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 Point of disgust

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- Attachiant de service - Punching-ball adoré!

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Signalement : Hume Evolus d'environ trente ans, pas très grand (1m72) et peu épais en ce moment, cheveux châtains, yeux noisette, bel homme, vêtements de très belle facture, pas de cicatrice visible quand il est habillé à part une entaille en virgule sous l'oreille gauche


MessageSujet: Point of disgust   08.11.10 0:32

Il y a des jours comme ça où on sent que le sort s'acharne.

Retranché dans l'ombre d'une chaudière du bar, Caleb ne pouvait qu'effectuer ce constat tandis qu'il repensait à la montagne de catastrophes qui lui était tombée sur la gueule dans la journée. L'air défait, le visage pâle et cerné, il contemplait la grande salle du bar qui était aussi grouillante de vie que lui paraissait mort. Il était à nouveau un hume. Et il était à nouveau paraplégique.

Oui, vraiment, des fois le sort s'acharne.

Après le départ du manouche aux longs crocs et à la robe rayée, tout était allé très vite. Des humes étaient apparus, des humes sans combinaison protectrice qui avaient suscité l'émoi dans tout le quartier. Ils apportaient avec eux trois grandes caisses en bois qui, une fois ouvertes, avaient dévoilé une pleine cargaison de ces petites pilules rouges que des militaires avaient entrepris de distribuer à travers toute la ville. Suspicieux, Caleb avait demandé à un volontaire de tester la marchandise - traduisez qu'il avait encore une fois surpris Tancrède le nez dans les réserves de Gerety et que l'ivrogne avait eu le choix entre prendre une pilule ou découvrir les dégâts que des griffes de chat sauvage pouvaient faire sur un nez de nasique. Le primate avait gobé le médicament à contre-coeur, émis un cri étranglé. Puis il était devenu un homme d'âge plus que mûr, l'air complètement ahuri que son derrière flasque pût se trouver en contact direct avec le sol en béton du bar (il n'était pourtant pas assez ivre pour avoir déjà envoyé valser son pantalon et ses sous-vêtements... si?).

Trois heures plus tard, la moitié du quartier était redevenue hume et Caleb avait amassé assez d'argent pour retaper le D Bar du sol au plafond. D'ailleurs, trois hommes étaient déjà occupés à réparer la façade pendant qu'une demi-douzaine d'autres déblayaient les décombres accumulés dans et autour de l'établissement, apparemment nullement troublés par les allées et venues des animaux qui cherchaient à se procurer la pilule miracle (par souci de discrétion, Caleb n'en vendait pas dans le bar lui-même, il se contentait d'orienter les gens vers ceux de ses sous-fifres auxquels il avait confié la marchandise). La sécurité était comme toujours assurée par José, qui assumait son retour à la bipédie avec son stoïcisme habituel; il avait bien marqué un léger regret quant à la perte de ses cornes d'auroch, mais à part cela, il assurait se sentir en pleine forme.

Caleb se fit la réflexion que ce n'était pas le cas de tout le monde, avant d'étouffer une terrible quinte de toux dans son mouchoir.

Lui-même avait hésité avant de prendre cette pilule. Officiellement, tout ceci lui semblait un peu trop simple. Officieusement, il était terrifié à l'idée de se retrouver à nouveau coincé dans un fauteuil roulant. Comment pourrait-il le supporter, après avoir goûté une semaine durant à l'incroyable mobilité d'un corps de chat sauvage? Comment revenir à cet horrible quotidien qui était devenu le sien, comment se soumettre à nouveau à cette routine empoisonnée où chaque petit geste pouvait devenir une cuisante humiliation, où il ne parvenait plus à attraper sa crème à raser sur l'étagère de sa salle de bain, où il ne pouvait même plus se permettre d'aller aux toilettes autrement qu'à heures fixes?

Et puis, si redevenir hume impliquait de redevenir paraplégique, où allait-il vivre? Pouvait-il se permettre de se retrancher à nouveau dans ses appartements alors que son bar comme sa réputation avaient un besoin urgent d'être reconstruits? Ne valait-il pas mieux s'installer au rez-de-chaussée, au moins temporairement? Après tout, la réserve avait prouvé ses possibilités d'hospitalité. Et qu'on le sût paralysé valait peut-être mieux qu'on le crût mort, non?

Fort de cette semaine où il avait repris le contrôle de sa propre vie, Caleb avait fait son choix. Il s'était dit que ce ne serait pas si grave, qu'après tout il aurait peut-être une bonne surprise. Que cela valait le coup d'essayer. Alors, avec l'aide de Rodrigue et du vieux Bill (tous trois étaient assez menus pour que l'escalier en ruine supporte leur poids), il avait descendu un certain nombre de ses affaires au rez-de-chaussée, dont le fauteuil roulant. Il s'était enfermé dans les toilettes du bar avec une pilule et des vêtements.

Et ses jambes n'étaient pas revenues avec le reste.

Déception. Dégoût. Détresse. Encore pires que lorsqu'il s'était réveillé chez Rodrigue, car cette fois-ci il avait eu le temps d'espérer qu'il en serait autrement. Mais il n'y avait pas eu de miracle. Jamais dans la vie de Caleb Mancuso.

Et comme si cela ne suffisait pas, le trafiquant d'armes avait enchaîné les mauvaises surprises.

Premièrement, il avait constaté en s'habillant de quelques gestes rageurs que ses vêtements étaient trop grands pour lui; c'était la première fois depuis l'accident qu'il cherchait à se vêtir correctement, et il découvrait ainsi qu'il avait perdu assez de muscles au cours du dernier mois pour flotter dans ses costumes pourtant taillés sur mesures. Ses jambes, notamment, étaient tellement maigres que leur seule vision lui répugnait.

Deuxièmement, il y avait ce vide en lui, encore plus viscéral que l'absence de ses jambes, un vide qu'il avait mis longtemps à identifier et qui lui avait laissé un goût d'impossible lorsqu'il avait finalement compris: il ne parvenait plus à utiliser sa magie. Et il n'était pas certain que ce fût une panne de l'implant.

Troisièmement, il était évident qu'il était malade. Il se sentait fiévreux et n'arrêtait pas de tousser depuis sa métamorphose, une toux sèche et rauque qu'on devinait douloureuse et qui lui arrachait les bronches au cours d'interminables quintes. Impossible de s'accorder une simple cigarette, et pourtant l'Etat sait qu'il en avait besoin.

Quatrièmement... Il n'était pas le plus mal loti.

Soupirant, évitant avec soin les regards inquisiteurs de ses pairs, Caleb poussa sur les roues de son fauteuil pour se diriger vers la porte de la réserve. Des ouvriers avaient placé une large planche de bois sur les quatre marches qui permettaient d'y accéder, créant ainsi une rampe de fortune. Le Techie s'y engagea avec précaution, avant de se diriger vers les lits de camp posés contre le mur du fond. Pour l'heure, seul l'un d'entre eux était occupé. Caleb roula jusqu'à sa tête avant de se pencher au-dessus de son accoudoir, l'air las et désolé:

"Rodrigue? Tu m'entends?"

Il se racla la gorge, dans l'espoir d'éclaircir un peu sa voix rabotée par la toux.

"Tu n'es pas le seul à être malade, tu sais. Je commence à avoir des échos en provenance des quatre coins de la ville: certaines personnes ne supportent pas la pilule. Et comme par hasard, la plupart sont des magiciens."

Une infime hésitation.

"Ce sont les roughs qui ont le plus de mal."

C'était tellement réducteur que c'en était presque un mensonge. Les roughs souffraient le plus, et pour cause: ils étaient de plus en plus nombreux à mourir. Et pour des raisons complexes qu'il se refusait à comprendre, Caleb ne voulait pas le dire à Rodrigue.

Non, vraiment. Il ne le voulait pas.

"Tu... Ça ira? Tu te sens comment?"


Dernière édition par Caleb Mancuso le 07.09.16 19:23, édité 1 fois
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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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Signalement : Hume, la trentaine, carrure solide, 1m85, cheveux noirs, yeux bleu pervenche, cicatrice sous l'oeil gauche.


MessageSujet: Re: Point of disgust   08.11.10 4:02

Il était couché sur le côté.

Face au mur, avec les bras vaguement repliés contre lui. Quelqu’un (il n’avait pas vu qui) avait jeté sur lui une couverture, mais il avait fini par découvrir ses épaules d’un geste impulsif ; et ses doigts restaient cramponnés à l’étoffe, à s’en blanchir les phalanges. Une rage vide qui avait changé son corps en pierre. Il ne tremblait même plus.

Rodrigue s’évertuait à garder les yeux ouverts. A essayer de comprendre où il était, ce qui lui arrivait : mais les souvenirs s’engluaient les uns dans les autres, décousus, défigurés. Ses yeux ne voyaient rien. Dans sa tête, c’était ces impostures qui tentaient de reprendre leur forme originelles…Oh, pourtant, il avait l’impression d’être revenu de sa dernière expédition sous forme humaine – mais non, non, c’était impossible : Caleb lui avait proposé cette maudite pilule après. Et il avait quitté cette fourrure de renard pour la peau gelée d’être hûme. Oui, voilà. Les médicaments. Son corps d’humain qu’il avait aperçu dans la vitre au-dessus du lavabo, ce putain de visage qui était encore le sien. Putains d’yeux. Ouverts, aveugles, absurdement violets.
Llorandes était revenu.
Et puis Caleb, dans son fauteuil. Il avait pensé dans un premier temps que c’était la déception qui lui avait laissé ce goût âpre dans la gorge. Et au bout de, quoi… ? Une demi-heure ? Vingt minutes ? …Il avait décidé de s’asseoir sur les banquettes, parce qu’il se sentait un peu patraque. Il avait regardé les hûmes et les animaux aller et venir, sans les reconnaître pour la plupart…Puis son regard s’était vidé, peu à peu.

Il s’était retrouvé là. Dans le silence de la réserve. Couché sur le côté, face au mur, les cheveux en désordre. La main serrée sur la couverture. Un peu trop tranquille, sans doute…Car cet isolement lui avait laissé tout le temps de s’en rendre compte : il manquait quelque chose au fond de lui. Quelque chose qui avait fait que son corps ne répondait plus, que son esprit s’égarait, et qu’une affreuse migraine lui minait le crâne…

Elles, les « impressions », ce vieux cortège macabre de goûts, d’odeurs et d’images qui hantaient les autres et qu’il était obligé d’avaler. Depuis qu’il avait avalé la pilule, depuis qu’il se retrouvait couché là à l’écart…Il ne ressentait plus rien.
Plus rien, vraiment : le silence était parfait, plus profond et net que jamais.
Il était soudainement devenu une coquille vide, sans le moindre écho. Jamais il n’aurait pensé que cette « libération », qu’il avait tellement souhaité, pour laquelle il s’était drogué quotidiennement, lui laisserait une si violence sensation de solitude.

Le barman ploya un peu l’échine sur sa couchette, vague amorce pour se recroqueviller. Son corps, de la pierre. Ses cicatrices, des saxifrages qui l’élançaient comme des plaies fraîches. Même ses côtes en devenaient pénibles ; et les rares et profonds frissons causés par la fièvre ne lui laissaient pas plus de répit... Voilà qu’il se retrouvait seul avec cette carcasse pleine de souvenirs. A cette pensée, il étira un léger sourire, volontiers aigre. Il songea confusément à Caleb, au grincement du fauteuil et aux regards qui s’étaient posés avec une indécente stupeur sur lui. A José et son torse noirci d’hématomes qu’il disait ne pas sentir. Puis elle et ses belles mains cassées. Malthéo, son délire. Les images se superposaient sans ordre, sans logique éclairante. Il se contentait de les regarder glisser sur ses pupilles dilatées ; il les laissait planter leurs épines dans son crâne, s’accrocher  un moment, puis se diluer dans une sorte de brasier diffus. Au moins, ça, ne changeait pas de ses habitudes.


Rodrigue entendit quelqu’un l’appeler.

Il lui fallut une bonne poignée de secondes pour comprendre qui lui parlait. Il ne bougea pas d’un pouce, mais sa respiration se fit plus profonde. Ses épaules se soulevèrent légèrement, et sa main desserra un peu son étau. La voix de Caleb était altérée. Il était malade. Le constat passa dans son esprit sans qu’il en résulte la moindre déduction. Mais le barman ferma les yeux – un instant seulement, parce qu’ils étaient secs et injectés de sang, à force de fixer le mur d’en face – et il écouta le reste avec attention.
Pas besoin d’empathie pour deviner l’embarras du Techie. Rodrigue choisit cet instant pour se retourner : le mouvement fut lent, comme si le Lespurien peinait à solliciter ses muscles. Une fois couché sur le dos, il chercha tout aussi laborieusement à croiser les yeux de Caleb. Sentir sur lui son regard d’hûme, toujours aussi doré, lui laissa une étrange sensation d’hébétude. Il ne tint que quelques secondes, puis inclina son regard exténué sur l’accoudoir du fauteuil. Le Techie toussa.


"Tu... Ça ira? Tu te sens comment?"


Des ridules se creusèrent aux coins de ses yeux et entre ses sourcils ; et cilla, eut un léger mouvement de tête, purement nerveux.
Caleb avait disparu.

Il n’y avait plus qu’un lit, bien plus vaste, bien plus douillet.
Et une femme d’âge mûr effondrée dans ses couvertures,
qui sanglotait parfois, et qui observait de longs silences criblés d’amertume.
Maman, comment tu te sens ?
En réponse, le soupir, qui glaçait ses sangs à chaque fois :

« Comme morte. Est-ce que je suis morte, Rodrigue ? »


Cette réplique désabusée le faisait immanquablement pleurer.
Et pourtant, il sentait avec stupeur et dégoût qu’il avait les mêmes mots sur les lèvres. Alors il les ravala comme on déglutit du poison, et il fit mine de regarder le plafond pour échapper aux yeux scrutateurs du trafiquant. Et comme pour mieux dénoncer son trouble, sa respiration se fit plus irrégulière. Rodrigue parvint à élever mollement une main pour la passer sur sa gorge luisante de sueur, avant de s’appesantir sur son front.


« …Bien. »

Sa voix était blanche, sans force. Absolument dépourvu de crédibilité ; mais il avait machinalement opté pour une réponse brève, laissant tout le loisir au Techie d’en démêler la substantielle ironie. Non, il n’allait pas bien. Il ne savait pas ce qu’il avait ; il n’arrivait même pas à y réfléchir. Mais ça le tirait, ça l’entrainait ; vers le bas. Une espèce de strate lourde et poisseuse où il ne serait plus rien. Plus rough, plus hûme. Irréparablement seul. Et il avait peur d'y arriver sans même s'en rendre compte.

Alors il se força à regarder Caleb. Même si ses pupilles brûlaient, que ses yeux réduits à deux fentes mauves s’humectaient très légèrement sous l’effort. Il ne songea même pas à lui sourire. Mais il espérait que Caleb le ferait. Pour qu’il ait du moins la certitude de ne pas fixer un fantôme.
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MessageSujet: Re: Point of disgust   10.11.10 0:25

Mais Caleb ne souriait pas. Toute cette situation lui laissait une impression malsaine, quelque chose de souterrain et de gluant qui le prenait à la gorge. Quelque chose de familier.

Comme Kyle Malaras, admiré de tous ces gens qui ne voyaient pas que tout ce qui était parfait, chez lui, c'était son ignominie. Comme Seel, que ses collègues feignaient de trouver inquiétant là où il était hideux. Comme ce fauteuil roulant, que Caleb manipulait sans avoir l'air d'y penser, alors que le seul contact des roues sous ses doigts lui paraissait une insulte.

Comme une toux qui trahissait plus qu'une simple bronchite. Comme l'imperceptible et pourtant viscérale absence d'une magie qui n'avait jusque là jamais fait défaut. Comme des ouvriers qui reconstruisaient un bar en sifflotant alors que le béton sur lequel ils marchaient avait été couvert de sang moins de huit jours plus tôt.

Comme un homme livide aux yeux sans regard qui prétendait se sentir bien.

Caleb porta une main à son col et desserra sa cravate d'un geste raide, avant d'ouvrir le premier bouton de sa chemise dans l'espoir que cela l'aiderait à respirer un peu mieux. Il fixait Rodrigue sans oser le regarder en face - plus à présent qu'il avait plongé dans cette terrible inexpressivité qui avait remplacé les iris tranchants du barman. A tout prendre, le trafiquant aurait encore préféré voir son employé en train de hurler de douleur, ou roulé en boule sous sa couverture pour lutter contre la fièvre. C'était ainsi que devaient se comporter les malades. Ils ne devaient pas rester aussi silencieux, sans autre contact avec la réalité qu'un pauvre mot bien trop sobre, bien trop calme pour être rassurant.

"Arrête un peu avec tes conneries."

Une phrase sèche, qui se voulait un peu agressive, pour rabrouer le mauvais plaisantin: ça suffit maintenant, Rodrigue. Sois simplement très malade, tu veux bien? Ne me parle pas comme ça. Ne me regarde pas comme ça.

Comme si tu allais mourir et que tu t'en foutais.

"J'essaie de contacter le toubib, mais c'est le bordel là-dehors. En plus, je crois..."

Une autre quinte de toux, la douleur râpeuse au fond de la gorge, et le manque de plus en plus terrible là où la magie aurait dû se trouver. Le Techie ferma les yeux quelques secondes pour repousser les deux souffrances, la physique comme la viscérale. Puis il se força à déglutir pour pouvoir achever sa phrase:

"Je crois qu'il est magicien, lui aussi. Doit pas être en bon état non plus."

Il replia le mouchoir dans lequel il avait toussé pour en passer un coin sur son front humide de sueur. Rien à voir cependant avec Rodrigue, dont le visage était strié par de véritables gouttes de transpiration. Son visage blafard aux yeux morts.

Caleb hésita un instant. Puis il pesa sur les roues de son fauteuil pour se diriger vers un tonneau posé à la verticale contre le mur, à quelques mètres de là. Au passage, il se saisit d'un chiffon propre sur l'une des étagères. Il souleva le couvercle de la barrique, dévoilant la réserve d'eau potable. Il y trempa le morceau de tissu, l'essora grossièrement au-dessus du béton, puis fit marche arrière pour revenir à son point de départ et le tendre à Rodrigue:

"Tiens."

Pourtant le trafiquant d'armes n'exprimait rien de comparable à de la compassion, bien au contraire: il avait l'air furieux. Et lorsque le Lespurien se saisit du chiffon glacé, Caleb le retint un instant, juste assez longtemps pour obliger le barman à croiser son regard.

"Je me souviens du labo. Je ne sais pas ce que tu y as vu, mais je sais pourquoi tu n'as pas essayé d'y échapper. Je sais ce qui est passé dans ta petite tête à ce moment-là."

Oui, il était en colère, et pas tant parce qu'il en avait assez de tout voir s'écrouler autour de lui que parce qu'il savait ne rien pouvoir faire pour l'éviter. Et il n'y avait rien au monde que Caleb Mancuso exécrât davantage que l'impuissance.

"Mais cette fois tu ne vas pas refaire le con, Rodrigue, on est bien d'accord? Tu vas tenir le coup le temps qu'on trouve une solution."


Dernière édition par Caleb Mancuso le 21.06.17 0:04, édité 2 fois
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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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MessageSujet: Re: Point of disgust   11.11.10 2:27

C’était curieux.

C’était curieux de le voir comme ça, avec les sourcils froncés, les lèvres encore arquées par sa réplique cinglante. Avec une lueur féroce dans son regard, qu’il avait pourtant détourné.
Il y avait une ampoule nue qui pendait du plafond, derrière Caleb. Sa lumière âcre, parfois morcelée de grésillements, jetait une frange de lumière dans les boucles du Techie et sur la ligne raide de ses épaules, tandis que le reste de son visage était baigné dans une pénombre émoussée, moins agressive pour ses yeux.
Tout dans l’attitude du Techie trahissait sa colère. Et pourtant, c’était comme si Rodrigue le dévisageait à travers une vitre embuée. Sans l’émotion implicite, sans la claque sulfureuse de la colère dont il aurait perçu la violence les yeux fermés, ce qu’il y avait là devant lui était…incomplet. Vide de sens, et peut-être même … faux.
Un frisson douloureux agita ses pupilles, l’obligeant à fermer ses yeux et à détourner son regard. Il se sentit profondément nauséeux, mais la sensation retomba presque aussitôt, le laissant haletant et sonné.

Il se détourna alors du Techie avec une lenteur mesurée.
Le Lespurien calla sa nuque contre le mince oreiller, et il fixa le plafond – la lumière malade et les insectes. Il se demanda vaguement quelle heure il était, s’il faisait jour ou nuit, avant de conclure mollement et presque sans réflexion que cela n’avait que peu d’importance. Il avait perdu le fil, de toute façon. Tout ce que Rodrigue savait, c’est qu’il avait envie de fumer un cigarillo. Que cette couverture ne lui tenait pas chaud. Et que ce type qui avait les yeux de Caleb toussait décidément bien fort.


" …Je crois qu'il est magicien, lui aussi. Doit pas être en bon état non plus."


…C’était peut-être décidé d’avance, ça. Oui, c’était peut-être légitime, si tout semblait conspirer pour les anéantir. Les magiciens, les Roughs. Trop de déchets dans le sang. L’éternel ressort de la destruction, que bien sûr – oui, c’était évident – il fallait éliminer.
Rodrigue laissa échapper un rire presque inarticulé, d’ailleurs plus proche d’une quinte de toux que d’un rire. Il avait déjà oublié de quoi parlait Caleb en réalité – du docteur, et de le faire venir au Bar – et il ne songea même pas que son rire serait sûrement déplacé et mal compris. Dans ses yeux mi-clos par son rictus hilare, il n’y avait que de la neige et un long et patient serpent de flamme.

On rejouera à notre jeu favori.


J’irai me cacher. Et bien entendu tu me retrouveras.

C’est la règle du jeu. C’est comme ça. Malheur aux vaincus. Malheur, malheur, malheur…


Le rire du Lespurien s’abrégea bien assez vite ; il se tut et son expression redevint inexpressive et distraite. Malheur, malheur…Les mots tournaient dans sa tête comme un écho obsessionnel. Quoiqu’il fasse, ses embryons de pensée finissaient toujours par tomber dans le feu.

Le feu , oui, mais pas celui qui loge dans ton crâne. Je parle de l’incendie, l’autre, celui par lequel tout a commencé, et où tout aurait dû se terminer. Tu sais, ce dont elle avait parlé à ce moment là, c’était…


Mais à nouveau, il se retrouvait dans cette réserve, avec la peur au ventre mais sans se rappeler de sa cause. Il avait mal à la tête. Ses yeux étaient plissés de douleur, trop rouges, gorgés de larmes brûlantes.

"Tiens."

Rodrigue inclina son visage de côté, jetant son regard sur Caleb comme une morsure – une  morsure de bête affaiblie et inoffensive. Il suivit lentement le contour de son bras tendu avant de remarquer la présence du chiffon imbibé d’eau. Son cerveau tournait à vide ; ce ne fut que par pure docilité, ou par un automatisme encore plus primaire, qu’il consentit à élever sa main droite pour saisir la compresse de fortune. Il rencontra la résistance du Techie, ce qui l’obligea à lever un regard vaguement troublé vers lui. Lui et son visage de colère muette.


Caleb se mit à parler. Les mots tombaient sur lui comme une pluie insupportablement froide. Rodrigue eut un geste de recul, comme si cela suffirait à faire taire le trafiquant. Son mouvement sec mais éteint pressa le chiffon entre ses doigts. De l’eau coula sur sa main, puis se faufila en sillons fugitifs le long de son bras.

Arrête avec ça, Mancuso.

Ça suffit, je ne comprends pas pourquoi tu es en colère. Qu’est-ce que tu me veux, bon sang ?

On ne peut pas être le chevalier et le dragon à la fois. Dans ton dos il y a le serpent, mais sur ton visage, Mancuso, qu’est-ce qu’il y a à part le fer de ton heaume ?

Arrête avec ça. Menteur. Arrête de te payer ma tête.



Caleb céda, et Rodrigue marqua une pause engourdie avant de plaquer l’étoffe humide sur son front, le tout avec une maladresse qui dénonçait sa nervosité. Sa main tremblait, sans doute à force d’être restée crispée trop longtemps. Néanmoins, la fraîcheur contre sa peau brûlante lui apporta une once de calme salutaire ; il ferma les yeux un instant, poussa un soupir profond. Il avait également occulté son œil mort ; et ce ne fût qu’une prunelle mauve qui se posa sur Caleb tandis qu’il lui répondait d’une voix monocorde, lente, et à peine audible :


« Oh, à vous entendre, Monsieur…on croirait… que vous me connaissez bien. »



Le sourire qui ponctua sa phrase était désabusé, et il s’effaça presque aussitôt. Il murmura « Ce serait dommage », mais si bas que le Techie serait incapable de saisir le sens de ses marmonnements. Son regard se détacha de Caleb, puis il abaissa ses paupières ternies de fatigue. Il ploya légèrement sa gorge pour conforter son appui sur l’oreiller ; ses muscles se détendirent tout à fait, et son immobilité était si parfaite que l’on aurait dit qu’il s’était assoupi. Il se sentait bercé par ce feu qui rongeait son crâne ; drogué de pensées confuses, complètement désossées, il se contentait de laisser aller le kaléidoscope furieux qui siégeait en lieu et place de sa raison. Le tatouage, la lumière, l’insecte qui riait dans la brume, l’enfant inconnu dans les décombres, le feu, le doux parfum d’Aurelia : tout se mêlait et se conjuguait pour ne plus former d’un amas lourd, dense, sous lequel il se sentait venir à lui, tout doucement, l’asphyxie.
Au bout de quelques secondes de silence, cependant, ses yeux mauves apparurent sous l’ombre humide de ses cils. Il avait le regard dans le vague.

« Une solution, hein… »

Si seulement c’était possible. Si seulement Caleb pouvait mesurer l’étendue du réel problème…
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MessageSujet: Re: Point of disgust   13.11.10 1:33

Il avait reposé les mains sur ses accoudoirs et à présent il les serrait à s'en faire blanchir les jointures. Rodrigue parlait mollement, il riait d'un ricanement lugubre et Caleb se sentait mal; un mélange de désespoir, d'indignation et de fureur qui l'étouffait un peu plus sûrement à chaque seconde. Il porta une main à son col, pour se rendre compte qu'il l'avait déjà desserré.

Monsieur. Depuis quand Rodrigue l'appelait-il Monsieur? Le trafiquant d'armes avait fini par vraiment apprécier le "Patron" que lui attribuait le Lespurien, ce surnom tout d'abord obséquieux qui s'était teinté au fil du temps d'un respect plus amical. C'était comme le stoïcisme démentiel de José ou la manière que Chips avait de se jeter dans ses jambes pour réclamer son attention. Des détails. Des broutilles. Mais de celles qui transforment un lieu de vie en foyer.

Monsieur, cela sonnait faux. Comme tout le reste.

"Une solution, hein..."

N'y tenant plus, Caleb fit pivoter son fauteuil d'un geste ample pour se retrouver face au lit de camp et pouvoir s'y appuyer:

"Oui, une solution. Regarde-moi. Regarde-moi quand je te parle, ducon!"

Il obligea Rodrigue à tourner la tête vers lui, d'un geste presque assez rude pour qu'on le qualifiât de claque. L'unique pupille mauve qui n'était pas dissimulée sous la serviette fit passer un frisson le long de son dos. Il soutint tout de même son regard vide.

"Ecoute-moi bien. Je te connais peut-être pas plus que ça. Mais ça, là, le cirque que t'es en train de me faire, je sais ce que c'est. J'ai grandi avec des types qui me regardaient de la même manière. Des mecs qui ne paraissaient pas plus déprimés que ça, et pourtant, à l'intérieur, ils étaient en train de couler. Ils se laissaient couler. Parce qu'ils pensaient que ça n'en valait pas la peine, ou pire, que ça vaudrait mieux. Et je vais pas te laisser faire, t'entends?"

Toi, tu as bien refusé de m'amener une bouteille.

Des poings qui se serraient, une mâchoire qui tremblait. Une envie hallucinante de violence de frapper le barman. Parce qu'il lui était soudain insupportable de voir chez un autre ce dans quoi il était lui-même tombé.

"Tu crois que je peux pas comprendre, c'est ça? Que je ne suis pas rough, et que de toute façon t'as trop de choses dans ta petite caboche mystérieuse pour que je sache ce que tu ressens. Mais regarde-moi, merde! J'ai plus de bar, plus de magie, plus de jambes! J'ai même plus Chips! Est-ce que tu ne crois pas que moi aussi j'ai une putain d'envie de me flinguer?!"

Il cria et un soudain accès de toux l'obligea à se casser en deux. Avec un mouvement d'humeur, il se rejeta au fond de son fauteuil, étouffant tant bien que mal la quinte au creux de son poing. Cette fois, il lui fallu bien trente secondes pour en venir à bout, et lorsqu'il parvint à en sortir, il n'avait plus de gorge et son regard était voilé par des larmes brûlantes.

"Merde..."

Une voix cassée, dégoûtée. Mais le regard, lui, brillait encore de colère. Comme Rodrigue, Caleb se trouvait des réflexes d'animal blessé. Mais à présent qu'il découvrait que non, il n'était pas descendu au plus bas après son accident et qu'il pouvait lui arriver encore pire, c'était comme si une part de lui avait fermement décidé que, quitte à crever, ce serait en mordant. Et manque de chance pour Rodrigue, pour l'heure, c'était sur lui que le Techie catalysait ses dernières forces.

"Et tu sais quoi? En fait je m'en fous de ce que tu ressens. Tu vas tenir le choc et c'est tout."

Indiscutablement, c'était un ordre.

"Parce qu'elle existe, cette solution de merde. Elle existe forcément. Faut juste qu'on la trouve."

Arrête de pleurer, Malthéo.

"Tu veux rester après la fermeture, pas vrai? Eh bien j'ai un scoop pour toi: ça y est, on a fermé. Assume, maintenant."


Dernière édition par Caleb Mancuso le 21.06.17 0:10, édité 1 fois
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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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MessageSujet: Re: Point of disgust   14.11.10 14:01

Il n’y rien à voir sur les murs de la réserve ; à peine l’ombre ténue des minuscules insectes qui voletaient autour de l’ampoule. A peine quelques lézardes discrètes ci et là. Pourtant, à force de fixer ce mur, pour mieux s’épargner le regard de Caleb, à force de s’enliser dans cette densité minérale et figée, Rodrigue commençait à voir…autre chose.
Il était habitué à ces formes mouvantes, pourtant ; de longs spectres colorés qui glissaient, s’arcboutaient, comme doués d’une vie propre, là, sur le mur blanc. Des créatures sans formes distinctes, qui fuyaient dans les recoins de son champ de vision lorsqu’il tentait de les fixer. Il avait envie de croire que ce n’était là que les effets de sa mauvaise vue conjugués à sa fièvre.
Mais lorsque Caleb le contraignit à tourner la tête, il sentit, très nettement que…


Regarde-moi !

Et la pluie de comètes autour de lui, à cause du mouvement. Et le trop plein d’éclat : le tracé lumineux de la lampe, épais et rémanent, qui pulsait comme un cœur. Qui perforait sa rétine. Qui lui donnait envie de hurler.

La douceur de l’oreiller contre sa joue, était d’une douceur mortifiante, insupportable, si délicate qu’elle en devenait caustique. Le froid, c’était ces doigts cramponnés à son visage pour l’obliger à le regarder.



Regarde-moi quand je te parle, ducon !


Le tremblement déréglé de son unique iris visible. Rivé sur Caleb. Oh, maintenant, cet homme ne pourrait plus lui reprocher de ne pas le regarder. Il le dévisageait. Avec une horreur qui l’envahissait progressivement.


…Lorsque Caleb le força à tourner la tête, il sentit, très nettement – oh oui, si clairement…que ce n’étaient pas précisément son œil qui lui jouait des tours.

Son esprit, plutôt.


Rouge, tout était rouge sur le corps de Caleb. Pas juste une tâche de lumière rémanente qui se confondait avec la silhouette penchée du trafiquant, non. Du sang, du vrai, un liquide poisseux qui maculait ses vêtements, et le trait sombre, noir, plein d’écume et de lambeaux, au niveau du nombril, et du sang, toujours plus, sur ses jambes repliées, et son regard. Furieux. Le long de sa main tendue, le dragon qui nageait dans les rivières rouges et qui s’extirpait de la peau pour aller le mordre, lui, et il s’entendait rire, impatient de le voir s’enflammer, le serpent, pour lui arracher son dernier œil...



Tout cela ne dura qu’une fraction de seconde, peut-être moins encore. Un bref instant où son regard violet s’éclaira, noyé dans sa terreur extatique. S’il écouta le Techie parler ensuite, ce fût moins par intérêt que pour tenter de se convaincre que celui-là n’était pas une autre hallucination.

Il peina à recoller les morceaux de phrases, à leur insuffler un peu de sens dans son esprit chaotique. Mais il ne comprenait toujours pas ; le peu de lucidité qui lui restait lui soufflait que cet homme délirait plus que lui. Qu’il n’y avait pas lieu de le comparer, lui, à ces gens-là qui peuplaient le passé de Mancuso. Parce que s’il était là, dans ce lit, c’était à cause de cette foutue pilule, et de la pourriture de son sang, et pour rien d’autre…Enfin, que Caleb ne pouvait pas savoir qu’il avait hérité des tares de sa mère, qu’il était malade, depuis le début, irréparablement ; et que cet état de santé n’était au final qu’une conséquence logique, voire naturelle.

Mais regarde-moi, merde !

Il obtempéra. Son regard se leva sur Caleb, cette ombre aux lignes amorties, et il scruta son visage pour tenter de le reconnaître, et déceler où se trouvait l’imposture. C’était peut-être un fantôme, peut-être que son esprit lui avait bricolé cette silhouette véhémente pour lui tenir compagnie ; peut-être, oui. Le vrai Caleb Mancuso pouvait-il vraiment se donner la peine de venir au chevet de son barman pour l’insulter et l’empêcher de trouver le repos, et lui tenir ce genre de discours…?

Est-ce que tu ne crois pas que moi aussi j'ai une putain d'envie de me flinguer?!

Le visage du Lespurien s’attrista, avec une ombre de stupeur au coin de ses lèvres. Il vit le Techie plié en deux à cause de sa toux. Sans comprendre. Sans éprouver l’émotion qui aurait dû l’attacher à cette personne. Il eut envie de tendre sa main vers lui, comme si le fait de toucher le spectre le rendrait intelligible ; et presque inconsciemment, il le fit : il se tourna sur le côté avec lenteur, dépliant méticuleusement son bras pour essayer de l’atteindre. Il approcha sa main du trafiquant avec une prudence exagérée, sans que celui-ci semble percevoir son mouvement.

Ses doigts s’abaissèrent pour toucher le bras que le Techie avait plié au bord de son accoudoir ; mais il ne rencontra que la sensation incongrue du vide, et la conscience soudaine et humiliante de la distance qui le séparait encore de Caleb. Il fixa avec une stupeur ravalée sa propre main, tendue et parcourue de tremblements légers. Bien sûr. Etant borgne, il ne parvenait pas à évaluer correctement les distances. Il pensait s’y être accoutumé, depuis le temps, alors pourquoi…

Pourquoi… cela lui semblait si irréel ?

Son regard éreinté glissa sur les épaules secouées de spasmes du Techie. Il rétracta son bras, et comme si ce mouvement de recul ne lui suffisait pas, il puisa dans des forces qu’il ne pensait plus avoir pour se redresser en position assise.
Quand Caleb releva la tête, le Lespurien lui faisait face. Son dos était appuyé contre le mur, en retrait ; ses épaules basses, vaguement drapées par une couverture, ainsi que sa nuque ployée trahissaient son épuisement. Sa chemise blanche était froissée et son col béant sur sa gorge baignée de sueur. Ses cheveux noirs tombaient devant ses yeux – ses yeux sombres et vides, mais résolument posés sur Caleb. Une de ses mains reposait le long de sa cuisse, tenant machinalement le chiffon qu’on lui avait tendu. Il s’humecta les lèvres patiemment, tandis que le Techie continuait de lui parler avec une aigreur de plus en plus colorée d’autorité.
Rodrigue déglutit faiblement, ressentant en profondeur la fatigue qui faisait de chaque mouvement un calvaire. Il n’aimait pas la brusquerie de son ton ; elle réveillait quelque chose en lui qui ressemblait à de l’anxiété, mais il refusait catégoriquement d’éclairer l’origine de cette appréhension – non, en fait, il savait déjà très bien à quand remontait cette peur viscérale. Il voulait juste ne pas y penser.

« Je ne comprends rien à ce que vous dites. »

Encore une fois, sa voix était méconnaissable. Même pas rauque ou éraillée comme on s’y attendrait chez un homme malade ; non, elle était juste pâle, dépourvue de relief ou du moindre soupçon d’intonation. Il prit une nouvelle fois le temps de déglutir, puis ajouta du bout des lèvres, sans lâcher Caleb des yeux :

« … Qui parle de mourir ? »

Ce n’était qu’une mauvaise grippe à passer. Rien de plus. Un sourire indéfinissable passa sur les lèvres du Lespurien. Il avait envie d’ajouter « Je pourrai aider aux travaux dès demain, Patron », mais les mots restaient bloqués dans sa gorge. Il fixait l’homme handicapé en face de lui, toujours à se demander s’il s’agissait bien du Caleb Mancuso qu’il connaissait. Toujours à éprouver le même doute lancinant. Il se cala un peu plus contre le mur …

Exactement la même sensation de froid, la même douleur que dans il s’était retrouvé dos aux piliers de fers dans le laboratoire. Menacé.

…Quand il le regardait trop longuement, des escarbilles de couleur glissaient sur lui et voilaient ses traits. Il n’y avait guère que ses yeux de chat pour étinceler dans la pénombre. Il rêvait, n’est-ce pas ? Le visage du barman se vida à nouveau ; une goutte de sueur perlait sur sa tempe. Tenir stupidement tête à Caleb drainait considérablement ses forces. Il se sentit glisser légèrement, jusqu’à ce que son coude rencontre le fin matelas du lit de camp et qu’il y trouve un appui suffisant pour ne pas totalement s’effondrer.

Je suis déjà mort. Treize fois. Mais c’était à travers eux, en leur tenant la main pour les rassurer. Ici je suis seul et je n’ai personne à qui me raccrocher.
Cet homme-là ne me fait pas confiance.
Il a peur et il griffe. Lui aussi, il est déjà mort. Mais que fait-il là ? Qu’est-ce qu’il a, à me regarder comme ça, comme si j’avais oublié quelque chose d’important ?


Rodrigue plissa les yeux. Ça recommençait ; des ombres s’étalaient dans l’espace, électriques, des condensés de silences. Et Caleb au milieu de cette danse macabre, imperturbable. Terrifiant.

Ce n’est pas pour moi qu’il est venu. Ce n’est pas à moi qu’il parle. Je connais ce regard.

Le souffle court, Rodrigue murmura lentement quelques mots, comme si, à son tour, il les destinait moins à Caleb qu’à lui-même. Exténué de voir ces monstres en farandoles autour du fauteuil roulant, il abaissa un peu ses paupières, profondément égaré dans ses pensées.

« C’est vrai… il faudrait que je le retrouve. Il doit avoir faim, le pauvre. »

Il répéta les deux derniers mots, mais sans qu’aucun son ne franchisse ses lèvres. La tête légèrement inclinée de côté, il regarda Caleb et son visage fantomatique. La ligne grise sous ses yeux solaires. Le léger creux de ses joues quand il avait les mâchoires serrées. C’était peut-être le vrai. Dans le doute, peut-être qu’il devait faire comme si cet homme était un ami.

« …Excusez-moi. »
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MessageSujet: Re: Point of disgust   20.11.10 22:06

"Je ne comprends rien à ce que vous dites."

Un instant, Caleb eut l'air surpris. Il cligna des paupières, comme s'il remarquait seulement l'apparence délabrée du Lespurien, sa chemise détrempée par les sueurs froides, ses mains tremblantes et crispées. Le visage défait qui encadrait ses yeux rougis de fièvre.

Alors la colère qui marquait les traits du Techie disparue, délavée par une expression mortifiée que peu devaient lui connaître. La ligne ferme de ses épaules se brisa et il baissa la tête avec un soupir las. Mais qu'est-ce qu'il avait cru, bon sang?! Qu'une bonne engueulade suffirait à ramener Rodrigue dans le monde des vivants? Que quelques ordres menaçants pouvaient rétablir la situation? Que son terrible et ridicule pouvoir d'indic pouvait sauver ce qui subsistait de sa vie?...

La vérité était toute simple. Elle se voyait dans chaque regard mort que lui adressaient ces yeux mauves, elle s'entendait dans le moindre des murmures effacés du Lespurien. Elle était assez évidente pour avoir mis Caleb mal à l'aise d'entrée de jeu et pour avoir attisé son désespoir au point d'en faire une rage aussi toxique qu'impuissante.

Rodrigue n'était pas malade. Il était en train de mourir.

Et le pire, c'était que Caleb ne se sentait pas triste pour lui. Il était juste terrifié à l'idée de se retrouver encore plus seul qu'il ne l'était déjà, coincé dans un fauteuil roulant à trente-deux ans, sans famille, sans toit, sans réputation. Sans une femme aux yeux lactescents à qui il aurait pu plaire. Sans le seul être vivant qui l'avait jamais aimé gratuitement, fût-ce une simple bestiole rouge vif. Et à présent, sans l'unique homme qui l'avait sciemment fait passer avant ses propres intérêts?

Caleb releva les yeux et contempla Rodrigue sans le voir. Il ne le connaissait pas, ce type. Ce n'était qu'un barman qu'il avait embauché moins de six mois auparavant. Un employé parfait, aussi consciencieux qu'inaccessible, aussi appliqué que peu impliqué. C'était des yeux violets trop incisifs, un sourire trop bien construit, une vie trop discrète. C'était une agression, lors d'un réveil en sursaut, si longtemps auparavant. C'était un oeil qui ne voyait plus, des cicatrices qui ne s'expliquaient pas. C'était une sensation malsaine, parfois, quand on lui tournait le dos.

Mais c'était également un éclat de rire adressé à Chips. Une présence derrière une porte close. Une silhouette familière près d'un lit de malade. Un peu de nourriture en lieu et place d'une bouteille de Maltat. Un renard ridiculement petit face à une monstrueuse araignée lespurienne.

Une demande, humble et emplie de doute.

Faites-moi confiance. Juste un peu.

Et lui, qu'avait-il répondu?...

Je ne le supporterai pas.
Rester dans cet état. Je ne pourrai pas.
Je ne sais pas comment je vais faire.

Alors si en plus il devait faire face à cette horreur tout seul...

"... Qui parle de mourir?"

Caleb cilla: était-ce de l'ironie? Une pointe de vie dans cette voix qui n'était qu'un souffle? Il releva les yeux le temps de croiser le regard de Rodrigue. Il ne rencontra que le vide d'un homme à bout de forces, qui ne parvenait à s'appuyer sur l'un des coudes qu'avec difficulté, et le sourire rassurant que Caleb avait esquissé devint une pauvre grimace.

"Personne, Rodrigue. Personne ne parle de mourir."

*A part moi, bien entendu.*

Le barman laissa échapper quelques mots sans sens. Peut-être parlait-il de Chips, peut-être était-il simplement en train de délirer. Quoiqu'il en fût, Caleb sentit soudain qu'il ne tiendrait pas une minute de plus dans cette pièce.

"Ne t'excuse pas. C'est moi qui fait n'importe quoi."

Il hésita, le regard fuyant, sans savoir quoi dire ni quoi faire. Il se passa une main sur le visage et cherchait quelque chose à ajouter pour clore la conversation quand raisonna dans sa tête une brusque clameur, assez puissante pour se faire entendre depuis la rue:

*MANCUSO! SORS TON PUTAIN DE CUL ATROPHIE DE TON CLAPIER!*

Caleb tressaillit et se retourna instinctivement vers la porte de la réserve, heureusement trop ahuri pour goûter l'immonde à propos de l'insulte. Sa mémoire mit quelques secondes à comprendre d'où il connaissait cette voix, mais lorsqu'elle finit par l'identifier, ce fut avec une telle certitude que Caleb ferma sentencieusement les yeux: pourquoi maintenant, putain? Et pourquoi lui?!

"Et merde, j'ai pas le temps pour ça..."

Soupir, interminable. Puis un regard mal assuré pour Rodrigue. Caleb décolla une main de son accoudoir, s'immobilisa un instant au souvenir de l'effroi qui avait agrandi la prunelle violette lorsqu'il avait touché le Lespurien pour la dernière fois. Puis il acheva son geste, vivement, comme pour ne pas penser à ce qu'il faisait, et sa paume se posa sur la plus haute des épaules de Rodrigue pour l'inciter fermement à se rallonger:

"Recouche-toi. Repose-toi. Ça va aller mieux."

Pause. Un regard qui, encore une fois, fuyait.

"Je suis désolé de ce qui t'arrive, Rodrigue. Vraiment désolé."

Puis il ramena son bras à lui, fit pivoter son fauteuil et prit la direction des voix inintelligibles qui se faisaient entendre dans la grande salle du bar. Il ne se retourna pas.


Dernière édition par Caleb Mancuso le 21.06.17 0:18, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Point of disgust   23.11.10 22:25

Personne ne parle de mourir.

Rodrigue étira un sourire, assez large pour tailler de longues ridules aux coins de sa bouche. Mais ses yeux étaient aveugles, égarés dans un vide écumant de lumière et d’effroi : il avait beau regarder droit devant lui, là où se trouvait Caleb, et s’évertuer à conserver le même équilibre, le même port de tête, il n’y avait rien de vivant autour de ce point. Il n’y avait que du noir, et des tâches violettes qui se gondolaient en silence tout en incendiant méticuleusement sa rétine.
Il savait qu’il était immobile ; mais il sentait glisser. Doucement, de l’intérieur.

Rodrigue souriait quand même, trop épuisé pour éprouver le plus léger sentiment d’angoisse. Juste content qu’on lui réponde, même si comprendre les mots que cette ombre avait prononcé était un exercice particulièrement laborieux.
Personne ne parle de mourir, personne ne va mourir. Cette idée se logeait dans son crâne, fixe et roide. Avec le même entêtement absurde qui avait poussé Caleb à crier et à l’assassiner avec ses yeux pour qu’il se relève, le Lespurien pensait encore avoir une espèce de contrôle sur sa vie. « Personne ne va mourir ». Ni Caleb, ni Chips. Et Caleb devrait forcément se relever. La bestiole rouge était obligée de réapparaître – il avait terminé le katana, merde ! il l’avait caché dans un renfoncement du comptoir, il s’en souvenait très bien, c’était juste avant…en attendant que…

Personne n’allait mourir. Personne ne devait en parler.
Il n’y avait vraiment qu’elle pour parler de mourir, alors que quelqu’un se désespérait à son chevet.


Rodrigue voulait fermer les yeux. Pour attendre – attendre aussi longtemps qu’il le faudrait pour que ce cauchemar s’estompe. Alors, quand Caleb étendit la main pour lui toucher l’épaule, il ne chercha pas à se soustraire à ce contact anonyme ; tout juste écarquilla-t-il un peu les yeux, étonné, uniquement conscient de son impuissance sans en ressentir de l’inquiétude, avant de se coucher sur le côté. Et d’écouter la voix qui lui demandait de se reposer. La voix cassée de Caleb, si peu réelle, mais mortifiante.
Il n’acquiesça pas de façon manifeste, mais pencha son regard, docile, attentif, nauséeux. Ça va aller mieux, bien sûr. Son sourire s’effaça, il abaissa enfin ses paupières. Les draps lui semblaient adhérer cruellement à sa peau, la glacer de milliers d’infimes caresses, comme...

Comme s’il était couché dans un lit de fleurs.

Et cette soudaine sensation n’était combinée à rien d’autre que sa propre substance gelée ; pas de parfum, pas de confus mélange de souvenirs et de fourmillements douloureux. Rien que le frisson terrifié de ce grand vide sous sa peau. Rien, rien, rien – de bout en bout, que du néant densifié qui enflait et changeait son corps en roc.
Il eut envie, confusément, de crier ; seul un hoquet à peine audible entrouvrit ses lèvres sèches, le laissant pantelant de frayeur. Ses yeux brusquement écarquillés se rivèrent sur l’étendue blanche et molle du lit de camps, mais l’image était mangée de braises, floue, surréaliste. Il serra les paupières avec force, versa une larme brûlante le long de sa tempe, dans le vague espoir d’échapper à la sensation, d’y substituer autre chose – n’importe quoi, pourvu qu’il quitte cette chambre de la banlieue de Falkenur.

"Je suis désolé de ce qui t'arrive, Rodrigue. Vraiment désolé."


Il n’aimait pas l’intonation pleine de retenue de cette voix. Elle sonnait aussi faux que lorsqu’il lui avait parlé des roughs malades. Il avait l’air triste, pourtant. C’était incompréhensible.
Rodrigue n’avait pas entendu le cri télépathique d’Asphodèle, mais avait vaguement compris qu’il se passait quelque chose à l’extérieur de cette pièce qui nécessitait la présence de Caleb. Il risqua un bref coup d’œil sur le Techie, passablement alarmé par le cliquetis des roues du fauteuil. La vision qu’il eut du trafiquant faisant tourner les roues de son fauteuil par coups secs et comme empreints de dépit le laissa hébété. Caleb.
Il ne le comprenait pas.
Et le voir s’éloigner comme ça, sans un regard en arrière, le mit subitement mal à l’aise…comme si quelque chose allait se répéter – quelque chose de forcément mauvais. Rodrigue ouvrit la bouche pour parler, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge…

Ne partez pas trop loin. Cette fois. S’il vous plaît.


…puis s’effritèrent, vidés de leur sens.
Il oublia ce qu’il voulait dire, et même le souvenir du laboratoire se délava pour ne laisser qu’un résidu incolore d’angoisse. Et Rodrigue resta silencieux, à fixer bêtement la porte de la réserve alors que le Techie n’y était plus depuis longtemps déjà. A essayer de se rappeler qui était venu lui rendre visite.



Sans trop savoir comment, ni quand exactement, il se mit à rêver. Ses rêves avait toujours été malsains et violents, il s’y était habitué. Mais cette fois…

Il était dans un grand lit aux draps froissés à Falkenur.
…Etendu sur du carton dans des locaux désaffectés au beau milieu de la toundra.
Couché sur un carrelage froid en serrant le corps léger de Malthéo contre lui.
…Dans un lit baigné de soleil, le nez dans les cheveux parfumés de sa cousine.

Il voyait des fleurs. Des mains. Se délier lentement, lever leurs doigts. De longs pétales. Noirs, rouge sang. Mauves. Des iris. Des mains qui s’élevaient autour du lit, fouillaient les draps, griffaient les carreaux blancs, raclaient le carton, et s’approchaient de lui. De longs bras, privés d’épaule et de corps ; juste interminablement longs, cassés en de trop nombreuses articulations. Pour le toucher, lui. Les fleurs, leurs longues lianes qui serpentent pour l’étouffer. Lui.
Il se débattait. Ou restait d’une immobilité terrorisée. Il arrachait les fleurs, mais les pétales devenaient de la chair et du sang, gluants, collants entre ses doigts ; et il criait, et parce qu’il était encore un enfant transi par le froid de Twinkil, il se mettait à pleurer.

Noir. Plus rien, aucune sensation, pas même la preuve que son corps était encore en vie.

« Ne dis rien ! »

La porte du placard claqua. Il se mordit le poing pour taire ses sanglots ; il ne voyait rien que l’obscurité, hormis cette fine raie de lumière. Ne dis rien, sinon je perdrai le jeu.
Le chaos à l’extérieur, c’était Maman qui pleurait. Papa qui jouait la sonate. Orféo qui voulait oublier. Aurélia qui voulait vivre. Malthéo qui semblait appeler un prénom inconnu. C’était aussi João qui regrettait, Elric qui lissait les plis de sa robe, Aaron qui frappait les murs avec ses poings en hurlant.
Caleb qui promenait la lame du couteau sur sa peau. La voix jeune qui ricanait : « Et... Le plus drôle forcément, c'est qu'on peut pas mentir, hein ? ». Des visages, au bar, une femme qu’il avait prise pour un fantôme, mais qui riait avec un désespoir propre aux êtres vivants.


Il ferma les yeux pour ne plus rien voir, recroquevillé dans l’obscurité. Étouffant son hurlement muet dans l’oreiller, les tempes serrées entre ses paumes, ses doigts noyés de cheveux humides. Le corps tendu à l’extrême, débarrassé de l’entrave hideuse qu’était la couverture, il se sentait glacé, mais sous son crâne c’était plusieurs incendies familiers qui avaient repris vie. Le manège se poursuivit longuement, sur ce qui lui sembla être des heures, mais qui pouvaient tout aussi bien n’être qu’une poignée de minutes. Et tout ce qu’il pouvait faire, c’était attendre que cela s’arrête.
D’une façon ou d’une autre.
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MessageSujet: Re: Point of disgust   31.12.10 1:30

Chips ne savait pas ce qu'il s'était passé dans sa maison, mais cela ne lui plaisait pas. Certaines de ses cachettes avaient brûlées. Ses chemins de promenade s'étaient effondrés. Des gens étaient morts. Et surtout, la magie y sentait mauvais. Il flottait dans l'air un vieux relent de rough contrefait, de magie triturée, compressée, mutilée par l'indélicatesse de l'hume. C'était comme les hurlements des arbres, en Adhénor, quand les bipèdes les dépeçaient vivants avec leurs haches. C'était triste. C'était mal.

Chips avait senti la funeste aura du médicament autour de José et dans la toux de Caleb. Il savait que cela provenait de la réserve. Là où se trouvait Rodrigue.

Il parvint à la porte de la petite pièce et il lui arriva quelque chose de rare: il hésita. Même sa proverbiale curiosité peinait à combattre l'instinctive pulsion de fuite qui l'envahissait face à cette fragrance malsaine. Il ne voulait pas rentrer là-dedans. Il ne voulait pas tourner la poignée pour affronter une pleine bouffée de ce poison. Mais Rodrigue... Rodrigue...

"Chips aide."

Une pesée déterminée et la porte s'ouvrit. Le regard vert et or du faux hume tomba instantanément sur l'unique caisse encore entreposée là, à droite de la porte. Elle était fermée, mais cela n'empêcha nullement Chips d'en deviner le contenu. Il lui adressa un grondement menaçant, mécontent de ce que cette saleté faisait subir à ses copains. Puis il s'engagea sur le plan incliné qui remplaçait l'escalier pour s'avancer prudemment dans la réserve, en restant le plus loin possible de la caisse de pilules. Dos au mur, il progressa tant bien que mal en crabe sur ses jambes trop grandes, jusqu'à atteindre le lit de Rodrigue. Là, il baissa les yeux sur le Lespurien. Et son expression contrariée devint une terrible détresse.

"Kwi... Rodrigue? Rodriiiigue..."

Mais Rodrigue ne répondait pas. Rodrigue ne répondrait plus, n'est-ce pas? Parce que si José ne sentait rien, si Caleb était malade, le barman, lui...

Chips ploya lentement les jambes et se retint au lit pour s'asseoir maladroitement sur ses talons au chevet de l'hume. Il posa ses bras et son menton sur le matelas, l'inquiétude creusant de profonds sillons entre ses yeux. Il gémit un timide appel, pour que Rodrigue arrête de se tenir la tête comme il le faisait, qu'il relève les yeux et le regarde. L'hume resta immobile.

Le mauvais rough était partout sur lui. Accroché à sa peau, planté dans sa chair, soudé à ses os. Il le dévorait de l'intérieur. Il lui faisait mal.

Le reptomarsupial tendit la main gauche avec appréhension: il voulait aider, mais soudain il n'était plus très sûr d'en être capable, et cette impression inédite lui était infiniment désagréable. Il voulait sortir de là, retourner faire un câlin à Caleb, qui lui avait tant manqué. Mais le Techie lui avait dit "aide Rodrigue". Et Rodrigue avait besoin qu'on l'aide. Cruellement besoin.

"Rodrigue? Pas dormir. Pas peur."


Les doigts de Chips se refermèrent sur la main du Lespurien. La créature adhénorienne sentit aussitôt l'appétit féroce du monstre implanté dans le corps de l'hume, l'aspiration goulue qui s'attaqua à son propre rough, comme lorsqu'il avait posé la main sur la poitrine déchirée de Caleb mais en plus avide. Chips grogna à nouveau, offensif. Et aussi étonnant que cela parut, le médicament cessa son attaque. Il ne recula pas. Mais il se tint immobile, comme surpris qu'on puisse lui résister.

Comme si tout cela était parfaitement logique, Chips eut un hochement de tête satisfait, sans pour autant effacer la contrariété et l'inquiétude de ses traits. Il raffermit sa prise sur la main de Rodrigue avant de l'attirer doucement à lui, avec d'innombrables précautions pour ne pas faire mal à l'hume. Puis il la posa sur sa tête, attentif à la moindre esquisse de caresse.

"Rodrigue?"
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- Rayon X-tra lucide - Charbre Carnivore.

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Signalement : Hûme d'un peu moins de 20 ans, 182cm, musculature sèche, plutôt maigre. Peau hâlée, tignasse brune, cicatrices en bandeau, oeil gauche laiteux et borgne, oeil droit d'un bleu profond mais inexpressif. Piercings à l'oreille. D'autres cicatrices de part et d'autres.


MessageSujet: Re: Point of disgust   10.01.11 2:49

=> Du bar.

C'était quoi ça ?

...

C'était quoi, 'ça'? Ce que tu venais de faire Asphodèle ?
Tenter de détourner l'attention, attirer et raviver une possible rancœur pour oublier la douleur ?
C'était quoi ça ? Une tentative solidaire entre handicapés ?
C'était quoi ?
De l'humanité ?

En vérité, l'Oracle n'était pas responsable de l'acuité de ses analyses. Peut-être avait-elle effectivement oublié de refermer quelques portes derrière elle, laissant le balayeur à la merci des rafales d'un cœur absent.
Peut-être bien. Mais ce n'était pas elle qui avait poussé cet idiot à aller plus loin. Lui qui se foutait jusque-là des autres, posait sur chaque être un regard moins étranger. C'était un tournant de sa vie - il le sentait. Comme il ressentait en pleine face la nature de chacun, comme l'obstinée attirance de Chips, comme cette amertume à l'égard de son unique amie. Comme ce qui le poussait curieusement à absolument vouloir faire enrager Mancuso.
Sans comprendre pourquoi, alors que peu à peu, chaque morceau du puzzle s'emboitait...

C'était excitant. Et dans le même temps, il appréhendait, reniflant du grandiose dans sa vie d'insignifiance. Était-ce un signe ? Ce fourmillement à l'intérieur ? Était-ce l'instinct de son totem, qui dans sa sagesse millénaire lui murmurait les incroyables possibilités ?

Le feu ne brûlerait alors plus pour ravager, mais pour aider à renaître. Lui qui n'avait jamais reniflé, que les cendres froides du gibet... Sentait confusément qu'on soufflait peu à peu sur ses braises.

Peut-être était-ce Chips le responsable. Peut-être un mélange explosif de ce sort, de l'oracle, des blessures et rencontres.

A vif et frémissant, ce n'était pas maintenant qu'il se poserait ces questions, tout ce qui lui importait était d'avoir quelque chose à mordre - pour libérer un peu de sa colère. Fuir les justification gênées et les embrouilles naissantes, pour ne pas saturer sous cet air vicié de ses êtres empreins de "leurs vérités". Pour ne pas se consumer sous la pression des secrets.

A lui aussi, il lui fallait une diversion. Un défouloir... tout trouvé.

Et à la suite de Chips, le loup se glissa furtivement derrière le comptoir, empruntant l'exact chemin du repto-marsupial humemorphé. Derrière lui, les ombres grises se teignaient d'un triste violet. Le loup renifla, rejoignant l'orange sémillant de Chips, au chevet des effluves tortueuses d'un parme qui lentement s'effaçait sous l'investiture d'un jaune souffreteux. Visiblement, l'âme de Rodrigue ne tarderait plus à s'évaporer, à moins que le faux-hûme ne reproduise son dernier coup.
Et si Asphodèle voulut accélérer la cadence histoire de retarder ce sauvetage, il se freina soudainement.

... Et tourna lentement la tête vers la droite.

Non il n'y avait rien par là. Strictement rien.
Pourtant, il ne pouvait se détourner de cette étrange sensation. Cette sensation qu'il y aurait du avoir quelque chose... là où il ne se trouvait rien.


"Rodrigue? Pas dormir. Pas peur."


L'étrange ballet de l'hume-morphé le détourna de sa morbide attraction, spectateur de la singulière lutte de magie... et de cette absence... Cette absence qui rongeait totalement le lespurien, qui se trouvait aussi sur d'autres en ce bar... Mais moins évidente. Plus morcelée. Il n'y avait pas vraiment fait attention précédemment et la vie revenait peu à peu en cette âme serpentine, Chips avait réussi à gagner du temps.
Le loup pesta.


* J'arrive trop tard. Hey l'rougeaud, tu peux pas laisser crever les charognes ?*

Question inutile qui n'apporterait aucune réponse logique.

*Putain rodrigue tu ch'lingues encore plus que la dernière fois ! *

Le loup sembla s'asseoir pour élancer ses pattes en avant comme s'il souhaitait atteindre le torse du malade.
Sa langue pendante, il continua :

* Le laisser pourrir aurait pas fait d'mal, Qu'est-ce t'as pris, vieux débris pour être aussi troué qu'un spectre ?*

Ce n'est probablement pas l'arrivée d'une nouvelle tornade qui éclairerait ces béances.


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MessageSujet: Re: Point of disgust   12.01.11 0:00

Rodrigue inclina la tête, comme s’il émergeait péniblement d’un long cauchemar.
Il était debout sur une plage. Un endroit où il n’était jamais allé, et qu’il n’aurait même pas été en mesure de reconnaître, puisqu’il faisait nuit noire. Il sentait mieux qu’il ne voyait les légères vagues aller et venir sur ses pieds, mousser délicatement sous ses talons avec un clapotis paresseux.

Le vent venait des terres.  Ses cheveux glissaient sur son front et ses tempes, soumis aux caprices de la brise chargée de parfums ; il plissa les yeux pour mieux observer l’océan noir qui lui faisait face. Il était presque impossible d’y distinguer l’horizon : son noir encre se mêlait à l’obscurité veloutée du ciel.
Une vague plus forte que les autres mouilla ses mollets, attirant son regard vers le bas. Il remarqua alors dans le sable  un faible éclat. Une braise. Aussi absurde que cela puisse paraître, chaque caresse de l’eau semblait l’animer d’un peu de lumière, et elle laissait glisser de minuscules escarbilles sur le sable humide. Rodrigue en aperçu un second, puis un troisième, lesquels semblaient immergés dans l’eau.  Sans cesser de briller.

Elles traçaient une ligne. Un chemin.

Le regard de Rodrigue se leva lentement. Un long chemin à travers la mer, balisé de fragments de charbon.


« Ce n’est pas comme ça que je voulais mourir. »


La ligne de ses lèvres se crispa. Il cessa d’avancer ; mais l’eau noire alourdissait ses jambes et il savait que cela l’empêcherait de faire machine arrière ; Rodrigue fixa les remous, si longuement qu’il lui sembla distinguer une multitude de doigts pâles approcher de ses jambes pour l’attirer vers le large. Ce n’était pas l’indécision qui le retenait, mais un effarement bien plus profond.

Un air de stupeur glissa sur son visage. Il fit pourtant un pas en avant ; ses jambes s’enlisèrent dans l’eau lourde et froide.
Ce n’était pas comme ça. Il voulait regretter. Avoir des remords, quelque chose, n’importe quoi pourvu qu’il puisse encore hurler et se débattre – comme les « autres ». Il se sentait juste asséché et exténué. Et il était incapable de se rappeler un quelconque prénom. Quelqu’un à évoquer, à appeler à l’aide, à maudire.
Rien.
Personne.
Un nouveau pas en avant ; c’était comme si le vent le poussait. Pourquoi était-il incapable de faire comme les « autres » ? D’étreindre cette magnifique évidence au moment de mourir, cette toute petite seconde où l’on voit l’essentiel ?
Voilà donc ce que lui avait réservé sa mort. Un espace gigantesque où il n’était rien.


Puis il y eut comme une onde de choc dans l’air. Suffisamment forte pour craqueler la voûte du ciel de longilignes zébrures pâles.
Rodrigue leva les yeux, interloqué.



Et loin, très loin de là, dans la réserve du Downward, le corps du barman fut parcouru d’un frisson presque imperceptible, tandis que la forme hûme de Chips lui prenait la main.
Il était couché sur le côté, cette fois encore. Son visage était livide, et la sueur faisait adhérer ses cheveux sur son front.

« Rodrigue ? »

Ses paupières ternies par la fièvre se soulevèrent à peine ; son regard erra maladroitement dans le vide avant de s’accrocher à la masse rouge qui lui avait saisi la main. Il referma les yeux presque aussitôt, comme si cet effort s’était révélé trop intense, puis il expira longuement.
Il pulsait, là, l’embryon de sensation au creux de sa main. Un peu de lui-même, un peu de ce qu’il avait perdu. Et avec lui une certitude.

Chips était revenu.

Rodrigue avait sous ses doigts la toison familière du marsupial ; il semblait vouloir croquer un geste de caresse, mais seul son pouce opéra un mouvement significatif, lissant délicatement ce qu’il pensait être les poils de Chips.

C’était comme si on l’avait jeté à mi-chemin entre l’océan et le Downward; lorsqu’il gardait les yeux fermés, c’était toujours les même embruns qui emplissaient ses poumons, la même eau qui lui gelait les jambes. Mais il sentait sous la paume la tiédeur de la créature adhénorienne ; il savait que s’il trouvait la force d’ouvrir les yeux, il reverrait l’espace clos et lugubre de la réserve.

* Putain Rodrigue tu ch'lingues encore plus que la dernière fois ! *


Il n’entendit la voix télépathique d’Asphodèle que de façon brouillée, comme s’il lui avait parlé au-delà d’une vitre. Mais reconnaître l’intonation particulière au jeune aveugle suscita suffisamment d’étonnement chez le barman pour l’obliger à rouvrir les yeux.
Précautionneusement, il leva ses yeux d’un violet bien plus clair que d’ordinaire sur la silhouette animale qui se tenait aux côtés de l’hûme roux. Rodrigue considéra l’un et l’autre avec une attention scrupuleuse.

…Ah oui, il avait oublié. Les métamorphoses.

Le Lespurien ne comprit que confusément les autres remarques du Feu Follet, lequel n’attendait peut-être pas de répondre par ailleurs. Le barman lui opposa un visage figé, sinon sombre – oh mais il « verrait » bien, le creux profond dans son regard. Il comprendrait qu’il n’était pas tout à fait là, que seule la main le Chips l’empêchait de retomber dans la mer.
…Parce que lui, on ne l’avait pas encore amputé de sa magie.

Rodrigue déglutit avec difficulté. Ses yeux restèrent mi-clos et opacifiés par les larmes brûlantes qui montaient peu à peu. Il coula un regard vers Chips, et s’efforça de déplacer sa main pour poser délicatement ses phalanges pliées contre la joue de l’adolescent.

« Hé… »

Vague sourire, comme quand on repense à une vieille histoire triste.  

« On t’a cherché.»
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MessageSujet: Re: Point of disgust   12.01.11 17:51

- Bordel. Tout le cimetière s’est rameuté ici, à ce que je vois.

La remarque acide provenait d’un petit animal à fourrure, dressé sur ses deux pattes antérieures, et qui s’était arrêté à l’encadrement de la porte. Une loutre qui parle, ce n’est certes pas très commun dans un bar, mais une loutre qui parle et qui a la classe (et non pas une marmotte, contrairement à ce que certaines personnes à l’œil peu zoologue tentent d’affirmer), ça l’est encore moins. Ce mammifère-ci se lissait soigneusement les moustaches en dévisageant Rodrigue. Talula s’était engouffrée à la suite d’Asphodèle si vite que Caleb n’avait pas même réussi à la suivre.

- T’aurais dû me dire que tu t’étais dégotté une petite copine, marmonna ironiquement la maquerelle en farfouillant la salle des yeux. Ah ! rajouta-t-elle avec satisfaction lorsqu’elle aperçut ce qu’elle cherchait.

Elle avait hâte que cette farce se termine. Hâte de retrouver son corps, sa chair, sa mobilité humesque à laquelle elle était habituée. Hâte surtout de pouvoir s’entretenir avec Caleb. De pouvoir le regarder, non pas du point de vue d’un animal de cinquante centimètres, mais de son propre corps. De pouvoir le toucher, peut-être.

Et tout un tas de trucs qui finissaient en –er et que nous ne développerons pas ici.
Talula était plus sûre que jamais de ses sentiments pour ce foutu trafiquant d’armes. Les remarques d’Asphodèle n’y faisaient rien. Et n’y feraient rien. Cet idiot à roulette lui avait cruellement manqué, et elle voulait lui dire, impétueuse qu’elle était, ce qu’elle ressentait vraiment pour lui, c'est-à-dire : mais quel con ! Et elle le lui dirait – debout, et sans moustaches, ni poils sur le torse ! Voilà, c’était décidé !

Aussi, lorsqu’elle entendit ceci…

- NON ! Attends !

La maquerelle tenait déjà entre ses pattes l’étrange pilule oblongue qui, selon Mancuso, était à l’origine du miracle qui annulait la malédiction animale. Pour être précis, la pilule était déjà à moitié du parcours et rien n’aurait pu l’empêchait de terminer sa course inexorable vers l’œsophage impatient de la loutre.

Trop tard !

Il se passa alors plusieurs choses.

Premièrement, Talula eût conscience d’un choc mat au niveau de son torse, et elle bascula sur le côté en perdant l’équilibre ; mais elle tenait toujours entre ses mains l’objet impie et fatal, le poison qui scellerait la mort de cette Juliette.

Deuxièmement, Asphodèle, dévoilant ses babines, voulut gober la pilule, pour une raison inconnue qui dépassait la maquerelle. Mais, vite remise de sa chute, elle esquiva la tentative d’ingestion du loup. Non mais ! Qu’est-ce qui lui prenait ?! Comptait-il par hasard la croquer ? Ah ça ! ça n’allait pas se passer comme ça !

Troisièmement, s’ensuivit un combat de catch aussi risible qu’intense entre les deux belligérants qui souhaitaient apparemment atteindre le même but : l’épilation intégrale et le cul glabre que proposait la condition humesque, (enfin, en général. ) Du point de vue de Talula, Asphodèle faisait son chieur, comme d’accoutumée, et avait apparemment décidé de lui piquer la première place au grand sprint de l’évolution naturelle, sauf qu’il avait face à lui la plus bornée des vampires de Sécaria et il n’était pas question qu’elle se fasse piquer la médaille d’or darwinesque par un sale cabot aux dents longues.

Quatrièmement, Talula chopa Asphodèle par les couilles, réduisant le loup à l’état de chiot aux couinements suraigus de pacha castré, le regarda dans les yeux et l’assomma d’un coup de boule, avalant pour finir la pilule le plus naturellement du monde.

C’est là que ça devient intéressant.

Cinquièmement, Talula redevint la superbe gonzesse qu’on connaissait et, ému par cette vision divine, Caleb retrouva miraculeusement l’usage de ses jambes dont il aurait par ailleurs bien besoin pour le sixièmement, qui comportait beaucoup d’histoires de jambes et d’air, et qu’un cul-de-jatte aurait bien eu du mal à accomplir. C’était donc un besoin narratif qu’une explication totalement idiote soit trouvée pour justifier la guérison miracle du personnage, fourberie dont ont usé jusque-là tous les politiciens et religieux du multivers sans rencontrer d’oppositions, donc pardonnons cet écart à des gens qui en auront bien besoin, d’écart.

Septièmement, Rodrigue et Chips deviennent masseurs professionnels et s’occupent lascivement du dos endolori des deux tourtereaux tandis qu’Asphodèle, devenu chien de garde et eunuque, s’affaire à pisser dans la soupe.





Mais à quoi est-ce que je suis en train de penser ? S’indigna la maquerelle. J’ai du recevoir un mauvais coup sur la tête lorsque ce crétin m’a envoyé valser.

En réalité, les choses se passèrent plutôt comme ça :

Deuxièmement : Talula eût conscience d’un choc mat au niveau de son torse, tomba à la renverse, et vit Asphodèle dévoiler ses babines et gober la pilule.

Point barre.

Elle lui renvoya un regard consterné alors que le loup se figeait sur place, se relevant en se massant le crâne – espérant sans doute que cela chasserait les images bizarres qui affluaient dans son esprit.

- Mais quel couillon.

Laissa-t-elle tomber.

- Si tu voulais l’avoir en premier, suffisait de demander. Y en a des boîtes entières de ce truc. J’vais me resservir.

Pas franchement bouleversée par l’attentat d’Asphodèle, la loutre se saisit tout bonnement d’une autre pilule et s’apprêta à la croquer tout aussi innocemment.

Ce fut le moment que choisit Asphodèle pour s’écrouler au sol. Et se convulser.

La vampire relâcha aussitôt la pilule qu’elle tenait entre ses pattes et se précipita vers le loup qui, agité de soubresauts, claquait des dents par à-coups. L’ensemble faisait penser à une crise d’épilepsie ou une possession démoniaque. Dans tous les cas, la maquerelle sentit son estomac se nouer et elle ne put que reculer, tout son corps se révoltant contre…contre ce qui se passait à l’intérieur d’Asphodèle, quoi que ce soit.

Ça, ça n’était pas prévu.
Il n’y avait rien d’intelligent à faire. Aucun d’entre eux ne pouvait interférer.

Talula jeta un coup d’œil acéré à Rodrigue et Caleb.
Si Asphodèle ne redevenait pas hume très vite…
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MessageSujet: Re: Point of disgust   06.02.11 18:52

Chips avait incliné la tête pour peser contre les doigts de Rodrigue, nicher son visage contre sa paume brûlante. Et il le fixait, en silence, mille énigmes passant dans le rough de ses prunelles claires.

Lentement, il porta une main à la poche de son manteau rouge, qu'il fouilla un instant. Il en sortit une belle étoile de shérif fraîchement astiquée, qu'il interposa un instant entre son regard et celui de Rodrigue. Réflexion, fugitive. Puis une décision: non, ce n'était pas ce qu'il voulait. Il déposa le précieux artefact sur le lit, à côté de la tête de Rodrigue, puis il reprit la fouille aveugle de sa poche, dont il extirpa et écarta successivement ses yeux qui lisent, un paquet de cacahouètes, deux montres à gousset visiblement en or, une paire de menottes doublée de fourrure et une épingle à cravate ornée d'un rubis sans défaut. Puis ses doigts trouvèrent le contact pelucheux de l'objet qu'il convoitait et un sourire vint illuminer son visage:

"Rodrigue revenir. Faut revenir."

Il détacha doucement la main du Lespurien de sa joue, sans la lâcher, pour y fourrer la douceur violette d'un petit pompon laineux. Ses yeux ne lâchaient pas la terrible absence qui noyait ceux de Rodrigue.

"Faut sauver kwi heaume de Chips."

Et ce fut à peu près à l'instant où l'animal émettait cette requête que la situation passa de folle à dramatique.

Asphodèle bondit à travers la pièce, arrachant au passage les draps de Rodrigue qui s'étaient pris dans ses griffes. Chips sentit les cheveux de sa nuque se hérisser et il se retourna avec un glapissement d'avertissement, déjà sûr qu'il allait se passer quelque chose de terrible, tout aussi convaincu qu'il ne fallait pas, absolument pas lâcher la main de Rodrigue, que c'était une question de vie ou de mort. Ou pire. Alors quand le loup bouscula la maquerelle imprudente et goba la pilule dans le même élan, peut-être par maladresse, peut-être par souci de bien-faire, le reptomarsupial ne put qu'émettre un sanglot catastrophé:

"Afooo..."


Trop tard. Le jeune aveugle s'effondra dans un spasme terrible, sa nature trop profondément rough rongée par l'affreux remède. Talula recula, horrifiée, et son regard accusateur se porta sur Caleb qui venait tout juste de s'encadrer dans la porte, José derrière-lui; le trafiquant tentait désespérément de juguler la quinte de toux déclenchée par son cri d'avertissement, celle qui l'avait empêché de le répéter, celle qui avait brisé sa course et avait transformé son erreur égoïste en drame. Ces quelques secondes de retard venaient de tuer Asphodèle.

"Talula... désolé... cette pilule... toxique... pour les magiciens... et pour les roughs, elle... elle... "

La toux l'empêcha de finir. Ou tout du moins, elle lui fournit une bonne excuse pour ne pas finir.

La crispation de la main de Rodrigue, sous ses doigts.
Les gémissements d'Asphodèle.
Le regard de Talula.
La détresse dans la voix de Caleb.

Chips poussa un hurlement impossible à décrire, mélange tonitruant de colère, de peur et d'indignation, décharge d'énergie brute.

Et il explosa.

L'effet de souffle fit claquer la porte, vida les étagères et flanqua tout le monde à terre, même José. L'air de la réserve fut soudain saturé par un flot brûlant de magie rough, un tsunami rouge et or qui éclaboussa les murs et retomba en écume sur l'assistance qui se retrouva couverte de paillettes iridescentes. Une série de détonations assourdies s'éleva de la caisse de pilules lorsque ces dernières, engorgées de magie, se mirent à exploser comme autant de minuscules pétards. Un instant, tout le monde crut sentir l'odeur d'humus et de mystère de la jungle adhénorienne. Il était impossible de voir quoi que ce fût, impossible de respirer, impossible de penser.

Puis la détonation silencieuse s'évanouit aussi brusquement qu'elle était survenue. Ne restèrent que le silence, quelques étincelles de rough par-ci par-là. Et un tas de vêtements vides, à côté du lit de Rodrigue.

Vides?...

Un remous sous le manteau rouge. Un museau rubicond qui pointait timidement dans l'ouverture du col.

"Kwi? Cassé?..."

Chips s'extirpa de ses pelures d'hume, ses paupières papillonnant d'un air fatigué. Il bailla, langue sortie, avant de réaliser que sa mâchoire était beaucoup plus longue et puissante qu'auparavant. Il baissa les yeux sur les pattes griffues qui avaient repris la place de ses bras, émit un petit cri ravi en retrouvant le toupet multicolore qui signait la fin de sa queue: Chips était re-Chips!

Et... oh! Tout le monde était re-tout le monde?!

Un regard vers le haut. Rodrigue, sur le lit, l'observait. Il était toujours pâle, l'air un peu secoué. Mais il souriait. Et quelqu'un habitait à nouveau ses iris violets.

Un regard vers la droite. José était assis contre la porte de la réserve, l'air pensif; il cherchait visiblement à déterminer pourquoi il se retrouvait dans cette position alors qu'il était debout l'instant d'avant. En contrebas, au pied de la rampe d'accès, Caleb gisait sur le dos à côté de son fauteuil renversé. Il respirait fort, mais sa toux s'était calmée.

Un regard vers la gauche. Talula était là elle aussi, beaucoup plus grande, beaucoup moins poilue, beaucoup plus à son avantage - un peu trop, même. Enfin Asphodèle, bien que toujours dans le cirage, était lui aussi résolument hume. Et résolument en vie.

Chips émit un fantastique cri de joie, esquissa une pirouette avec le peu d'énergie qui lui restait puis se précipita d'un pas titubant vers Caleb pour recevoir le crâlin qu'il avait, nous sommes tous d'accord, bien mérité.
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MessageSujet: Re: Point of disgust   06.02.11 23:16

Allongé sur le sol pierreux de la réserve, Caleb observait d'un air détaché la fresque de fissures qui en parcourait le plafond. Il y voyait une araignée géante à laquelle on aurait arraché une patte. Ou une libellule, peut-être. Voire d'autres comparaisons animales toutes aussi peu vraisemblables, certainement en rapport avec la semaine de folie qu'il avait passé et le fait qu'il venait de se cogner le crâne en tombant.

Le Techie cilla et ce fut comme si on lui avait jeté du sable dans les yeux. Avec un grognement, il porta ses mains à son visage pour s'essuyer, battit des paupières pour éclaircir sa vue. Il vit alors que ses paumes étaient couvertes d'étranges éclats de lumière vaguement rouges, des étincelles qui s'accrochaient à chaque centimètre carré de ses bras, chaque centimètre carré de son corps en réalité. Sur ses manches, elles s'éteignaient doucement, petites braises en fin de course. Mais sur ses mains, là où elles étaient directement en contact avec la chair, elles continuaient de briller. Et elles se fondaient dans sa peau. L'une après l'autre, sans heurt, comme si c'était naturel - et de fait, Caleb avait l'inexplicable sensation que cela l'était. C'était doux et chaud, cela descendait dans sa poitrine depuis ses mains et sa gorge et au lieu de lui faire peur, cela lui donnait envie de sourire.

Il avait enfin cessé de tousser.

Un peu hébété, il se hissa sur les coudes puis lutta avec ses jambes inertes pour se tourner sur le côté. Il se figea en voyant la bête rouge qui s'ébouriffait le poil au pied du lit de son barman: Chips? Est-ce que c'était Chips qui venait de...

Le trafiquant d'armes leva légèrement les yeux et rencontra ceux de Rodrigue. Rodrigue qu'il avait vu, juste avant l'explosion, recroquevillé au creux de ses draps comme un enfant malade, enseveli dans une innommable souffrance, réduit à l'état d'une horrible négation de vie. Rodrigue qui, à présent, lui rendait son regard. Et parce que le barman avait l'air à nouveau vivant, son patron se laissa aller à lui sourire: c'était mieux ainsi, oh, tellement mieux...

Caleb voulu jeter un coup d'oeil au reste de l'assistance, s'assurer que Asphodèle allait bien, que Talula... enfin, qu'elle allait bien aussi. Il acheva de se tourner pour se retrouver sur le ventre, en appui sur ses coudes.

Il se retrouva nez à nez avec la vampire.

Ses yeux, toujours ses yeux. La même lactescence inquiétante que la première fois, et un éclat bleu marine, de temps en temps, l'espace d'un battement de cil. Son visage à l'ambre passé, aux traits bien ciselés, à l'expression déterminée. Caleb resta immobile quelques secondes, le cerveau en roue libre. Elle était si proche qu'il pouvait sentir l'odeur de sa peau parsemée de paillettes rough.

Puis son regard glissa vers le bas, malgré lui, comme si ses pupilles avaient été entraînées par un poids aussi invisible qu'invincible. Encore un moment de flottement, le temps de comprendre ce qu'il voyait. Le temps de comprendre que Talula était nue.

Par une espèce de réflexe profondément ancré dans la partie de son cerveau située juste au-dessus de la reptilienne (un enchaînement basique du genre belle-femme-reluquée-égal-baffe-dans-ta-gueule), Caleb releva la tête aussi brusquement que si elle avait été montée sur ressort. Il déglutit, esquissa une sorte de sourire qui fut aussitôt censuré par son instinct de survie et se retrouva à fixer bêtement Talula dans les yeux, faute d'oser regarder ailleurs.

Ce fut à peu près à cet instant, entre deux réflexions sans sens mais avec beaucoup de sous-entendus sur les mères maquerelles qui avaient le bon goût de redevenir humes sous son toit et sous ses yeux, que Caleb sentit deux énormes bras passer sous ses aisselles pour l'attraper fermement à bras le corps et le soulever de terre comme s'il avait été une simple poupée de chiffon. Avant qu'il ait eu le temps de protester, il se retrouvait assis dans son fauteuil roulant par les bons soins de José. Chips, qui n'attendait que cela, en profita pour bondir sur les genoux de son maître et lui lécher le visage à grand renfort de kwi bien contents, avant de se rouler en boule sur ses cuisses dans l'intention manifeste d'y piquer un somme. Le Techie, toujours un peu perdu dans ses fantasmes, gratifia l'animal d'une caresse distraite avant de lever les yeux vers José:

"Euh... merci..."


La ghoule hocha la tête, mais continua de le fixer avec sa tranquille insistance: visiblement, il attendait des instructions plus que des remerciements. Caleb tripota machinalement sa cravate avant de risquer un regard prudent vers Asphodèle et Talula. Cette fois-ci, il eut le temps de noter l'état du premier, avant de se retrouver à nouveau attiré par la seconde comme un papillon suicidaire par une grande flamme toute disposée à le faire souffrir le martyr avant de le tuer. Caleb eut le temps de se dire que quitte à mourir, cette solution-là lui paraissait tout à fait acceptable, avant de réaliser qu'il manquait quelque chose à son petit délire gentiment libidineux.

Si son esprit s'en sortait très bien question désir et excitation, ce n'était pas le cas du reste de son corps. Il ne ressentait aucune chaleur au creux des reins, aucune tension dans le bas ventre. Pas une simple gêne, ou une petite difficulté, non. Rien. Rien du tout.

Tout ce qui avait pu prendre un vague éclat dans l'expression du trafiquant d'armes retourna brusquement à la cendre.

"José, occupe-toi du garçon s'il te plaît."


"Je le casse en deux, patron?"

Brave José.

"... Mets-le plutôt sur un lit, pour l'instant."


La ghoule haussa les épaules et alla ramasser l'adolescent dénudé, aussi aisément qu'il avait remis son patron sur son fauteuil - ce cher fauteuil qui avait failli se faire oublier, l'espace de quelques secondes. Un goût amer au fond de la gorge, Caleb se baissa par-dessus son accoudoir pour se saisir d'une des couvertures tombées des étagères. Il la jeta distraitement par-dessus Chips, qui ne broncha pas, avant de se frayer un chemin parmi le fatras répandu au sol pour s'approcher de Talula. Le regard cette fois-ci ouvertement braqué ailleurs, il déplia le carré de tissu laineux et le déposa sur les épaules de la maquerelle, tout en lui présentant ses excuses d'une voix qu'il aurait aimé moins vide:

"Désolé pour tout ça. Je vais te trouver des vêtements."


Dernière édition par Caleb Mancuso le 21.06.17 0:47, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Point of disgust   16.02.11 11:21

C'est comme un cauchemar. On en connait la fin, on la devine. On sait bien qu'on en sortira pas. Alors, c'est comme si cette torture prenait vicieusement son temps, étirant chacun des événements qui le feront plus tard... crever de douleurs.

Le loup n'avait pas réfléchi, comme bien souvent. Il avait simplement agit instinctivement, bousculant la maquerelle. Lui enlever cette vilaine... absence. Cette chose qu'il sentait confusément, ce truc qu'il ne fallait absolument pas...

L'aveugle avale de travers.

Merde. Juste LA chose à éviter.

Il s'ébroue, se secoue, tente de recracher, gratte des pattes à terre, sur son collet, essayant péniblement de se débarrasser de cette gène par gargarisme mais...

Le mal est fait.

Il n'est plus temps d'entendre les propos ubuesques du rongeur. Le loup s'est figé soudainement, comme s'il sentait l'odieux comprimé se dissoudre en lui, avant... d'exploser en secousses et soubresauts.
L'animal convulse, bave et râle. L'hûme à l'intérieur s'est arrêté de penser, glacé par cette attaque qui s'immisce en son âme, le noyant dans des ténèbres bien plus effroyables.

Il n'y a plus rien.

Plus un bruit. Plus une image. Plus une couleur. Plus une odeur.
Rien que la sensation lancinante de s'enfoncer.
Lentement... Et brûler.
Rien que la sensation d'être consumé et de sombrer.
Rien que l'agonie d'une mort intérieure.
Rien que le néant.


C'est dans les ténèbres les plus obscurs,
... que l'on distinguera la moindre étincelle.







              « Sur ton lit, la lune incline...»


          « Son visage doux...»




            « Sur ton lit, la lune incline...»


        « Son visage doux... »



Inconscient du prodigieux phénomène, seul quelques mots semblent traverser l'ouate de son nouveau monde. Des murmures... Un écho... C'est une chanson. C'est une douce rengaine. Elle est d'une tendresse amère, bercée de nostalgie. D'un amour immuable... qui lie l'enfant à sa mère.
Elle réchauffe péniblement ses abysses d'une hésitante lumière.

Elle a une couleur.
Un rouge d'un corail éclatant.
Elle a le regard mielleux où brillent les soleils de l'océan.

C'est ce qui l'entoure. Des myriades d'une poussière qui pleure sur sa main.

L'adolescent au regard vide tente de l'attraper. Ces larmes chatoyantes. Elles coulent aussi de ses yeux.
Hagard, ruisselant de transpiration et nu, il n'est pas là quand José le place à son tour, sur un lit de fortune. Il n'est pas là, quand ce dernier, les sourcils froncés, le couvre d'une étole.

- Patron... ?

L'ancien taureau désigne, incertain, le poing serré de l'aveugle. Une touffe de poils rouge prisonnière.





        « Ma voix te dira des contes... »

      Les chants de chez nous...


          « La nuit te dira les contes... »



    « Des gens de chez nous... »



Il écoute. Ferme les yeux un bref instant. Il sourit, lorsqu'il croise le regard d'ambre qu'il attribue à cette voix.


« La nuit te dira.. les contes... Des gens... »


    « ...de chez nous... »


« Ferme tes yeux... »


    « ...que j'adore... »


« Bayouchki..., Bayou... »


« Ferme tes yeux que j'adore
Bayouchki, Bayou. »


Murmure somnolant, ses yeux se sont clos sur le silence tonnant.






[HJ : Précision: les poils, il les a pas arraché aujourd'hui. C'était la touffe de la première rencontre (dit comme ça, d'ailleurs, c'est très étrange).
La comptine, était chantée par sa mère (c'est sa voix à elle qui l'entend et pas la voix de Chips, bien-entendu, mais c'est ce dernier qui permet à celle-ci de s'élever) dès sa naissance, jusqu'à son suicide dans la mer.
La berceuse existe réellement (je l'ai apprise à 9 ans en français) elle est originaire de Russie, je vous ai retrouvé son air : [~ L'air de la comptine, en russe ~]. ]


Dernière édition par Asphodèle le 24.08.11 18:25, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Point of disgust   02.03.11 23:14

Son premier réflexe aurait dû être celui de tourner le cou à toute volonté récapitulative. Les yeux bien ouverts, quoiqu’encore hébété par la déferlante de magie, Rodrigue était malheureusement piégé par cette quête bien hûmesque de logique et, surtout, de cohérence chronologique.

Sa réminiscence la plus ancienne, c’était qu’il avait vu Chips. Ou plutôt sa forme hûmesque, qui lui avait fourré quelque chose dans la main. A partir de là, le reste était trouble ; il lui semblait avoir entendu une cacophonie de voix qu’il avait plus ou moins reconnu. Puis, dans ces eaux-là, la sensation de tremblement, celle des doigts fins de Chips contre sa peau. La peur, l’incrédulité qui frappait comme la foudre partout dans la pièce, se crochetait sur chaque visage. Tant d’émotions, contradictoires, complexes, si puissantes pourtant. Un instant court mais dense, durant lequel Rodrigue avait serré les dents, les paupières closes. Oh, quelque chose de terrible était arrivé – il l’avait ressenti, sans rien voir, mais aussi sûrement, aussi douloureusement que si on l’avait fait avaler du charbon ardent. Apothéose euphorique – quelque chose en lui avait voulu rire aux éclats, cruellement.

Eh bien, petite Alice… Tu aurais dû apprendre à te méfier de ces friandises-là.

Puis, et c’est là que les choses redevenaient plus intelligibles, la vague l’avait emporté.
Pas celle de la mer. Non, une autre, carmine, qui venait d’un Ailleurs chaud et fertile. Elle l’avait heurté de plein fouet, l’engloutissant dans une chape de magie organique. Elle avait chassé le rire sauvage ; le barman avait été rejeté sur son matelas, un cri mort au bout des lèvres, et dans son corps c’était la non-magie qui avait hurlé et s’était débattue férocement dans un dernier soubresaut.

Le silence – un silence bien relatif – était ensuite revenu dans la réserve. Rodrigue avait donc ouvert les yeux, avec l’impression qu’il émergeait d’un rêve long de cent ans, et la soudaine pleine conscience de son corps affaibli par la fièvre. L’esprit embrouillé, il considéra avec stupeur le gel brillant qui avait tout recouvert ; son regard glissa le long de son bras, puis s’arrêta sur son poing toujours serré. Il déplia les doigts précautionneusement : un pompon mauve. Deux battements de cils perplexes plus tard, le souvenir du bonnet qu’il avait fait pour Chips lui revint à l’esprit – et avec elle, comme une réminiscence de plainte… « Faut sauver kwi heaume de Chips ». Rodrigue étira un sourire ; et c’est en cherchant Chips des yeux pour le rassurer qu’il se rendit compte des diverses transformations qui avaient eu lieu dans la réserve.
Outre le désordre qui accrocha son regard en premier lieu, il aperçu José qui se relevait, impavide, en époussetant les résidus de magie qui brillaient sur son épaule comme s’il s’agissait juste d’un peu de poussière. Puis son regard tomba sur le tas de vêtements hétéroclites qui s’était formé au pied de son lit ; petit tas duquel se dépêtrait Chips, redevenu le reptomarsupial dodu que l’on connaissait. Rodrigue s’appuya sur un coude pour mieux l’observer se débattre, un sourire cette fois bien net accroché aux lèvres. Son teint était encore curieusement pâle, son expression toujours un peu perdue, mais c’était presque comme s’il n’avait jamais été au seuil du coma deux minutes plus tôt – et d’ailleurs, c’était à peine s’il parvenait à s’en rappeler : l’impulsion rough n’avait laissé en lui qu’une sensation d’apaisement inédite, calfeutrant le reste dans un recoin de sa mémoire.

Rodrigue suivit des yeux le dandinement de Chips en direction de l’entrée, là où une ghoule – qui décidemment ne perdait jamais le nord – venait de remettre son patron sur le fauteuil roulant. Chips grimpa sur les genoux du Techie. Ce dernier avait levé les yeux vers lui, et lorsque leurs regards se croisèrent, Rodrigue fut décontenancé de le voir sourire. C’était inattendu ; mais sa stupeur se condensa en une agréable impression de contentement. Il lui rendit son sourire – un sourire sans classe, fatigué, trop hésitant, mais qui du moins n’était pas forcé. Il fallut bien sûr détourner le regard ensuite, et tenir compte de toutes ces petites choses incongrues qui titillaient le coin de son champ de vision. Comme une jeune femme très belle et très nue qui retenait présentement l’attention de Caleb. Par exemple.

Reflexe suivant ? Chercher à tâtons son étui à londrès dans la poche de son gilet, sans vraiment parvenir à décrocher son œil fixe et endormi de la silhouette ambrée de la maquerelle. Se donner contenance en s’asseyant sur le rebord du lit de camp – ah, et bien sûr, défroisser prestement cette chemise et rabattre ces cheveux trop longs en arrière. Voilà qui était mieux. Il extirpa enfin son mince étui de cuir de son gousset et mordit un cigare avec recueillement. Il n’avait pas de feu sur lui, mais ça pouvait attendre.
Enfin…La nuque raide, il tourna son regard vers l’autre corps nu, étendu sur le sol. Asphodèle.

Il ne bougea pas lorsque José intervint pour soulever l’adolescent et le déposer sur un autre lit, proche du sien. Ses yeux pervenche se plissèrent un peu, mais rien ne pouvait transparaître sur son visage. Ni compassion, ni satisfaction. Il ne lui restait presque rien de ce qu’il avait éprouvé avec lui, lorsque le vagabond avait avalé la pilule ; peut-être un vague lambeau de brûlure. Asphodèle se mit à balbutier des paroles de berceuse, perdu qu’il était dans ses rêves baignés de magie. Rodrigue se figea, attentif et méfiant. S’il y avait bien une chose qu’il ne supportait pas, c’était les berceuses –toujours sordides, pleines de menaces enrobées de notes mélancoliques – et de la bouche de son cher Feu Follet, elle n’en était que plus troublante.
Le visage du Lespurien s’assombrit ; il jeta un regard sur José, sur la belle invitée enveloppée dans sa couverture, puis sur Caleb. Il attendait peut-être un ordre, quelque chose de simple et de constructif qui l’obligerait à sortir de sa torpeur. Qui l’empêcherait de se glisser encore un peu contre les émotions de l’orphelin, si délicieusement familières.

Finalement, le léger goût emmiellé du cigare ne lui suffisait déjà plus.
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MessageSujet: Re: Point of disgust   19.08.11 22:59

Un instant, elle crut sentir l’odeur d’humus et de mystères de la jungle adhénorienne.

Le monde avait pris une teinte carmine. Le monde avait perdu sa roue, son axe. Il s’était détaché et plus rien ne faisait sens.
Elle était à terre.
Elle le sut au contact froid du sol sur sa peau d’or.
A plat ventre sur le sol, et parfaitement nue.
Eve.

Sa respiration était calme. Lentement, elle se redressa sur ses coudes ; une fine poussière écarlate dégringola de ses épaules, tout le long de son bras. Un calme parfait habitait ses traits. Que s’était-il passé ? Le monde était une roue libre dont elle avait perdu la course. Elle voulut dresser sa main devant ses yeux, elle voulut écarter ses longs doigts arachnéens, pour en voir le miroitement rougeâtre – une poussière au goût de Rough – s’écoulait comme du sable entre ses doigts.

Et entre l’entrecroisement de sa main ouverte, elle croisa le regard d’un homme, tout comme elle appuyé sur ses coudes, et qui la regardait d’un air hébété.
Plus rien ne faisait sens. Elle n’était pas Talula, pas vraiment, elle était Eve, peut-être ; le choc de l’explosion Roughienne maintenait encore la vampire dans un état de détachement si profond qu’elle aurait peiné à se remémorer ces dernières minutes. Pourtant en croisant ces yeux-là, - des yeux noisette, des jolis yeux, nota-t-elle - quelque chose lui revint.

Ce visage inconnu touchait quelque chose.
Cette expression…cette bouche…ce regard…
Ça touchait quelque chose en elle.

Le visage ciselé de la femme nue se froissa. Quelque chose se passait. Ça avait à voir avec le monde qui tournait. Ça avait à voir avec la corde pincée à vif à l’intérieur de son corps, au fil vertigineux sous son crâne, à ces yeux, à ces yeux, à ces yeux, à des souvenirs qui prenaient forme.

Qui es-tu ?
Elle l’a connu, elle en est sûre.
Mais d’où ?
C’était important…c’est important…

Parfaitement inconsciente de sa nudité et de ses effets, la femme sur ses coudes fixait Caleb avec une intensité aussi palpable qu’une caresse, aussi forte qu’un appel. Elle était immobile, mais pourtant toute tendue en avant, avec le pli de ses lèvres qui se demandaient si – « on s’est déjà parlé, je ne m’en souviens plus, parle-moi » -, le léger froncement de sourcils qui cherchaient à savoir si - « il y avait quelque chose qui n’allait pas non ? il y avait une histoire… » , l’audace de ses yeux qui appelait – « Réponds-moi »,  la tension de ses bras qui ne savaient pas – « si je peux te toucher ». La pureté n’aurait pas eu l’air plus innocente.

Et puis Eve se rappela ; il y avait autre chose d’important, d’encore plus important ! Dans les méandres confuses de son esprit, se détacha nettement l’image d’Asphodèle.

Asphodèle écroulé à terre. Asphodèle souffrant. Asphodèle qui –

L’innocence disparut totalement du regard de la maquerelle, aussi vite que l’on aurait ravalé une flamme. En un bond, comme soufflée hors d’une sarbacane, la maquerelle se jeta presque sur le gamin transpirant et hagard au sol. Ses mains formèrent une coupe tendre autour de son visage, se perdirent en caresses dans ses cheveux, et son corps l’enlaça ; ce n’était pas maternel, ce n’était pas qu’affectueux ; il y avait quelque chose d’encore animal dans cette proximité, comme une lionne prête à défendre les siens, quelque chose d’essentiel, lorsqu’on a tout dépouillé et qu’il ne reste qu’une chose à faire.

La tête nichée dans le cou de l’adolescent transpirant – oh, qu’il avait l’air loin, comme cette fois là avec Eliade ! – elle bredouillait quelque chose en boucle à son oreille seule :

Je suis désolée…désolée…désolée…désolée…

Et, pour seule réponse, les murmures mélodiques de l’adolescent qui clôt ses yeux, bien éloigné de ce monde, bien loin de tout ça.

Lorsque José s’approcha d’Asphodèle, la maquerelle se redressa impérialement et le surveilla d’un air mauvais, surprenant au passage le regard de l’homme qui s’était redressé sur son lit de fortune et observait l’adolescent d’un air qui ne plût pas du tout à la maquerelle. Comment Asphodèle l’avait-il appelé, déjà ? Rodrigue ? Quelque chose dans le ton de sa voix, tout à l’heure…les deux devaient se connaître.

Quelque chose se crispa dans le visage de Talula, quelque chose de mauvais. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais cet homme-ci ne lui inspirait pas confiance.
Ce fût la sensation – inattendue – d’un vêtement glissé contre ses épaules qui brisa cet élan mauvais et outrancièrement protecteur. Surprise, Talula sursauta, et seul un réflexe lui fit retenir le tissu laineux d’une main alors qu’elle se retournait vers Caleb.

Caleb.
Tout lui revint en mémoire.
La colère, l’amertume, la peur.
L’envie.
La déception.
Le vide dans cette voix.
Le vide dans ces yeux, froids comme cette chaise roulante. Et elle, grande, debout, drapée dans un lainage miteux qu’elle n’a pas encore daignée refermée sur sa nudité.

Ses yeux blancs tombèrent avec hargne sur Mancuso. Sa voix était basse, grave, tremblante sur les bords.

Désolé ? Désolé ? C’est tout ce que tu sais dire ?

Pause. Elle inspira fortement, comme pour se calmer.

Va te faire foutre, Monsieur Mancuso.

Monsieur. Elle ressentit une satisfaction malsaine à jouer ainsi avec cette dénomination qu’elle lui avait donné lors de leur premier entretien. Une satisfaction qui vint compenser la lassitude amère et la fatigue avec laquelle elle avait parlé, et qu’elle ressentait encore.

Sans rien rajouter, elle lui tourna le dos et partit retrouver son poste de sentinelle aux côtés d’un Asphodèle endormi. Elle ne pouvait le quitter ainsi, ne pouvait partir sans lui. Et il y avait des choses à régler, des raisons pour lesquelles le duo était venu dans ce bar en premier lieu.

Elle dégagea méticuleusement quelques mèches de cheveux rebelles – « ta tignasse de pouilleux, Asphodèle, ça fait viril, mauvais genre, ça plaît aux filles »- et vint entremêler sa main à la sienne, tâchant d’ignorer le dénommé Rodrigue et Caleb tout à la fois. Le calme revenait.
Et le monde reprenait son axe.
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MessageSujet: Re: Point of disgust   20.08.11 6:47

Bayoushki bayou.

Comme un insecte trop près de son oreille. Pas un moustique, non, rien d'aussi agaçant. Plutôt le battement feutré des ailes d'un papillon de nuit, caressant sa mémoire d'un écho doux et amer, un souvenir poussiéreux au goût d'iode et de sang. Troublé, il en avait retenu son geste avant de déposer la couverture sur les épaules de Talula, pour mieux prêter attention à ce jeune inconnu qui reposait dans les bras de José et au murmure qui passait ses lèvres.

Ferme tes yeux.
Que j'adore.


Asphodèle cilla et pendant quelques secondes son regard quitta les limbes pour se fixer sur un élément tangible. Sur Caleb, qui le sentit très bien: ce garçon, ce garçon aveugle, le regardait. Lui souriait. Il frémit.

Bayoushki bayou. Là, juste là. A la lisière de sa mémoire. Un nom, le rire d'une mère un peu folle, un peu effrayante, qui pourtant le fascine. Le nouveau-né dans ses bras. Ses bras... ses mains?...

José se baissa pour allonger Asphodèle sur le lit et son dos massif s'interposa entre les deux regards. Caleb sursauta, comme pris en faute, et secoua brièvement la tête pour se délester de l'incongrue sensation qui avait tenté de naître en lui, cette impression pourtant tristement impossible de familiarité. Ses mains relâchèrent l'épais tissu sur les épaules de Talula, qui se retourna vers lui. Et rencontrer son regard à elle lui fit instantanément oublier ce qu'il avait pu ressentir en croisant celui du jeune rough: qui se préoccupe de la piqûre d'une écharde quand c'est une ronce qui lui lacère le visage?

"Désolé? Désolé? C’est tout ce que tu sais dire?"

Elle n'avait pas fini de prononcer le premier "désolé" que Caleb avait compris. Il déglutit, entrouvrit les lèvres comme pour répondre, mais aucun mot ne lui vint. Aucun sentiment non plus, à part des regrets, encore un peu plus de regrets.

Elle était debout et nue, il était assis et misérable et il ne voulait pas baisser les yeux, il ne voulait pas jouer le rôle du crétin tout heureux qu'on lui colle des seins sous le nez, pas avec elle. Mais la regarder en face, voir la colère sur son visage, et... quoi, du dégoût? Du mépris? En tout cas il n'y avait plus que du blanc nuageux dans ses prunelles, alors que si peu de temps auparavant, quand ils étaient tous les deux allongés, il y avait vu un bleu tellement profond, tellement intense... La manière dont elle l'avait dévisagé, alors. Il voulait s'en rappeler jusqu'à la fin de ses jours, mais en même temps il savait que cela ne se reproduirait plus jamais, et ce souvenir qu'il serrait contre son cœur mal formé était lumineux et carbonisait comme une braise.

L'insulte qui suivit, il l'encaissa en silence, comme une gifle qu'il estimait avoir méritée. Mais il ne s'attendait pas à la manière dont elle cracha ce "monsieur", à cette volonté manifeste de salir le souvenir de leur seule conversation, ce fragment de mémoire qu'il avait tant chéri depuis qu'il était prisonnier de son corps brisé. Elle l'avait frappé là où cela faisait mal. Mais ce qui était vraiment blessant, ce qui lui fit l'effet d'une plaie soudainement creusée dans son ventre, c'était l'évidence qu'elle l'avait fait exprès.

Il pensait bien avoir merdé, mais pas à ce point-là. Pourtant, quand elle lui avait parlé en entrant dans le bar sous sa forme animale, elle n'exprimait pas un tel ressentiment; pourquoi?...

Talula lui fournit la réponse attendue en lui tournant le dos pour aller s'agenouiller au chevet d'Asphodèle, geste à la symbolique si évidente que même Caleb la comprit. Quelque chose en lui chercha à éprouver de la jalousie, mais de quoi aurait-il été jaloux? Il ne la connaissait pas, après tout, ils ne s'étaient vus qu'une fois. Depuis, il lui avait menti, il l'avait négligée, ignorée. Et il avait failli causer la mort de celui qu'elle aimait - Caleb avait bien vu la manière dont elle s'était précipité vers le jeune aveugle, il se rappelait le ton sur lequel elle en avait parlé lors de leur entretien dans la mezzanine.

Il aurait aimer la haïr, la traiter de salope et jeter son foutu briquet dans la cheminée. Vendre son secret, rien que pour la faire payer. Mais en vérité, il n'en avait pas envie. Après tout, n'était-ce pas ce qu'il voulait, que cela fût terminé avant d'avoir commencé? Il l'avait bien cherché, non? Et puis c'était toujours mieux que de la pitié, n'est-ce pas? C'était forcément mieux que de la pitié.

Quel con, mais quel con...

"Kwi?"

Caleb baissa les yeux. Chips était toujours roulé en boule sur ses cuisses, mais il avait relevé la tête pour dévisager son maître d'un air soucieux: pourquoi qu'il était pas content, alors que tout le monde allait bien? Le trafiquant flatta la tête de l'animal, sans parvenir à sourire. Puis, comme s'il réalisait brusquement qu'il oubliait quelque chose d'important, il se redressa pour dévisager Rodrigue.

Le barman s'était assis au bord de son lit. Pour l'instant, il observait Asphodèle d'un air pensif, mais Caleb se doutait qu'il n'avait rien perdu de son échange avec Talula. Fallait-il s'en sentir gêné? Le Techie ne savait pas trop. De toute manière, il n'éprouvait plus grand chose de distinct à part une indescriptible lassitude.

Un autre soupir. Au moins Rodrigue avait l'air tiré d'affaires: il avait visiblement tenté de récupérer un semblant de tenue et s'occupait en mordillant l'un de ses londres, ce que ne font assurément pas les mourants.

Parce que oui, Rodrigue avait failli mourir. Seul.

Encore une goulée poisseuse bue à même la bouteille des regrets.

Sans se presser, le Techie poussa sur ses roues pour s'approcher de son barman. Quand il fut assez près, Chips quitta ses jambes d'un bond pour atterrir sur le lit de camp et il alla frotter sa tête contre le flanc de Rodrigue tout en émettant de légers kwissements satisfaits. Caleb posa un regard indéfinissable sur l'animal, avant de sortir son briquet - celui qui fonctionnait, pas le triste porte-bonheur qui lestait son autre poche. Il le tendit au Lespurien et l'observa allumer son cigarillo, comme fasciné de voir cet homme accomplir un geste aussi banal alors qu'il était aux portes de la mort quelques minutes plus tôt. Il aurait aimé pouvoir avouer son soulagement à voix haute, dire ce qu'un hume normal aurait dit dans de telles circonstances, "je suis content que tu t'en sois tiré", quelque chose de simple et sincère dans ce genre-là. Cela aurait fait plaisir à Rodrigue. Cela lui aurait confirmé que oui, sa mort aurait fait une grosse, une énorme différence.

Mais évidemment, il ne le fit pas. Il était tenté de se dire que c'était à cause de la proximité de Talula, mais c'était une mauvaise excuse et il le savait: c'était lui le problème, pas elle. Mais il en était déjà à ce stade de la dépression où on se torture avec ses propres défauts sans avoir la force d'y remédier. Alors il se contenta de tendre le bras pour flanquer une tape maladroite sur l'épaule du Lespurien, avant de murmurer:

"Tu voudras bien trouver des vêtements à la dame, s'il te plaît? Tu n'as qu'à te servir dans les miens, il y en a une malle entière là, derrière l'étagère. Ensuite tu pourras rentrer chez toi, bien sûr. Tu... tu dois avoir besoin de te reposer."

Il sembla chercher quelque chose à ajouter, trouver ce qu'il voulait dire, puis renoncer à le faire.

"Je te laisse Chips quelques minutes, d'accord?"

Il laissa tomber une seconde fois sa main sur l'épaule du barman, un peu plus lourdement, avant de faire pivoter son fauteuil et de prendre la direction de la porte. Cette fois, malgré lui, il se retourna pour jeter un coup d’œil à Talula. Elle ne le regardait pas, et il eut soudain hâte de sortir de là: il se sentait très mal et il voulait avoir quitté la pièce avant que cela ne se vît.


Dernière édition par Caleb Mancuso le 21.06.17 0:59, édité 1 fois
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- Rayon X-tra lucide - Charbre Carnivore.

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Signalement : Hûme d'un peu moins de 20 ans, 182cm, musculature sèche, plutôt maigre. Peau hâlée, tignasse brune, cicatrices en bandeau, oeil gauche laiteux et borgne, oeil droit d'un bleu profond mais inexpressif. Piercings à l'oreille. D'autres cicatrices de part et d'autres.


MessageSujet: Re: Point of disgust   01.09.11 12:29

Il a de la chaleur au creux de sa main. Elle n’est pas seulement rouge…
Elle est brune et un peu grise, un peu terne, un peu amère… Très angoissée. Elle est très pâle, sous l’illusoire. Pâle, angelot d’un blond de cendre, des yeux qui ne veulent pas qu’on les croise, qui se cachent derrière leur lactescence. Des yeux clairs, saignant d’évidences.

C’est curieux. Il n’aurait jamais imaginé voir Talula comme ça. Enragée, majestueuse et si… fragile.
Le tumulte d’un œil océan, qui se plisse, comme s’il cherchait à comprendre… Le pourquoi de cette transparence soudaine.
Sans se rendre compte de sa vision… Bien naturelle.

On se bat pour toi Asphodèle. Toutes griffes, tous crocs dehors.
Là-bas une lueur familière qui s’éloigne. Elle a des battements d’un cœur saccadé pour tout pas.

Tu penches la tête, et le regard d’un repto-marsupial croise ta vérité. Tu comprends sans savoir Asphodèle, tu comprends ce que l’innocence de Chips a perçu au-delà. Tu comprends et comme parfois tu sens l’essentiel sans en saisir le pourquoi.

Cet ambre douloureux… torture ton âme, et ce gardien qui sommeille, Asphodèle, ce gardien qui sait, qui n’a jamais oublié, qui somme et cogne à cette porte que tu as condamné, de lui ouvrir :

« Tu n’es pas seul, Benjamin. »

C’est comme un murmure qui passe, filtre d’air à peine audible. Effluve d’une essence, tentant de forcer cette serrure qui lui résiste, et ne peut finalement n’y glisser qu’un œil, celui qui grand ouvert dévisage, questionne et voit celui qui laisse entrevoir l’incroyable vérité en un filet de mots, ceux qui visent le cœur bien plus que l’oreille. Ceux qui le martèleront, aussi familier qu’étrange, aussi… inconcevable.

Parce que ta mère n’avait jamais abandonné. Parce que Vincent s’était toujours acharné, parce qu’il y avait ce tout, ce mystère, et ses liens qui se resserrent. Parce que ce n’était pas un nœud coulant mais les maillons clinquant d’une chaine que l’on forge, solide, pour garantir à tous l’appui de l’autre, dans une résistance à toutes épreuves…

Mais ce trou de serrure doucement s’assombrit, et la clarté de l’œil d’orage lentement s’estompe, happée par les effets secondaires d’une pilule greffée, malgré le rempart d’Adhenor… Elle avait trouvé là une terre fertile à assécher, dont tout le Rough du monde ne pourrait pas si facilement l’en séparer.

Les paupières se ferment, et dans un dernier effort, il serre cette main dans la sienne, cette main qui sentira l’offrande soyeuse d’une ancienne relique… Des poils d’un corail joyeux abandonnés de cette main devenue molle.

Le souffle est lent, profond, il paraît serein et calme. Chips a empêché sa mort, mais Chips n’aura pas réussi à enrayer cette pilule trop fraichement ingérée, et le combat continuera… à l’intérieur.

Car il faudra d’abord qu’Asphodèle accepte d’être sauvé.

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MessageSujet: Re: Point of disgust   02.09.11 15:07

La berceuse.

Patois inconnu, lancinante comme le sont les plus vieilles chansons élimées par le temps. Rodrigue avait les dents serrées sur son cigarillo, il en éprouvait du bout de l’incisive la texture presque molle, il sentait le goût âcre du tabac lespurien, d’autant plus nocif qu’il était de mauvaise qualité. Ça le ramenait à des sensations plus concrètes, plus sûres. Mais ses yeux peinaient à se détacher d’Asphodèle. Le gamin si grande gueule, maintenant épinglé dans ce lit, avec ses lèvres qui formaient cette assommante litanie d’enfant plutôt que ses provocations habituelles. Et cette femme, échouée à son chevet dans un élan d’abandon qui mettait mal à l’aise.
Malgré lui, avec son regard rivé sur eux, Rodrigue voulait comprendre.
Il cherchait à tirer sur le fil rouge tissé par cette chanson – c’était dangereux, il en était conscient.

L’âme d’Asphodèle était béante comme une plaie fraîche.

Elle appâtait les charognards.

Alors Rodrigue se fit violence pour regarder ailleurs. Respirer plus profondément pour mieux intégrer l’idée que tout cela ne le regardait pas. Sa tête pivota, presque mécaniquement. Caleb, assis dans son fauteuil, le menton levé, avait l’air malheureux. Ça n’avait rien de nouveau. Malheureusement. Le regard de Rodrigue chercha encore à fuir, un peu plus loin. Sur José, qui semblait toujours savoir quoi faire sans même prendre la peine d’y réfléchir : il s’en allait. Avait-il senti venir l’altercation entre la maquerelle et le Techie ? Probablement pas. Mais toujours est-il qu’il disparu avec une discrétion proprement incompatible avec sa carrure au moment même où le premier « Désolé » tonna. Le barman fixa la porte close, ses mains dessinant des œillères sur ses tempes pour mieux se focaliser sur la poignée immobile. De près comme de loin, il avait simplement la mine groggy de celui qui se relève péniblement de convalescence. En vérité, il résistait péniblement à l’envie de regarder. Il savait que ce spectacle ne lui plairait pas.

Aussi, comme un mime enclos dans son propre espace et indifférent à l’agitation environnante, il baissa précautionneusement ses mains, ploya son torse et récupéra du bout des doigts la couverture qui avait été jetée sur le sol. Il la replia avec des gestes sans ampleur, l’œil dans le vague. Sans avoir besoin de voir Caleb, il pouvait trop bien imaginer son expression, l’émotion ravalée, mais qui crevait les yeux. Elle devait avoir son importance, pour qu’il la laisse l’insulter sans broncher. Sa main lissa des plis inexistants sur la couverture. Caleb… il était du genre à souffrir dans le silence. Mais un silence retentissant, torturé jusqu’à l’insoutenable. Et cette femme inconnue, qui s’agenouillait auprès d’Asphodèle, elle aussi avait l’air blessée, tout aussi profondément. Drôle de spectacle.

Un grincement devenu un peu trop familier le fit ciller. La chaise roulante venait de s’arrêter devant lui. Rodrigue retarda au maximum l’instant où il lui faudrait relever la tête, la seconde où le portrait qu’il se faisait du Techie irait se gluer à la réalité. Il accueillit Chips sur ses genoux avec un sourire tracé le temps d’un soupir ; puis sa main large et brune fourragea généreusement dans la toison carmine.

« Merci, bestiole. T’es un sacré héros, toi… »

Sa voix sonnait mal, trop rocailleuse et pas assez forte. Chips cala sa tête contre son flanc en kwissant. Rodrigue aurait eu du mal à s’expliquer ce qu’il s’était passé, mais la responsabilité de l’animal adhénorien ne faisait pas l’ombre d’un doute. Il était incapable de se rappeler précisément de ce qu’il s’était passé durant ces dernières heures, mais le regard que lui avait adressé Caleb à son réveil le laissait croire qu’il avait échappé à quelque chose de très moche. Grâce à Chips, encore. Rodrigue flatta affectueusement son poitrail du bout des doigts.
Enfin, lorsque ses yeux pervenche montèrent croiser le regard du trafiquant, son attention fut soudainement happée par le briquet que lui tendait Caleb. Il eut l’air surpris, le temps qu’il lui rende un sourire discret, sans doute en guise de remerciement tacite. Il lui fallut s’y reprendre deux fois pour actionner convenablement le silex récalcitrant ; la flamme grignota l’extrémité du cigarillo et son parfum plein et épicé lui laissa aussitôt un sentiment de satisfaction aussi intense que factice. Il retint le cigare entre deux doigts, puis expira longuement, un coude calé sur son genou.
Sans qu’il s’y attende – et c’était d’autant plus déconcertant que Caleb se trouvait sous ses yeux – le trafiquant allongea son bras pour lui tapoter l’épaule. Rodrigue se figea, scrutateur. Lentement, l’impression d’avoir déjà vécu une scène à peu près semblable se fraya un chemin dans son esprit encore embrumé.

Caleb arrêté devant lui, sa main arrêtée sur son épaule, qui lui disait…

…Qu’il était désolé.


Le Lespurien observa le visage du Techie avec une expression indéfinissable, qui se délita graduellement lorsque Caleb lui confia la mission de vêtir la dame aux yeux blancs. Il acquiesça avec lenteur. La dernière requête du Techie l’étonna davantage, et lui laissait l’étrange impression que Caleb avait choisi… de battre en retraite.

Cette femme devait beaucoup lui plaire.

Et c’était une façon très atténuée de présenter la chose. Rodrigue jeta un regard sur la maquerelle, dont les cheveux s’écoulaient en vagues légères sur les angles racés de ses épaules. Il ajouta sur un ton tranquille, sans lâcher Talula des yeux :

« Entendu, Patron. »

La chaise roulante commença à s’éloigner avec son petit grincement misérable, et Talula ne se retourna pas. Le silence d’Asphodèle était pesant, lui aussi. Et à cause de tous ces éléments, l’atmosphère de cette pièce devenait extrême ; en un sens, il comprenait pourquoi Caleb voulait partir, même s’il était encore loin d’en cerner pleinement toutes les raisons. Rodrigue se leva, pensif, et patienta quelques secondes debout – il s’était redressé trop vite pour son bien, et son champ de vision menaçait de partir en vrille. Une fois stable et à peu près certain qu’il n’allait pas flancher au premier pas, il reposa son regard silencieux sur Caleb, et, comme s’il se souvenait de quelque chose d’important, il se décida à le rattraper en quelques enjambées rapides.
Sa main s’appesantit sur l’épaule du Techie. Rodrigue s’était légèrement penché en avant ; il prit le temps de lui adresser un sourire qui se voulait rassurant, et amical même :

« ... Votre briquet. »

Il glissa l’objet dans la main de Caleb.

« Merci. »

Il accentua furtivement la pression de sa main sur son épaule. Silencieux, toujours. Une autre impression remonta doucement à la surface – l’envie de prévenir un autre départ semblable à celui-ci - mais elle s'effaça presque aussitôt.

Rodrigue ôta sa main ; il s’efforça de penser à autre chose.

La malle, il la trouva sans difficulté. Pour ce qui était de l’entreprise délicate de choisir parmi des costumes d’homme de quoi habiller une femme, son esprit maniaque s’accorda plusieurs minutes de réflexion intense. Chips, qui l’avait suivi, avait les pattes posées sur le rebord de la malle et suivait d’un œil qui avait presque l’air critique le tri du barman. Il reniflait çi de là et kwissait volontiers quand une chemise un peu mâchouillée sur les bords lui rappelait une de ses folles aventures. Après quoi, avec ses quelques pièces de vêtements laborieusement choisies sous le bras, Rodrigue s’approcha à pas lents du lit qu’occupait Asphodèle. Il inclina la tête, indécis quant à la façon d’aborder sans heurt la jeune femme silencieuse.

« Madame… »

Ses yeux glissèrent sur les chevilles nues de la jeune femme, attirés par le contraste de cette peau dorée sur le gris austère de la réserve. Une pause. Juste le temps de forger une phrase parfaitement artificielle, presque atone :


« Si vous voulez bien accepter ceci, provisoirement… »

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MessageSujet: Re: Point of disgust   15.09.11 5:19

Mais qu'est-ce qui n'allait pas dans la tête de ces bipèdes?!

Blotti contre le flanc de Rodrigue, Chips émit un nouveau glapissement, plus accentué que les précédents. Il cherchait à attirer le regard du barman, mais ce dernier restait obstinément fixé sur Caleb et son briquet, et Chips ne comprenait pas: tout allait pourtant pour le mieux, non? Il avait sauvé Afo et Rodrigue, il avait réparé le mauvais rough dans la poitrine de Caleb, il avait annulé la drôle de magie qui avait privé Talula de ses jolies longues jambes et lui-même de sa belle fourrure rouge. Il avait rempli sa mission, et vachement bien en plus, fallait le reconnaître - Rodrigue avait même dit qu'il était un héros, oui mesdames et messieurs. Alors pourquoi tous ses fichus copains étaient si tristes?

Caleb s'éloigna et Chips bondit à bas du lit de camp pour le suivre, bien décidé à lui faire comprendre qu'il n'appréciait pas le peu de cas qu'on faisait de ses efforts. Tandis que Rodrigue interrompait le trafiquant dans sa fuite, l'animal contourna le fauteuil, sauta sur les cuisses amorphes de l'hume et posa ses pattes antérieures sur sa poitrine pour lui lancer un regard qui se voulait à la fois furieux et peiné:

"Caleeeb..."

Le Techie baissa les yeux vers lui et glissa une main dans son épaisse collerette carmine pour y abandonner quelques gratouilles, mais ses caresses avaient le même manque de conviction que celles de Rodrigue, et il ne souriait pas plus que quand la Dame à Crocs avait crié. Les oreilles de Chips s'affaissèrent sur son crâne et il émit un petit gémissement, en espérant que cela permettrait à l'hume de comprendre qu'il était grand temps de se réjouir: Talula était là, donc tout devait aller mieux. C'était pour cela qu'il avait quitté le bar, avant le début de toute cette folie humeno-animalière. C'était la règle du jeu. Il ne comprenait pas pourquoi personne dans cette pièce ne voulait la suivre: à quoi ça sert de faire exprès d'être malheureux?

"Ne fais pas cette tête, bonhomme. Ça va aller. Va aider Rodrigue."

L'animal ne bougea pas. Il continuait à dévisager l'hume de ses yeux vert et or, silencieux, contrarié. Inquiet. Alors Caleb attrapa délicatement l'une de ses longues oreilles pour l'approcher de sa bouche et y murmurer quelque chose d'une voix que personne d'autre ne pourrait entendre. Chips cilla, sa queue balayant les jambes inertes du Techie en saccades troublées. Puis, comme s'il prenait une décision solennelle, il allongea le coup pour frotter son museau contre la joue mal rasée de l'hume, avant de bondir par-dessus l'accoudoir du fauteuil pour rejoindre Rodrigue.

Il flanqua un coup de tête dans la jambe du barman, comme pour lui dire que c'était bon, qu'il ne lui en voulait pas. Puis, la question étant close, il s'employa à surveiller l'exécution rigoureuse de la mission que le Lespurien s'était vue confiée.

Quand Rodrigue se releva avec les vêtements dans ses bras, Chips les considéra d'un oeil critique: étaient-ils dignes de remplir l'office auquel on les destinait? C'est que c'était important les nhabits, il avait bien compris cela quand il était hume. Et ceux-là étaient pour la Dame, il avait entendu Caleb le dire, alors ça devait être encore plus important, parce que ça devait lui laisser des endroits où cacher des sucres et des cacahuètes; est-ce que Rodrigue y avait pensé? Enfin bon, c'était ceux de Caleb à la base, donc ils devaient au moins respecter les impératifs légaux qui régissaient les cachettes à friandises.

Escortant les Nouveaux Atours de Madame, Chips trottina jusqu'au lit où gisait toujours Asphodèle. Comme il approchait l'étrange couple et que leur peine s'imposait à lui, son attitude gaillarde sembla faiblir à nouveau, avant de se réaffirmer avec force: non, il n'avait pas le droit de faiblir, pas après que Rodrigue l'ait appelé le héros, pas après ce que lui avait dit Caleb; l'hume n'avait prononcé que quelques mots, mais cela avait rappelé à Chips ce film sur les guerriers itinérants d'Adhenor qu'ils avaient vu tous les deux, et ce moment où le héros, justement, disait que quand on est fort et qu'on a de grands pouvoirs, on a aussi de grandes reson... repson... resespson... bref, faut assurer pour tous les autres branquignoles.

Et il était le héros, oui ou rough?

L'animal se hissa sans effort sur le lit et s'approcha de Talula pour s'asseoir juste à côté d'elle. Elle aussi, elle portait la douleur sous et sur ses atours d'illusions. Chips s'allongea pour poser la tête sur la main ambrée qui ne retenait pas celle d'Asphodèle, en un encouragement muet; après tout, peut-être qu'il était tellement mignon qu'elle retrouverait le sourire. En plus, voilà que Rodrigue lui offrait ses nhabits, dans un parfait timing de remontage de moral. Pas fâché d'avoir enfin un peu d'aide, Chips fit un clin d'oeil des deux yeux au barman, avant d'accentuer son offre par un très assuré:

"Parce que l'a gardé le kwi brille. Kwi sûr."

Et, manifestement satisfait, Chips se releva et entreprit de s'installer entre Asphodèle et le mur, non sans piétiner affectueusement le ventre du jeune aveugle au passage. Il força le passage sous le bras du malade, s'en faisant une écharpe, avant de s'allonger sur le flanc pour rester à ses côtés tout en surveillant Talula et Rodrigue du coin de l'oeil: c'était quand même pas facile de tous les aider en même temps, ils avaient intérêt à lui réserver un vraiment énorme paquet de chips, cette fois.

Même si, en vérité, il avait déjà été récompensé par le compliment de Rodrigue. Et par ce que Caleb lui avait dit.

Merci d'être revenu.
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MessageSujet: Re: Point of disgust   28.10.11 21:50

Les mâchoires de la maquerelle étaient serrées.

Qu’il parte, enfin ! qu’il parte donc ! elle s’en moquait !
Toute son âme, tout son corps brûlait de voir partir ce vaurien, ce misérable de Caleb. Et que sa clique y passe avec !

Bien que Talula ne leur accordât aucun regard, ses sentiments au sujet de Caleb et Rodrigue étaient clairs. Clairs comme la colère.

Sa main retenait celle d’Asphodèle, Asphodèle qui ne se réveillait pas, pas comme elle, pas comme il l’aurait dû.

Elle aurait aimé y voir plus qu’un acte, une métaphore lancée à l’inconscient du gamin, un appel : j’ai les mains vides, mais elles peuvent encore te retenir. Tu ne peux pas partir. Pas toi ; tu es si jeune encore…réveille-toi ! Hurle, crie quelque chose ! Moque-toi, vas-y, puisque tu l’as, ta scène pathétique, tes cent milles raisons de piquer et de te battre ! Bats-toi !

Mais le poignet était mou dans sa paume, à peine traversé par une faible impulsion : le son d’un cœur, lointain, réglé comme une horloge dans un corps abîmé.

Alors, quoi ? T’abandonnes? Siffla-t-elle très bas, entre ses dents comprimées, sur ce ton provocant qu’affectionnait tant Asphodèle.

S’il lui arrivait quelque chose…
S’il lui arrivait quelque chose.

Elle se rendit alors compte que l’autre, l’homme de main de Mancuso, l’avait rejoint. Plongée dans sa colère froide et dans ses injonctions mentales à l’égard de l’adolescent, elle l’avait à peine perçu. Elle n’avait pas plus remarqué l’éclat carmin de Chips se faufilant contre le jeune homme.

Peut-être que ce fût cela, le déclic : trop de fois aujourd’hui, elle avait été prise en flagrant délit de faiblesse. Il était grand temps de changer la donne et de taire ses émotions.

Quand Rodrigue lui tendit quelques vêtements, le visage tourné vers le sol, Talula ne tendit pas la main tout de suite.
Elle chercha son regard.
Silencieuse.

Il avait d’étranges yeux pervenche.

Sa main suivit lentement le trajet de son regard, et c’est d’un geste ferme qu’elle s’empara de la tenue proposée par Rodrigue.

Merci.

Elle se retourna, le temps d’enfiler l’ample chemise et le pantalon que lui avait rapporté le barman. Le contact du tissu sur sa peau était froid, était frais, et elle avait la sensation incongrue de regagner ses esprits alors même qu’elle reprenait ces conventions humesques.
Lorsqu’elle eût terminée de s’habiller, elle s’accorda quelques brèves secondes pour se recomposer une posture droite. Altière. Inaccessible. Elle se tourna à nouveau vers Rodrigue, et s'approcha calmement de lui, sa tête ambrée doucement inclinée et sa voix suave, vipérine.

Je m’occuperai de l’installer au bordel le temps qu’il se remette, l’informa-t-elle.
C’était une affirmation très calme, et qui n’attendait pas vraiment de retour.

Je reviens le chercher. Ces vêtements te seront rendus.

Ce qu’elle ne dit pas, c’était : « touche à un de ces cheveux, et je te tue. »
Il n’y avait pas besoin de le dire. Cela était clair comme de l’eau de roche.

Elle considéra une dernière fois avec attention l’homme aux yeux pervenches. Elle aurait voulu rajouter quelque chose, elle sentait qu'il y avait quelque chose, mais elle ne savait pas quoi. Elle ne pouvait le dire. C'est brusquement qu'elle fit demi-tour et disparut dans le cadre de la porte.
Au revoir.

S’il lui arrivait quelque chose, il paierait le prix cher.
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