminée. Quand enfin il se décida à parler, sa voix était basse et ténue, comme si son éclat de rage l'avait définitivement brisée:

"Merci pour le plateau."

Hésitation, encore. Il y avait tant de choses qu'il aurait voulu dire, tant de gestes qu'il aurait voulu faire. Mais il n'osait pas, et il n'oserait jamais. A peine pouvait-il envisager un début de confidence... une esquisse de confiance. Juste un peu.

"Je ne le supporterai pas, Rodrigue. Rester dans cet état. Je ne pourrai pas. Je ne sais pas comment je vais faire."

Sur le manteau de la cheminée, le vieux briquet de Talula rougissait à la faveur de quelques reflets. En le regardant, Caleb se sentit à la fois mieux et beaucoup plus mal.

"Mais... Rodrigue? Ce n'est pas ta faute."

Sa main gauche quitta l'accoudoir et alla se poser sur l'épaule du Lespurien. Ses doigts se resserrèrent brièvement sur la clavicule du barman, une fois, mais avec une force qui contrastait avec l'extrême langueur de tous les autres actes de Caleb. Il continuait à fixer la cheminée. Surtout ne pas tourner la tête. Il n'avait pas l'impression de pleurer, mais il n'était pas certain de ce qu'on pouvait voir dans ses yeux.

"Ce n'est pas ta faute."

Et je suis content que tu sois resté.
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   23.02.10 2:15

Rodrigue inclina légèrement la tête, tandis que les roues du fauteuil grinçaient sourdement. Voir Caleb se déplacer avait quelque chose de réconfortant, même si un soupçon d’inquiétude venait surplomber sinistrement ce mouvement d’éloignement. Il ne regarda pas le Techie s’éloigner de lui, comme si cela constituait un effort trop difficile à fournir.
Sa nuque se dégageait du col de sa chemise, ployant sous un poids presque visible, et il glissa une main lasse sur l’arrondi noirci d’ombres. Il sentit alors sous ses doigts la texture soyeuse et familière de la cicatrice : son geste se figea. L’immobilité gagna tout son corps après un infime frisson ; il ferma les yeux, expira lourdement. Il entendait encore les roues ; c’était si simple de se figurer des motifs zébrés qu’elles devaient étaler sur le sol, et deviner la tension résignée dans les muscles qui actionnaient le mouvement. Caleb s’était arrêté près de la table ; il le savait sans avoir besoin de se retourner pour voir. L’engrenage des roues… comme des cliquetis métalliques, ceux qu’il avait cru entendre lorsqu’il s’était (il y avait si longtemps, à peine quelques semaines pourtant) penché sur la poitrine de Caleb pour écouter son cœur battre. Se rassurer. « Il vit ».

Laissé seul près du feu, le Lespurien observait un mutisme pétrifié. Son regard demeurait rivé au sol, sa main avait finalement dégringolé de sa nuque pour reposer inerte sur son genou droit. Il entendait encore ses propres mots – des paroles qu’il venait de prononcer – , mais qu’il ne comprenait pas lui-même, qu’il ne reconnaissait pas comme siennes. Ce n’était pas de lui. Une vague de froid, silencieuse et prudente, dévalait le long de sa poitrine, absorbant sa tension lentement, avalant ses doutes et noyant le refus de l’ange monstrueux qui sommeillait en lui. Ce n’était pas grave.

Il regarda le feu crépiter aussi longtemps que Caleb resta près de la table à prendre les médicaments. Une part seulement de lui-même avait compris le geste de reddition du trafiquant d’armes : le reste de son être était un arbre mort, abattu par la foudre. Mais il était calme…merveilleusement apaisé. Ses cils tremblèrent un peu au-dessus de ses iris violacés lorsqu’il perçut la proximité grinçante du fauteuil roulant. Caleb était revenu près de lui. Il leva les yeux, le regarda, sans insistance, avec une légèreté qui le surprit lui-même. Puis il coula à nouveau le regard vers les flammes qui se tordaient dans l’âtre, l’air pensif. Le désarroi avait laissé place à un blanc sans nom, le vaste espace vierge de quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Désir de confiance. Confiance. Attention. L’allumette craquée dans l’obscurité du laboratoire. Tout se confondait, se télescopait dans cette scène étrange de deux hûmes absorbés dans la contemplation d’un manteau de cheminée chargé de dorures élégantes. Cela commençait à prendre du sens pour Rodrigue, lentement, timidement. Mais sûrement.

"Merci pour le plateau."

Rodrigue croqua un sourire, dissimulé derrière le voile de sa main portée devant son visage. Une expression à la fois sereine et désespérée qui se fissura progressivement, à mesure que Caleb luttait pour mettre des mots sur son état. Rodrigue ferma les yeux, demeurant immobile l’espace de quelques longues secondes. Un supplice ; c’était un véritable supplice : et la conscience suraiguë de ce désarroi le pénétrait comme une myriade d’aiguilles dans les os. « Je ne sais pas comment je vais faire ». Rodrigue joignit les mains, laissant ses index épouser la ligne droite de son nez, les sourcils froncés et les mâchoires crispées. C’était comme si lui-même se retrouvait dans un fauteuil aux roues maudites, que ses muscles ne répondaient plus, qu’il se sentait diminué, affaibli, humilié, mais surtout, oh oui surtout seul, comme autrefois, comme toujours, et que rien n’y changerait jamais.

L’éclat violet de son œil gauche s’éteignit soudainement.

Rodrigue déglutit faiblement, tout à coup pâle et désorienté. Lorsque la main de Caleb se posa sur son épaule, il faillit réagir comme la première fois où son patron l’avait tiré de sa sieste. Le tressaillement fut le même, le vertige peut-être plus grand encore, mais Rodrigue ne fit que frémir et accepta, interloqué, le geste inespéré. Son regard se posa sur le visage détourné du Techie, et il sentit confusément les griffes de son pouvoir se rétracter, affaiblie devant tant de transparence. Qu’avait-il dit, déjà ? … « Ce n’est pas ta faute » ?

Un mécanisme désespéré actionna un sourire un coin de ses lèvres. Il n’y croyait pas. La main posée sur son épaule, il avait ressenti la même pression lors de l’explosion, lorsque le corps – le cadavre – de Caleb s’était affaissé contre le sien, le protégeant de la déflagration. La main s’était agrippée à lui, comme dans l’espoir d’un secours qui n’était jamais venu. Trop tard, vois ce que tu as encore causé, toi et tes putains d’yeux violets. Il ne pouvait pas se défaire de cette certitude : il était responsable, depuis bien plus longtemps que l’excursion dans la toundra, bien avant sa rencontre avec Caleb à Secaria, bien avant…longtemps avant.
Rodrigue cilla avec une lenteur pensive. Sa main s’éleva posément, avec une prudence teintée d’hésitation, et se posa sur celle de Caleb, enveloppant de sa paume légèrement plus large les doigts figés du Techie. Une pression, un remerciement ; il prolongea un peu le contact, comme s’il n’y songeait déjà plus, ou juste parce qu’il était agréable de se sentir moins seul en face de ce feu narquois. Mais il finit par repousser délicatement cette main, l’accompagnant jusqu’à l’accoudoir abandonné du fauteuil. Le geste était léger, presque tremblant. Rodrigue ne pouvait plus reculer. Répondre, ou se terrer dans le silence – mais ce serait mépriser la confiance que lui accordait enfin Caleb. Il inspira longuement, presque difficilement, et répliqua d’une voix ténue :


« Si, j’en suis certain. Le fait est que… »

Il fit mine de reprendre son souffle déjà trop profond pour se ménager un temps de réflexion, ne laissant un suspens que pour inciter Caleb à ne pas chercher à l’interrompre. Evoquer ces souvenirs encore trop vifs était douloureux pour lui. Et mettre des mots sur l’absurdité de leur mésaventure l’était sans doute encore plus. Les mots tombèrent comme des pierres.

« …Là-bas, au laboratoire… Je vous ai vu mort. »

Son regard s’agrandit un peu de terreur. Sûrement qu’une image lui revenait à l’esprit. Il sembla pourtant se résigner, et masqua du mieux qu’il put l’effroi que lui inspirait son propre aveu :

« Et c’était intolérable. Pas seulement parce que j’étais votre garde du corps et que j’ai manqué à mon devoir…non. C’était ma faute parce que…Ce rough voulait…Je crois qu’il voulait me détruire. Moi. Parce que je suis comme lui. »


Rodrigue manqua de souffle, et se réfugia dans l’hypnotisant spectacle des flammes pour mieux se raccrocher au présent. La sensation fantomatique de la main de Caleb sous sa paume l’aida à se recomposer une expression moins maladive. Il n’osa pourtant pas regarder le Techie, et ajouta sur un ton dont la sobriété maquillait mal l’angoisse latente :

« Ces endroits-là ne supportent pas les Roughs, n’est-ce pas ? C’est ce que vous avez dit. »
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   13.03.10 18:44

Sans se détourner du spectacle mouvant des flammes, Caleb attendit que Rodrigue ait fini de parler. Puis ses mains se portèrent aux roues de son fauteuil et il s'avança vers la cheminée. Il se plaça au plus près de l'âtre avant de pivoter vers la gauche, tout à la fois pour ne pas tourner le dos à son barman et pour s'emparer du tisonnier. En quelques gestes mesurés, il bouscula les braises pour mieux les répartir à travers le foyer. La lumière forte et chaude de l'âtre l'irradiait, ajoutant du contraste à ses cheveux en bataille, accentuant l'ombre de son menton mal rasé, embrasant son oeil droit d'une lueur absente. Peut-être réfléchissait-il. Peut-être pas.

Tout ceci pouvait-il être réel? Caleb pensait que oui, mais il ne pouvait se défaire d'une légère sensation d'onirisme qui lui donnait la désagréable impression de devenir fou. Il avait déjà du mal à assimiler tout ce qu'il avait vu et ressenti pendant qu'ils étaient coincés dans ce laboratoire tant haï, ce cercle de cendres, cette silhouette de flammes, ces murmures dans le noir, ce moment où lui aussi s'était vu mort. Il ne parvenait toujours pas à accepter l'évidence de sa paraplégie. Mais ce qu'il se passait en cet instant, dans ce petit appartement sombre, cela relevait pour lui du surréalisme le plus total.

Qu'était-il arrivé à Rodrigue? Où était passé le Lespurien austère qu'il avait engagé, où étaient ses yeux violets qui mettaient tant mal à l'aise, son sourire en coin, ses manières si séduisantes et tellement factices? Caleb ne le retrouvait pas dans cet homme assis près de lui, le dos voûté, transformé par le vide de l'égarement. Cet hume-là était neuf, inattendu, troublant. Mais pas inconnu: Caleb n'aurait ni accordé ni toléré le moindre geste d'amitié venant d'un inconnu. Or le Techie avait accepté la brève étreinte de la main de Rodrigue. Mieux, il l'avait appréciée, et c'était assez rare pour que la force de ce sentiment le frappe même à travers son hébétude dépressive.

Peut-être que tout ceci n'avait pas de sens, peut-être que c'était dérangeant. Mais Caleb était trop las pour continuer à lutter contre l'évidence: il lui fallait faire confiance à Rodrigue, il lui fallait croire en sa sincérité. Lui-même était bien trop mal en point pour repousser cette ultime main tendue. Et plus profondément, là où la notion de nécessité n'avait plus de sens, Caleb avait bien trop envie qu'un autre être hume fasse attention à lui pour continuer à faire mine de s'en offusquer.

Alors quand Rodrigue avait entamé ce qu'il fallait bien appeler des aveux, Caleb avait écouté. Sans changer d'expression, sans ciller, sans frémir. Sans juger. Il avait écouté et même lui avait senti à quel point le Lespurien souffrait pour expulser ces mots, la douleur exquise qu'ils ancraient en lui à chaque fois qu'il parvenait à en rejeter un loin de ses lèvres, comme il aurait ôté des balles de sa chair. Un bouleversement d'autant plus aisé à percevoir que Caleb ne le partageait absolument pas. Au contraire: lorsqu'il s'était rapproché de la cheminée, c'était aussi pour dissimuler le sourire absent qui cherchait à s'inscrire sur ses lèvres.

Le trafiquant d'armes reposa le tisonnier sur son support. Le profil qu'il exposait aux flammes commençait à le brûler et il abrita sa main droite derrière son accoudoir. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour qu'il songât à bouger son fauteuil pour faire de même avec sa jambe: ce n'était pas parce qu'il ne la sentait plus qu'elle ne pouvait pas souffrir de la chaleur.

La détresse, vive, profonde. Juste le temps d'une seconde.

Puis le Techie se tassa dans son fauteuil et croisa les bras, sa tête légèrement penchée sur le côté pour lui permettre de continuer à observer les flammes. Ces dernières jetaient sur son visage de nouveaux contrastes qui le faisaient paraître plus âgé, plus triste. Le sourire qui lui échappa soudain n'en était que plus inattendu.

"Tu croyais que je ne le savais pas?"

Caleb leva les yeux, chercha le contact de ceux de Rodrigue. Il le devina angoissé, vulnérable, et cela lui plu. Pas par sadisme, oh non. Mais parce que le jeune trafiquant d'armes ne pouvait pas demander de l'aide à quelqu'un à qui il ne pouvait pas apporter la sienne.

"J'étais là moi aussi. J'ai entendu les sifflements de l'incendie. Tu as raison, c'était toi que ce labo de merde voulait, je le savais avant même que ça explose. Mais c'est pas pour autant que c'est ta faute à toi."

Caleb secoua lentement la tête.

"De toute façon on n'avait pas le choix. Le blizzard nous aurait tués. Tu as eu raison de nous emmener dans ce labo, tu ne pouvais pas savoir ce qu'il se passerait. Et pour mes jambes, c'est cette saloperie qui me les a prises. Toi t'y es pour rien."

Un instant de trouble. Nouvelle réminiscence de douleur. Puis son sourire se raviva et il regarda Rodrigue bien en face, avec un doux mélange d'indulgence et d'incrédulité.

"Ce que je ne comprends pas, c'est comment tu as pu croire que je t'en voudrais pour ça. Parce que tu es rough, je veux dire. Peut-être que j'aurais aimé que tu me le dises plus tôt, et encore. Mais parce que tu es rough?... Enfin merde Rodrigue, tu es né comme ça! Pourquoi je t'en voudrais pour un truc que tu ne peux pas changer? C'est pas une faute, ça."

Il émit un léger rire dissonant, avant de hausser les épaules et de détourner le regard. Il s'accorda quelques secondes de réflexion au cours desquelles son sourire disparut, ne laissant derrière-lui qu'un air songeur.

"Si je te demande quel est ton pouvoir, tu ne vas pas me répondre, hein? Tu ne ferais pas cette gueule-là si tu l'assumais."

Un regard, sérieux mais sans agressivité. Presque vivant.

"Il est dangereux pour moi?"
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   27.03.10 16:47

Rodrigue n’avait pas envie de sourire. Même pour se rassurer, même pour affecter la sérénité devant Caleb, ses lèvres ne traçaient qu’une ligne sèche, anormalement rigide. Il entendait le feu crépiter, et ce maigre substitut de silence suffisait à le rendre nerveux. Sans lâcher Caleb du regard, il se prenait à repenser – mais de façon brouillée, assourdie, insidieuse – à l’incendie, et à la silhouette cauchemardesque que les flammes avaient façonnée pour lui. Non, même s’il en avait envie, il ne pouvait pas sourire. Mais Caleb, lui, le faisait, et son employé se contenait de le regarder, de scruter avec un étonnement mêlé d’angoisse ce sourire qui accompagnait ses paroles. C’était absurde.

"Tu croyais que je ne le savais pas?"

…Terriblement absurde. Peut-être par crainte, Rodrigue se tassa sur sa chaise, prostré comme un enfant pris en faute, et qui refusait de soutenir plus longtemps le regard accusateur qu’on portait sur lui. Caleb parlait, et il l’écoutait, oui, mais les mots consolateurs glissaient sur lui comme des flocons fragiles : ils fondaient aussitôt, vidés de sens. Il lui avait déjà répété plusieurs fois qu’il « n’était responsable de rien ». Le contraire restait obstinément planté en lui, vivace comme une blessure.
Il porta une main à son visage, faisant mine de masser prudemment sa tempe. Son visage était vide. Il effleura du pouce l’ecchymose laissée par Asphodèle, se rappelant avec une stupeur maussade que, à peine une demi-heure plus tôt, il avait ri aux éclats dans la réserve réfrigérée. « Telle mère, tel fils », n’est-ce pas une conclusion de circonstance ? Il avait ri avec la sauvagerie de ceux qui ne savent plus pleurer. Rodrigue chassa cette pensée avec dégoût, comme du bout des doigts. Le regard qu’il lança alors sur Caleb avait tout d’une ancre jetée à la réalité.

« …Enfin merde Rodrigue, tu es né comme ça! Pourquoi je t'en voudrais pour un truc que tu ne peux pas changer? C'est pas une faute, ça. »


Le barman se raidit sensiblement, et croisa les bras sur son torse avec une nonchalance des plus affectées. Encore à nier sa responsabilité, hein… Son dos toucha le dossier de la chaise, et comme si cette apparence de tranquillité pouvait suffire à berner Caleb, il détourna son regard de lui, douloureusement.
Il aurait aimé se réjouir de la situation, et éprouver du soulagement à entendre le Techie rire un peu, doucement, sans se forcer ; de le voir prendre ses médicaments et renoncer à boire. Il aurait aimé répondre à son sourire. Lui assurer que tout irait mieux, puisqu’il resterait là pour l’aider.

Il ne pouvait pas. Pas sans « faire semblant ».

L’émotion qui le clouait à cet endroit, à ce bar et à cet homme paralysé était sans doute vraie – une fragilité toute sincère, une espèce de bienheureuse incohérence dans son être. Le reste, tout le reste, était faux. Pas de brave barman dont le seul péché était de fumer le cigare. Pas d’honnête employé à la vie aussi plane et blanche que le curriculum vitae qu’il avait un jour présenté au bar. Caleb continuait de lui marteler qu’il était innocent, mais c’était juste parce qu’il ne savait rien de lui. Il ignorait tout de cette malédiction rough qui pulsait dans ses veines – « Tu ne ferais pas cette gueule-là si tu l’assumais », c’est le moins que l’on puisse dire, oui – et s’il savait, par toutes les Lunes, s’il savait, que ferait-il ?

Délicatement, des ridules se creusèrent sur le front de Rodrigue, accentuées par les jeux de lumière de la cheminée. Le silence qu’avait introduit l’ultime question du Techie s’effilochait lentement. C’était vrai, Caleb venait d’accepter à ses côtés un homme qui n’existait pas. Tout juste le fantoche séducteur d’une créature tarée – non, non : « entité maléfique »…Oh par l’Etat, que ce Rufus avait raison… ! Ce constat s’allongea de tout son poids sur son cœur, voluptueuse de cruauté, et la douleur physique et vive qui en résulta poussa Rodrigue à décroiser les bras, et à revenir à sa posture initiale ; méditative, affligée, mais déterminée. Il osa lever les yeux vers le Techie, comme pour mesurer la distance qui les séparait. Caleb était là, près du feu, à portée de main, et il le regardait avec une gravité posée, avec ces yeux dorés qui d’un silence lui avaient accordés cette « confiance » qu’il avait tellement souhaité…C’était un spectacle terrorisant.
Mais Rodrigue n’en montra rien, évidemment ; il mentait trop naturellement ; après tout, il se cachait depuis toujours. C’était son jeu favori, n’est-ce pas ? Mais cette fois-ci, il ressentait avec une violence inouïe l’importance de cette dissimulation... Caleb ne devait pas savoir, même s’il fallait pour cela trahir cette confiance inespérable, et mentir, encore.

Un sourire. Mais amer, désolé, et ce bien plus que les mots qu’il laissa filer dans un soupir, répétition mécanique des mots que Caleb avait employés :

« Non, il n’est pas dangereux pour vous, Patron… »

Mais moi, si.

Silence. Rodrigue se força à conserver une ombre de sourire sur son visage. Pour rassurer le Techie. Et sans doute pour se rassurer lui-même, tandis qu’il regardait patiemment Caleb ; tant qu’il resterait obstinément fixé à cette idée, à cette minuscule source de lumière, tout irait bien. Il ne penserait plus à rien, peut-être qu’il oublierait tout le reste. C’était sûrement idiot, mais il avait envie de poursuivre cette mascarade, mais en comédien qui oubliait qu’on lui avait attribué son rôle. Le regard de Rodrigue se coula presque machinalement sur le manteau de cheminée et les cendres qui poudraient la pierre. Il repensa à l’aveugle, à ce regard clair et vrai qu’il avait posé sur lui… celui qui voyait grâce à sa magie. Il reprit la parole à voix basse, comme s’il pensait tout haut :

« Je n’y connais rien au rough. Pour moi, c’est plus un handicap qu’un pouvoir…Mais il doit bien y avoir un moyen… pour que la magie répare ce que …»

Légère hésitation. Rodrigue esquissa un sourire résigné – non, pas « j’ai fait »…

« …ce qui est arrivé. N’est-ce pas ? »
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   27.03.10 21:43

"Non, il n’est pas dangereux pour vous, Patron…"

Caleb hocha la tête, l'air de quelqu'un satisfait de ce qu'il entend.

Autrefois, quand il avait encore ses deux jambes et toute sa sensibilité, il ne se serait pas contenté d'une telle affirmation. Il se serait demandé pourquoi Rodrigue souriait de manière aussi amère, pourquoi il fuyait son regard. Mais plus que tout, il se serait méfié du fait que le barman reprenait ses propres mots. Son expérience lui avait appris que les gens ne font pas cela sans raison: soit c'est parce qu'ils trouvent ce que vous avez dit tellement brillant, tellement en phase avec leur pensée qu'ils ne peuvent s'empêcher de le répéter, soit c'est parce qu'il ne savaient pas quoi dire et que vos mots sont pour eux une bouée de sauvetage. Pour dissimuler leur ignorance, ou au contraire masquer un savoir trop dangereux à exprimer. Or Rodrigue n'avait pas l'expression de quelqu'un ravi d'avoir pu mettre des mots sur sa pensée. De loin pas.

Mais pour deviner une telle subtilité, il faut être rusé, il faut être attentif. Il faut savoir décrypter les humes, et l'Etat sait que Caleb était bon là-dedans, même s'il n'en avait pas toujours conscience. Mais savoir n'est pas tout, il faut également pouvoir. Et comme le Techie l'avait lui-même constaté, il ne pouvait plus. Trop d'émotions étouffantes en lui, trop de détresse, trop de lassitude. Plus l'énergie, plus l'envie. Juste l'abandon d'une confiance aux relents de désespoir.

Caleb hocha la tête. Et ce fut tout.

"D'accord."

Le regard du trafiquant se porta alors sur son bureau et le plat qui y refroidissait. Maintenant qu'il avait éteint sa cigarette depuis un certain temps, il percevait de mieux en mieux le fumet chaud et solide des pâtes, l'odeur piquante des tomates et de l'ail. Il n'avait pas faim, mais finalement l'idée de manger un peu ne le rebutait pas. Il portait la main à la roue droite de son fauteuil quand Rodrigue reprit la parole.

La question du Lespurien lui fit l'effet de quelque chose de très pointu et de très froid enfoncé quelque part dans sa poitrine. La ligne de ses épaules s'affaissa, son expression se creusa. Un court instant, son regard sembla se battre pour exprimer de la colère, avant de renoncer et de s'abaisser sentencieusement, accompagné d'un soupir épuisé.

"Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Je pensais que peut-être Calliope... Mais elle ne vient plus au bar depuis des mois, et pour demander à Seel..."

Le visage livide de Caleb retrouva un peu de son expressivité le temps d'une grimace, mélange complexe de dégoût et d'appréhension qui aurait sans doute plu au démon concerné. Le Techie se rappelait parfaitement de ce jour maudit où il s'était assis au bar avec l'homme aux yeux d'émeraude, de ce qu'il avait cru déceler dans son sourire acéré. De ce que le Balayeur lui avait dit sur ce qui rôdait dans le noir.

Sursaut, désagréable, comme une décharge électrique. Caleb redressa la tête, mais ses yeux se perdaient dans le vide, légèrement écarquillés par la surprise. Il resta ainsi deux secondes, comme sous le choc, puis un murmure passa vivement ses lèvres:

"Des yeux verts dans le noir... mais oui..."

Il se rappelait du cercle de cendre, dans ce cachot qui avait failli le rendre fou. Son aura corrosive, et ce trou béant que le sol paraissait faire en son centre. Cette voix qui lui avait susurré à l'oreille - oh pas celle de la créature tirée de ses souvenirs et cauchemars, pas celle du laboratoire, non. L'autre. Celle qui l'avait attiré dans ce fichu piège. Celle qui dormait dans la poussière grise et qui avait ricané à son approche.

C'était improbable, hautement improbable. Et pourtant. Les yeux de Seel, la voix dans le laboratoire.

Les cendres qu'il en avait ramené.

"Tu as raison. Il faut que j'essaie. Si Seel vient, demande-lui de monter me voir. Je dois lui parler."

Caleb tourna la tête vers son barman et ce fut seulement à cet instant qu'il repéra l'expression abattue de ce dernier, mal dissimulée derrière un masque d'assurance qui donnait l'impression de s'effriter. Cela l'étonna. Puis cela lui fit de la peine: un peu naïvement, il avait pensé qu'il suffirait de dire à Rodrigue que ce n'était pas de sa faute pour que tout aille mieux. Qu'une fois qu'il aurait fait l'effort de faire confiance à quelqu'un, le reste de la relation se mettrait en place d'elle-même. Mais de toute évidence, cela ne fonctionnait pas, et Caleb n'était pas loin de trouver cela... injuste. Tout simplement injuste.

"Rodrigue? Ça va?"

Il s'approcha légèrement, sans trop savoir s'il devait se sentir concerné ou pas. Hésitant, comme s'il manipulait un objet fragile dont il ne comprenait pas l'utilité, il hasarda:

"Tu me crois quand je dis que je ne t'en veux pas, n'est-ce pas? Tu..."


Et puis, soudain, sur un ton stupéfait:

"Il y a eu du grabuge au bar? Tu as un œil au beurre noir..."
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   20.04.10 11:49

Rodrigue était fatigué de faire semblant. Pourtant, tout ce qu’il entreprenait le renvoyait à cette scène hideuse de prestidigitation, sur laquelle il cachait sous son manteau noir son passé – à ne jamais dévoiler, c’était comme les secrets des magiciens, ces choses-là…Rodrigue cilla, prudemment calé contre le dossier de la chaise. Caleb avait dit « d’accord ». C’était simple ; ça l’était sûrement beaucoup trop. Son visage exprima de l’amertume, un bref instant seulement, pour revenir à un visage lissé par la résignation. Ce n’était pas grave, il s’y ferait.

"Tu as raison. Il faut que j'essaie. Si Seel vient, demande-lui de monter me voir. Je dois lui parler."


Rodrigue se redressa sans empressement, s’appuyant sur un coude pour regarder dans la direction de Caleb, moitié pour s’assurer qu’il avait bien entendu, moitié pour manifester sa perplexité. Seel ? il l’avait suffisamment entrevu pour ne pas l’apprécier. Non, ce n’était même pas une question d’antipathie : il avait peur de lui. Viscéralement. Et l’idée de le laisser parler avec Caleb le rebutait avec autant de force. Le barman inclina pourtant la tête, docile, et répondit dans un souffle un laconique :

« Entendu. »

Rodrigue pivota légèrement la tête, la penchant de côté comme pour mieux scruter les recoins d’ombres de l’appartement. Du coin de l’œil, il voyait toujours la silhouette de Caleb et l’amas lumineux et flou de la cheminée, mais porter son regard sur l’un ou l’autre était soudainement devenu un effort difficile à envisager. Il était calme à présent, mais exténué. Ce n’était qu’en répondant à Caleb qu’il avait senti son corps se décontracter, comme s’il s’était déchargé d’un poids immense. Maintenant, il se sentait vide. Et lourd tout à la fois. Ses mains étaient de la pierre au bout de ses bras, de la pierre reposant désormais sur ses genoux de plomb. Il écouta un moment le ronflement du feu qui étouffait le roulis métallique du fauteuil roulant. Caleb s’était approché ? Le Lespurien releva la tête pour en plâtrant sur ses lèvres un sourire rapidement esquissé ; le genre qui signifiait que « tout allait bien » avant même que la question ne franchisse les lèvres du Techie. Son regard croisa celui de Caleb, et il se sentit brutalement plus lourd, et loin – très, très loin – de Caleb.
Il ne l’atteindrait jamais.
L’inquiétude visible de son patron lui arracha un sourire plus honnête ; il se tourna vers lui, légèrement penché au-dessus de l’accoudoir, et répondit d’une voix tranquille :

« Je vous crois. »

Il allait ajouter quelque chose, mais il sentit le regard de Caleb s’arrêter sur sa tempe avec une expression de surprise. Rodrigue se recula presque aussitôt, sans précipitation, mais avec une sorte d’appréhension qui frôlait l’embarras. Le Lespurien tâta machinalement sa tempe, les sourcils froncés, comme pour mesurer l’étendue de l’ecchymose. Son visage exprima fugitivement sa contrariété, et il répondit machinalement :

« Non, non… tout est calme en bas. »

Sa main retomba sur l’accoudoir. Tandis qu’il s’expliquait, le ton professionnellement froid qu’il employait parfois prit le dessus sur les fredons suaves de son accent :

« Vous attendiez la visite d’un jeune garçon. Asphodèle. Il est passé tout à l’heure. Et nous avons un peu discuté. »

Il ponctua sa phrase d’un rire aussi bref qu’inattendu. Il se souvint de l’expression farouche et amère du jeune vagabond, cette acidité qui creusait son visage encore jeune…Lorsque l’image s’effaça, doucement, laissant à nouveau place au décor sombre de la chambre, Rodrigue se rendit compte qu’il avait les yeux fixés sur Caleb. Le barman cilla, décontenancé. Caleb avait le même genre de regard, mais plus réservé, plus « intérieur » : l’ambre enflammée était là, au fond de ses prunelles fixes. Il y avait de nouveau de la vie dans son regard, et un tout petit peu de cette vigueur pugnace qui caractérisait le trafiquant d’arme. Rodrigue songea alors seulement à ajouter, sans lâcher son supérieur du regard :

« Mais… tout ce que j’ai pu savoir de lui, c’est qu’il n’en sait pas grand-chose lui-même. Il dit avoir tout oublié ; et il ne mentait pas, j’en suis certain. A part ça…Il est rough ; et son pouvoir semble compenser sa cécité. Mais vous le saviez peut-être déjà. »

Rodrigue s’évertua à parler le plus indifféremment du monde du pouvoir d’Asphodèle, même s’il ponctua son rapport atone d’une fugace moue de répulsion. Il appuya son regard, détaillant le visage de Caleb avec la même attention que lors de leur première entrevue. Au bout de quelques secondes d’un silence scrutateur, il reprit la parole sur un ton exagérément sérieux :

« Ah, et si vous avez envie de le torturer pour obtenir plus d’informations…Utilisez Chips. Je peux vous assurer qu’il avouera tout dans la seconde. »

L’instant rêvé pour se dérober, osa-t-il penser, avec une amertume qui noya sa poitrine de plomb. Il parvint pourtant à se lever avec une légèreté machinale de son siège, étirant, usant la mince corde de bonne humeur qu’il avait réussi à tisser pour continuer à sourire. L’air tranquille. Il lui restait encore du travail, au bar – nettoyer le désastre de sa joyeuse empoignade avec Asphodèle, entre autres -, ce qui allait l’obliger, une fois de plus, à quitter le D-Bar beaucoup plus tard que le stipulait son contrat. Son sourire s’affina tandis qu’il baissait les yeux sur la cheminée, humectés de cette espèce de résignation maussade qui ne le quittait pas depuis l’accident de la toundra. Il posa son regard sur Caleb, et prolongea son sourire avec acharnement. Le lespurien posa une main sur le dossier de sa chaise, amorçant un mouvement pour la soulever afin de la remettre à son emplacement initial. Son geste se figea, et au bout d’une seconde de flottement, les pieds de la chaise touchèrent à nouveau le sol dans un bruit mat. Son regard pervenche glissa prudemment de côté, jusqu’à se ficher sur le visage englouti d’ombres du Techie. Il essaya de sourire, malgré l’appréhension qui lui brûlait insidieusement les reins, et lança avec une nonchalance maladroitement affectée :


« Patron ? Est-ce que ça vous dérangerait si… je restais au bar pour la journée ?»
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   16.07.10 22:45

La mention d'Asphodèle eut au moins le mérite de rendre fugitivement à Caleb son expressivité d'homme valide: il leva les yeux au plafond et accentua son air agacé d'un soupir lorsque Rodrigue mentionna avoir "discuté" avec le jeune Balayeur.

"Ben voyons. Ça ne lui suffisait pas de m'agresser moi, il fallait aussi qu'il cogne sur mon barman."


Il avait utilisé ces deux derniers mots avec un naturel troublant, comme s'il avait déjà oublié que moins d'un quart d'heure auparavant il avait tenté de faire démissionner Rodrigue. Ce dernier lui fit un compte-rendu aussi bref que laconique de l'entrevue et Caleb haussa les épaules:

"Je savais qu'il était magicien, pas forcément qu'il était rough. C'est déjà pas mal que tu aies réussi à éclaircir ce point. Dommage que je n'aie pas pu l'interroger moi-même."


Le Techie resta un instant silencieux. Encore une fois, quelques mots avaient suffi pour raviver la lame aiguisée plantée dans sa poitrine, lui brandir l'évidence de son corps mort en-dessous de la taille; comme s'il avait pu l'oublier. Néanmoins, fort du peu d'optimisme qu'il avait réussi à accumuler jusque là, Caleb s'efforça de passer outre pour continuer la conversation:

"Il t'a dit s'il voulait revenir? Si non ce n'est pas grave, de toute façon c'est une enquête qui... qui..."


Sa voix dérapa et s'éteignit brusquement, tandis qu'un constat aussi inattendu que douloureux s'imposait à lui: il n'y avait plus d'enquête sur Asphodèle. Parce qu'il n'y avait plus de commanditaire.

Pour la première fois depuis l'accident, il pensait à Talula avec sa tête plus qu'avec son égo déchiqueté. Dans une vie antérieure, lorsqu'il savait toujours sourire et marcher, lorsqu'il considérait comme normal de pouvoir accueillir une femme dans son lit, il avait invité la maquerelle à dîner. Non seulement il n'avait jamais confirmé le rendez-vous, mais il ne s'était même pas donné la peine de décommander, encore moins de lui donner l'ombre d'une explication. Il était simplement resté silencieux, comme si leur marché n'avait jamais eu lieu, qu'il n'était qu'un souvenir poussiéreux d'un temps révolu dont seul le vieux briquet de la vampire pouvait témoigner.

L'expression du Techie s'éroda comme un délicat dessin de sable balayé par un vent froid et il se détourna brusquement de Rodrigue pour retourner raviver un feu qui n'en avait pas besoin. Talula avait dû lui en vouloir. Elle avait dû le haïr. Mais le pire, ce qui apparaissait soudain comme une évidence à Caleb et anéantissait tout le moral qu'il était parvenu à reconstruire pendant les minutes précédentes, c'était qu'elle avait dû penser qu'il la méprisait. Il n'aimait pas l'idée qu'elle le déteste, mais qu'elle le prenne pour un connard arrogant qui s'était moqué d'elle, c'était...

Faux. C'était juste faux. Mais que pouvait-il faire pour y remédier? Lui écrire? Comment aurait-il fait pour détailler avec de belles phrases une honte si viscérale qu'il ne parvenait même pas à l'exprimer en pensée? Quant à lui parler en personne, c'était exclu. Caleb ne supportait qu'avec peine le regard de Rodrigue; il serait mort plutôt que de s'afficher dans cet état devant une femme qu'à un moment il avait cru séduire. Et après tout, peut-être surestimait-il l'importance qu'elle lui accordait. Peut-être qu'elle allait simplement le maudire de lui avoir fait faux bond et passer à autre chose, l'oublier en quelques semaines, quelques jours.

Ou peut-être que la vérité, c'était tout simplement qu'il était trop lâche et égoïste pour assumer le fait qu'il ne valait plus rien; si quelqu'un devait être blessé dans l'histoire, il préférait que ce soit elle qui le soit par son silence à lui, que lui par son regard à elle. C'était minable. Et pourtant, cela paraissait vrai.

Caleb n'en entendit même pas la réflexion de Rodrigue sur le pouvoir démoniaque que Chips exerçait sur Asphodèle; finalement, peut-être qu'il se sentait mieux quand il était trop englouti dans sa détresse pour vraiment réfléchir. Mettre des mots sur sa situation ne faisait que l'empirer.

Ses propres paroles lui revinrent comme une évidence: il ne parviendrait jamais à supporter ce qui lui arrivait. Jamais.

Du coin de l'oeil, le trafiquant déchu vit Rodrigue se lever. Rodrigue, brave Rodrigue qui s'en voulait tellement d'être rough qu'il n'osait même pas le dire. Qui ne disait presque jamais rien de déterminant, d'ailleurs. Peut-être n'avait-il pas tort.

"C'est toujours plus simple de ne pas réfléchir à ce qu'il se passe vraiment, hein?"


Caleb secoua la tête, surpris d'avoir parlé à voix haute. Puis il pivota légèrement et leva les yeux vers Rodrigue, l'air fatigué.

"Excuse-moi. Tu disais?"


Le Lespurien dut se répéter, bien que cela ne lui semblât pas très agréable. Caleb parut surpris, puis un peu suspicieux: rester pour la journée? Mais qu'est-ce qu'il avait en tête? Est-ce que c'était encore une lubie d'ange gardien? Il observa un peu plus attentivement le visage aux traits fermes de Rodrigue, la vague ombre violacée qui entourait son oeil, la craquelure sombre d'une lèvre fendue. La peau que, malgré le hâle naturel et la lueur orange de la cheminée, on devinait plus pâle que d'habitude. Et ce sourire, doux et avenant en apparence, creux et plein d'appréhension quand on le cherchait dans ses yeux pervenche.

Ce n'était pas pour Caleb que Rodrigue voulait rester. Pas que pour lui, en tout cas.

Alors le trafiquant d'armes hocha la tête.

"Si tu veux. Mais dors dans la mezzanine alors, je n'ai pas envie que quelqu'un passe dans la rue et voie l'un de mes employés squatter la banquette de mon bar."


Cela n'avait évidemment rien à voir avec le fait que le canapé du premier étage était bien plus confortable que le coin lounge du rez-de-chaussé.

"Il y a des couvertures dans l'armoire de ma chambre."


Il hésita, le temps d'une seconde. Il n'aimait pas l'idée que quelqu'un d'autre que lui-même fouille dans ses affaires. Mais il n'avait pas le choix, car comme il le précisa d'une voix qui se voulait stable, les draps se trouvaient...

"Sur l'étagère du haut."


Dernière édition par Caleb Mancuso le 23.07.10 19:53, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Et maintenant?   18.07.10 21:38

"C'est toujours plus simple de ne pas réfléchir à ce qu'il se passe vraiment, hein?"


Il n’avait pas envie de savoir pourquoi Caleb avait murmuré ces quelques mots. Rodrigue le regarda, avec une sorte d’effarement terrifié logé dans les profondeurs de ses yeux ; son visage resta de marbre, ses mâchoires serrées, l’ombre de ses pommettes creusée par cette rigidité soudaine. Il avait raison, pourtant : penser à ce qui était en train de se passer, c’était le pire. La noyade assurée. Autant pour Caleb que pour lui.
Le Lespurien inclina légèrement la tête, conscient que le Techie n’attendait aucune réponse de sa part, conscient aussi qu’il aurait de toute façon beaucoup trop peur pour formuler la moindre repartie. Ses mains restèrent figées sur le dossier de la chaise, dans l’attente d’une marque d’assentiment de la part de son patron, ou d’un refus plus clairement formulé ; Caleb lui demanda seulement de se répéter. Le barman frémit, insensiblement, prêt à se demander si le Techie n’avait pas fait exprès de ne pas l’écouter, prêt à se rebiffer et répondre lâchement « Non, rien. Je vous laisse ». Mais il prit une inspiration légère, quoique accablée, et répéta docilement sa requête. Caleb leva la tête vers lui. En croisant son regard noisette, cerclé d’or à cause des flammes, Rodrigue se dit instinctivement qu’il ne devrait jamais le laisser s’éteindre une nouvelle fois. Mais maintenant, Caleb avait encore un peu d’espoir ; il avait même esquissé un sourire, eut la force de se plaindre des méthodes d’Asphodèle. Même assis dans ce fauteuil roulant, même empêtré dans le noir de sa chambre, il parvenait à se souvenir qu’il n’était pas tout à fait mort. Rodrigue s’autorisa un sourire, mal assuré, tout en gardant les yeux baissés. Ça ira. Ça s’arrangera, j’y veillerai.
Il ne releva la tête que lorsque Caleb lui signifia son accord ; le barman parut surpris, peut-être parce qu’il s’était attendu à des circonlocutions évasives, ou juste à un refus pleinement justifiable. Rodrigue nota l’expression insondable du Techie, réalisant soudainement qu’en fait, non, il ne s’était attendu à rien. Tout ce qu'il voyait, c'était que l’homme en face de lui était blessé, certes, mais qu'il l’avait été toute sa vie, d’une façon ou d’une autre. Cela se voyait dans les furtives ridules nivelant son front, dans la ligne figée de ses lèvres, la dureté de son regard. La solitude aussi, il semblait bien la connaître, mais à elle s’ajoutait désormais la notion de regret. Toute la souffrance de Caleb se situait peut-être là, au-delà du parjure physique et de la honte qui en résultait.
Le Lespurien se contenta tout d’abord de hocher la tête respectueusement. Jamais, jamais laisser cet homme s’empoisonner de regrets. Il y avait déjà beaucoup trop de lui-même en jeu.

« Merci. »

Il se dirigea ensuite vers l’armoire que lui avait désignée Caleb, projetant sur elle son ombre étirée par le jeu du feu de cheminée. Le meuble était de bois sombre, fermé par un verrou qui tenait davantage de l’ornementation comparé aux systèmes de sécurité qui blindaient la mezzanine. La clef émit un léger cliquetis quand il la tourna ; indifférent au contenu des autres étagères, il leva les bras aussitôt pour glaner une couverture. En tentant de la tirer vers lui, une seconde s'échappa de la pile et tomba à ses pieds dans un flottement sourd ; Rodrigue avisa gravement le tas de laine sombre, comme pour châtier son audace. Il ploya les genoux pour la récupérer. Son regard tomba alors sur la plus basse étagère, et ses mains occupées à lisser les plis de la couverture se figèrent. Il plissa les yeux, interloqué.

Dans l'obscurité patinée de l'étagère, son regard avait accroché une forme molle logée entre deux piles de vêtements, tout au fond de l’armoire.
Un vague petit animal difficilement identifiable, supposément rougeâtre, assis au fond de ce couloir de tissu. Une…peluche. Chat ou écureuil, ou un peu des deux, il accusait un grand nombre d’années et semblait couturé de partout. Les boutons lui servant d’yeux étincelèrent brièvement sous la lueur fauve de la chambre. Si Rodrigue était stupéfait, il n’en montra rien. Son malaise était bien plus profond ; abyssal, même. Il regarda la peluche, comme hypnotisé, peut-être deux à trois secondes supplémentaires, puis il se releva mécaniquement, échappant au spectacle glaçant de son immobilité sereine. Il reposa la couverture à son emplacement d'origine, et referma doucement les portes, sans manifester le moindre trouble.

Ce ne fut qu’en se retournant vers Caleb que la sensation de vertige l’obligea à s’immobiliser. Il se sentait soudainement si…petit. L’image de la petite créature de chiffon fixée à sa rétine semblait l’attirer vers le bas, vers une sensation ancienne, le faisant avaler de la poussière à pleine bouche. Si jeune, l’âme flottante. La solitude des couloirs de tissu. L’oreiller qui buvait les larmes.

Rodrigue posa une main sur le panneau ouvragé de l’armoire pour se stabiliser. La tourmente n’avait pas duré plus d’une seconde ; mais la nausée était là, logée au creux de son estomac. Il n’avait vu que cette peluche élimée, qui suintait son histoire comme une odeur de poussière ; le reste s’était évaporé d’un battement de cil. Le Lespurien assura mécaniquement sa prise sur la couverture, tiraillé par l’impression résiduelle mais hautement dérangeante d’être encombré par ce corps d’adulte. Il chassa méticuleusement de son esprit l'image de la peluche, et tout ce qu'elle chuchotait à son oreille. La vie de Caleb ne le regardait pas. Il ne voulait pas savoir.
Jamais plus.
Il s’approcha lentement de Caleb, et lui dit sur un ton calme, presque trop doux pour paraître naturel :

« Si vous avez besoin de moi, Patron… »

Le Lespurien posa son regard sur Caleb, et, semblant se raviser, il convertit son esquisse de proposition en un léger signe de main, accompagné d’un sourire de reddition. Il se recula un peu, prenant la direction de la porte. Plus il s’enfonçait dans les ténèbres, plus l’image du Techie cloué à son fauteuil s’imposait à son regard ; son sourire s’estompa sensiblement tandis qu’il ouvrait la porte. Caleb était plongé dans la solitude, mais s’y barricadait comme si c’était là son unique moyen de supporter son handicap. Rodrigue ne pouvait pas rester indéfiniment le seul être hûme à remplir les chaises vides. Il avait sûrement besoin d’autre chose. D’autres personnes.
Et cette idée lui laissait comme un germe d’angoisse dans la gorge. Le barman s’arrêta sur le seuil, tourna une dernière fois son regard vers l’intérieur. La silhouette du trafiquant se découpait dans la clarté mordorée de l’âtre. Rodrigue étira un sourire qui se voulait confiant. Quelle importance, songea-t-il avant de lui souhaiter la bonne nuit. Non, ça n’en avait aucune – et comme Caleb le disait, mieux valait ne pas penser à ce qui se passait. Il faudrait bien qu’un jour Caleb se relève. Il ne pouvait en être autrement. Avec une sorte de voile sombre sur le cœur, Rodrigue se le répéta intérieurement : il ne pourrait en être autrement.

Il referma la porte sans un bruit.
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Signalement : Hume Evolus d'environ trente ans, pas très grand (1m72) et peu épais en ce moment, cheveux châtains, yeux noisette, bel homme, vêtements de très belle facture, pas de cicatrice visible quand il est habillé à part une entaille en virgule sous l'oreille gauche


MessageSujet: Re: Et maintenant?   23.07.10 23:38

Dès que Rodrigue avait passé le seuil de la chambre, Caleb s'était à nouveau absorbé dans la contemplation de la cheminée; il préférait la danse fascinante des flammes à la vision d'un homme en train de s'étirer pour atteindre le haut d'une armoire, spectacle pourtant banal qui l'aurait rempli d'une jalousie poisseuse. Il ne vit donc rien du trouble du Lespurien, que de toute façon il n'aurait pas su expliquer: jamais il n'aurait fait le rapprochement avec la vieille peluche élimée qu'il avait jetée au fond du placard en emménageant. Il ne se serait même pas souvenu qu'elle se trouvait là, si cette saleté de laboratoire ne la lui avait pas rappelée la semaine d'avant. C'était un souvenir, et les souvenirs ne sont pas faits pour traîner en évidence. Ils gisent dans la poussière et l'obscurité, derrière des portes closes, attendant le jour où on les retrouvera par accident et où leur vue fera sourire. Ou pleurer.

Caleb eut un geste pour s'emparer une nouvelle fois du tisonnier, puis il se ravisa: les multiples dérobades au cours desquelles il fuyait le regard de Rodrigue en attisant les braises avaient au moins eu pour utilité de former un beau tapis incandescent au fond du foyer. Le Techie se contenta donc d'y disposer trois nouvelles bûches, qui ne tardèrent pas à s'embraser dans un magnifique éclat doré. La bouffée de chaleur brûla la moitié du corps de Caleb qui pouvait encore la sentir; il fit reculer son fauteuil, un fantôme de sourire aux lèvres. C'était bien ainsi. L'appartement était un peu moins sombre. Un peu moins vide.

Rodrigue ressortit de la chambre et s'approcha. Le Techie lui accorda un bref regard, avant de hocher la tête en réponse à son salut: bien sûr qu'il savait pouvoir appeler son employé en cas de besoin. La différence, à présent, c'était que Caleb avait conscience de ce que le barman entendait par "besoin"; il osait s'avouer que parfois un garde-du-corps irréprochable valait moins qu'un homme capable d'un peu de réconfort, d'une tentative de confession. D'apporter un plat chaud au lieu d'une bouteille d'alcool fort.

Un instant, le regard de Caleb s'attarda sur la cicatrice sous l'oeil de Rodrigue. Comment se l'était-il faite, de nouveau? Un "accident domestique", non? Quelle étrange formule, quand on y repensait. Tellement évasive. Emplie de tant de sous-entendus. Le Techie s'étonna vaguement de ne pas y avoir prêté attention plus tôt; comment lui, l'indic numéro un de Sécaria, celui qui se vantait de lire dans les gens à livre ouvert, avait-il pu se méprendre à ce point? Pourquoi s'était-il laissé prendre au numéro de l'employé parfait que lui présentait Rodrigue? Il aurait dû déceler le tremblement derrière le sourire, les cicatrices derrière le flegme. L'être de chair et de sang, celui qui avait honte d'être rough et qui avait peur de rentrer chez lui affronter le vide de son appartement. Cet homme qui, tout compte fait, était infiniment plus sympathique à Caleb que celui qu'il avait embauché.

Pour la première fois, le trafiquant se fit clairement la réflexion qu'il était dommage qu'il sût aussi peu de choses de Rodrigue Llorandes. Il faudrait qu'il prenne le temps de vraiment discuter avec lui, un jour. Et pas pour remplir les blancs dans le dossier constitué par un indic paranoïaque, mais parce que ce serait... agréable, tout simplement. Boire un verre en échangeant de pieux mensonges sur le passé qu'on aurait aimé avoir. C'était ce que faisaient les gens normaux.

"C'est ça. Bonne nuit Rodrigue."

Caleb se fendit d'un autre sourire, pâle reflet de celui qu'il pouvait produire moins d'un mois auparavant mais un sourire quand même. Puis il revint à la débauche fluide de la cheminée, qu'il ne quitta plus des yeux jusqu'à ce que son employé eût refermé la porte en douceur.

Quelques secondes passèrent, tandis que le silence reprenait ses droits dans le petit appartement et que Caleb assimilait le fait qu'il était à nouveau seul. Le plateau-repas préparé par Rodrigue était froid à présent. Le Techie aurait pu demander à son employé de le remmener, mais à quoi bon raviver sa culpabilité et ses préoccupations alors qu'ils avaient fini sur une note presque positive? Le barman aurait tout le temps de s'énerver lorsqu'il reviendrait en début d'après-midi pour trouver l'assiette intacte. Dans le monde noir et monotone de Caleb, ce petit délai semblait des semaines; il n'y avait pas de quoi s'en préoccuper.

Le trafiquant porta une main à sa poche de poitrine pour y piocher une nouvelle Minotaurus. Il l'alluma d'un geste lent, comme pour mieux se replonger dans le funeste rituel qu'il exécutait tous les jours depuis près d'une semaine. Puis il retourna se poster près de la fenêtre, en espérant que le brouillard parviendrait à étouffer ses pensées au moins jusqu'à ce que les médicaments agissent.


-> Quelques semaines plus tard, vers un sacré bordel
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