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 Reload & Sheathe

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- Un dernier verre ? Mmh ? - Innocent perverti

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Signalement : Hume, la trentaine, carrure solide, 1m85, cheveux noirs, yeux bleu pervenche, cicatrice sous l'oeil gauche.


MessageSujet: Reload & Sheathe   25.07.11 16:53

Si certaines choses n'avaient pas été bouleversées, la détonation aurait probablement déchiré l'air à cet instant précis. Rien ne vint troubler le calme du bar, hormis peut-être un éternuement de Chips, qui dormait sur une banquette.
Rodrigue sembla s'extirper d'une profonde réflexion, et dit avec une sorte de réticente honnêteté :

« Il m’inquiète. »


Naturellement, semblaient dire les yeux du médecin. Il partageait son sentiment ; et il n’avait d’ailleurs pas hésité à en faire part au principal concerné.
Rodrigue versa encore un peu de maltas dans le tumbler chargé de glaçons, d’un geste économe, presque inconscient. La glace émit un craquement, lourd et cristallin à la fois. Un homme non loin émergea de sa somnolence pour dire que ça portait toujours bonheur, «de par chez lui» ; puis sa tête retomba lourdement sur le comptoir, signe qu'il avait beaucoup travaillé à s'attirer de la chance. Rodrigue acquiesça avec un sourire posé, soigneusement préconçu. Oui, il savait. Son regard glissa ensuite sur le médecin, puis vers l’escalier qui menait à la mezzanine. L’artifice qui lui servait de sourire s’estompa un peu.

« C’est de pire en pire. »

Coup d’œil, sombre.

« N’est-ce pas ? »

Silence. Il ne fallait pourtant jamais évoquer trop ouvertement l’état de Mancuso, surtout dans le bar toujours plein d’oreilles indiscrètes. Surtout depuis l’attaque. Surtout depuis que la maigreur de ses jambes était devenue si flagrante qu’on ne pouvait même plus faire semblant de croire que ce n’était que passager. Mais le médecin sirotait son verre avec un recueillement qui en disait déjà trop.

« Oui, finit-il par soupirer. J’ose à peine espérer que le voyage qu’il prépare n’aggravera pas son état. »

Un temps. Rodrigue posa la bouteille de maltas sur le comptoir comme si de rien n’était, n’offrant rien d’autre qu’une expression impassible. Mais le docteur avait guetté sa réaction, et ce seul silence lui permit d’affirmer, avec ce ton compatissant et ferme avec lequel il prononçait ses diagnostics :

« Il ne vous a rien dit. »

Le barman se contenta de remuer lentement la tête. « Non ». Impavide, encore une fois. La ligne de ses épaules oscilla légèrement – il se servait aussi un verre.

« Monsieur Mancuso, reprit le docteur, m’estime en mesure de vous convaincre que vous n’avez rien à vous reprocher. »

Cette remarque du docteur arracha une petite seconde de stupeur au Lespurien. Il redressa la tête, avec l’air de ne pas avoir tout compris, puis se recomposa une expression neutre. Il répliqua cependant avec une raideur mal contenue :

« Sans importance. Le problème n’est pas là. »

Le problème, Docteur, c’est cette tâche noire dans la tête de Caleb. Le désespoir, ce poisseux désespoir qui englue ses yeux. Pour lui, rien n’a changé depuis le jour où il s’est planté un couteau dans la cuisse et qu’il n’a rien senti. Il n’accepte pas cette condition – et qui l’accepterait ? Caleb est fait pour mieux que ça.
Mais il n’y a pas que l’état de ses jambes, ou la déroute du D-Bar, non... Il y a aussi cette femme. Celle aux pupilles blanches. Et à cela s’ajoute sûrement la multitude de regrets et de poisons qu’un homme est capable d’accumuler en trente ans d’existence. Il a été trop seul, trop longtemps. Mais surtout, il croit que rien n’a changé. Voilà le problème.



Ils parlèrent encore un peu, accoudés au comptoir, s’échangeant des banalités toutes destinées à dissiper le silence embarrassant qui les guettait. Le médecin Balayeur finit par prendre congé. Il lui adressa un salut tacite en coiffant son chapeau, puis s’en alla. Il avait laissé quelques indications griffonnées sur un billet et un flacon de cachets, dont Rodrigue se désintéressa très vite.

Il but un peu de maltas, observant d’un œil morne le bar au trois-quarts vidé de ses clients habituels. Ce n’était pas étonnant en soi ; beaucoup étaient morts sans bruit, d’autres avaient décidé de quitter Sécaria pour d’autres continents, « qui eux sont moins rough que cette damnée ville ». Certains avaient simplement renoncé à venir régulièrement au D-bar à cause de l’épaisseur sans précédent du brouillard. Et ceux qui restaient fidèles à leurs petites habitudes déclamaient volontiers que tout foutait le camp, surtout depuis quelques mois.

…Cinq mois.

Et il ne s’était pratiquement rien passé dans la vie de Caleb. A part, peut-être, une ou deux rencontres malchanceuses hors des quatre murs de sa chambre. Et Rodrigue l’avait regardé dépérir, de loin, sans ciller. Obstinément incrédule.
Il avait eu le temps, en l’espace de ces cinq mois, de se faire traquer de nuit par une jeune fille décidée à le tuer, de se prendre en conséquence une balle dans les côtes, et de changer d’appartement. Il officiait pourtant quotidiennement au bar, à jouer l’inamovible pièce de l’échiquier. Toujours souriant. Méfiant. Écœuré par cette espèce de stagnation qui habitait l’atmosphère du Downward. Il n’avait plus beaucoup parlé à Caleb depuis plusieurs jours déjà, sans trop s’attarder sur les motifs de son propre silence. Ou plutôt, en s’évertuant à ne surtout pas penser au « pourquoi ».

Ce fiel.

Quand il avait avoué au docteur que Caleb l’inquiétait, comme ça, de but en blanc, ce n’était pas seulement en raison de son état de santé dangereusement dégradé.

Une peluche endormie au fond d’un placard, un briquet manipulé avec un air distrait, l’absence de photographies sur les murs d’une chambre… Un feu de cheminé pour seul spectacle quotidien. Un cauchemar permanent.

A chaque fois qu’il regardait Caleb, il se souvenait de chacun de ces petits détails avec une précision meurtrière. Il avait peur.



C’était la même émotion violente qu’il avait éprouvé quelques mois plus tôt, lorsque le Techie avait commencé à négliger sa santé. La rageuse incompréhension, le dégoût, la déception, qui tâchaient de rouge sale tout ce qui tombait sous son regard. La rage de ne pouvoir rien faire et le danger d’en faire déjà trop. Alors, comme s’il entretenait l’idiot espoir de ne pas aggraver davantage les choses, il évitait de s’attarder auprès de son patron. Quant à savoir si c’était une sage décision ou un beau désastre en germe, il préférait ne pas se poser la question. Mieux valait fermer les yeux. Attendre et serrer les dents.

Rodrigue était tellement obnubilé par la menace que lui-même représentait, qu’il ne remarqua à aucun moment que cette pulsion de destruction… n’était pas la sienne. Il n’avait fait que l’absorber, inconsciemment, au fil du temps. Et là-haut dans ses appartements, Caleb avait eut tout loisir de planifier son suicide, sans que Rodrigue s’en rende compte.


Sa main passa sur le zinc mordoré du comptoir. Il chercha du coin de l’œil l’horloge – les aiguilles pointaient sur deux heures du matin – puis considéra avec lassitude ses mains figées. S’occuper. Penser à autre chose, c’était tout ce qui lui restait à faire. Le Lespurien fit quelques pas sur le côté pour allumer la radio, qui se mit à diffuser des notes cajoleuses de saxophone dans l’air assoupi du Downward. Il s’arma alors d’un chiffon et entreprit pour la troisième fois de la soirée l’astiquage complet du comptoir.



Du bois qui grince.

Il avait perdu l’habitude d’entendre ce bruit.

Des mois auparavant, à l’aube de chaque jour, ce simple son perçu depuis le bar lui aurait fait lever la tête de son travail. Il aurait par avance placardé un sourire poli sur son visage, peut-être rajusté le col de sa chemise, avec l’application et le sérieux machinal d’une troupe de soldats passée en revue. Mais depuis, il n’y prêtait évidemment plus la même attention.
Ce grincement léger des marches, lorsque le maître des lieux descendait de ses appartements. Reconnaissable entre tous, parce qu’irrégulier. Cela faisait trop longtemps qu’il ne l’avait pas entendu. Alors, Rodrigue ne se rendit pas immédiatement compte que quelqu’un empruntait effectivement l’escalier, tout occupé qu’il était à briquer méthodiquement le comptoir.

Il fallut attendre quelques secondes. Le temps qu’une ombre pénètre son champ de vision réduit. Qu’il sourcille et relève la tête, déjà persuadé qu’il ne fixerait que l’impeccable pénombre du bar.
Que la réalité lui assène enfin une claque magistrale.

Son expression de pierre se fissura brusquement sous le coup de la stupeur. Il le dévisagea, sentant distinctement en lui quelque chose de lourd – lourd comme une vieille cathédrale – s’écrouler, tomber en ruines cahotantes, et ne rien laisser debout qu’une seule émotion, froide et neuve. Trop primaire et nette pour être appelée avec raison « bonheur » ou « joie ». Il n’avait même pas envie de sourire. Non, c’était plus viscéral : cela tenait plutôt de l’absurde satisfaction teintée d’hébétude que l’on éprouverait en voyant un mort se relever.
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Signalement : Hume Evolus d'environ trente ans, pas très grand (1m72) et peu épais en ce moment, cheveux châtains, yeux noisette, bel homme, vêtements de très belle facture, pas de cicatrice visible quand il est habillé à part une entaille en virgule sous l'oreille gauche


MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   01.08.11 21:32

Son visage dans le miroir. Pas la psyché de sa chambre, non. Le miroir de son armoire de toilette, celui accroché au-dessus du lavabo. Bien trop haut pour un infirme en fauteuil roulant.

Juste son visage dans ce miroir accroché à hauteur d'homme. A hauteur d'être vivant.

Fatigué, amaigri. Une barbe plus que naissante, des cheveux trop longs. Un air légèrement hébété, un regard toujours un peu vide. Il n'avait pas l'air heureux. De fait, il ne se sentait pas heureux. Il n'osait pas.

Des gestes lents, mesurés, comme pour ne pas briser l'atmosphère surréaliste du moment, ne pas abréger trop vite ce qui ressemblait à un rêve d'une beauté cruelle. Il attrapa une à une toutes ses affaires de toilette posées à côté du lavabo pour les remettre à leur véritable place, sur l'étagère accrochée juste sous le miroir - celle qui avait eu le temps de se couvrir de poussière. Il rinça son blaireau, rigide d'avoir été mal nettoyé et d'avoir trop peu servi, puis l'utilisa pour badigeonner largement ses joues de mousse blanche. A aucun moment il ne quitta son reflet des yeux, même pour rincer son rasoir. Il avait la sensation absurde mais tenace que s'il baissait les yeux, s'il ne faisait qu'entrevoir ses jambes, il se rendrait compte qu'elles étaient toujours aussi mortes et qu'il n'aurait plus qu'à se réveiller d'un énième cauchemar.

Mais voilà, Caleb ne dormait pas. Cette image dans la glace, c'était la réalité, sa nouvelle réalité, fabuleuse, inespérée. Il l'avait payée, peut-être trop chère - que savait-il vraiment de ce que Seel lui avait fait? Mais elle était là, devant lui, en lui. Son reflet dans le miroir.

Il passa plusieurs fois ses paumes emplies d'eau glacée sur son visage, savoura la sensation des gouttes qui se faufilaient sur son torse dénudé, ce frisson tellement réel... Toujours plié en deux, il écarta les doigts avec des précautions d'enfant, pour voir.

Plus aussi odieusement squelettiques, pas encore musclées. Un peu vacillantes mais bien droites, sans raideur incongrue, sans escarre. Et le parquet, qu'il sentait sous la plante de ses pieds.

Il était debout.

Et son genou...

Caleb se redressa en inspirant profondément, pour vaincre le vertige qui le gagnait. Son miroir lui renvoya l'image d'un homme qui paraissait soudain beaucoup plus jeune, pas tant à cause de son menton rasé que de cet air un peu misérable de celui qui n'ose pas croire à sa chance et qui n'a personne pour le rassurer sur sa réalité.

Oh, personne, vraiment?...

Le Techie inspira encore une fois et son regard commença enfin à regagner un peu d'éclat. Il s'empara de son holster et de sa chemise sale et quitta la salle d'eau pour gagner sa chambre, d'un pas toujours assez lent mais qui n'avait plus l'hésitation branlante de ses précédents actes. Il accrocha son arme près de l'armoire et jeta le vêtement dans un coin de la pièce, oubliant dans sa poche la lettre maladroite qui avait tenté de justifier sa mort. Puis il attrapa un vieux costume dans sa penderie (les récents devaient être dix fois trop larges pour sa carrure de grand malade) avant de s'habiller avec une hâte qui ne lui était pas coutumière: peu importaient les apparences, tout ce qu'il souhaitait à présent c'était quitter ce foutu appartement avant que le charme ne se fût dissipé. Avant de revoir le fauteuil roulant abandonné près de la cheminée.

Caleb enfilait encore sa veste en descendant l'escalier qui le menait au premier étage, impatience qui faillit lui faire dévaler les marches plus vite que prévu: ses jambes manquaient encore d'assurance. Se contraignant à une allure plus raisonnable, le Techie déboucha dans la mezzanine. Il fut surpris d'y découvrir que seuls les murs avaient été refaits; brique, ciment et fer pudlé, sans aucune décoration, sans aucun meuble. Le bureau d'un mort.

Pression soudain incongrue du revolver contre ses côtes. Il s'en était fallu de peu, de si peu...

Quelques pas, de plus en plus mesurés. Une autre porte. Et le bar. Caleb cligna des yeux, surpris de réaliser à quel point cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu le Downward, étonné de la bouffée de nostalgie et de tendresse que ce simple panorama provoquait en lui. Dire qu'il avait failli ne plus jamais voir cela...

Le frottement du tissu sur le laiton.

Caleb tourna la tête. Il était là, bien entendu. Toujours à son poste, à nettoyer ce qui n'avait pas besoin de l'être, à prendre soin de ce qui ne pouvait plus être sauvé. Obstiné dans son silence et ses secrets, étouffé par ses incertitudes et sa culpabilité. Caleb avait l'impression de le revoir pour la première fois depuis des années, comme si ce n'était pas le même homme qui hantait son appartement du temps où tout était noir et gluant.

Il était resté après la fermeture. Comme il l'avait promis.

Descendre l'escalier en faisant le moins de bruit possible, peut-être parce qu'il aimait l'idée que Rodrigue ne le vît pas tout de suite, sûrement parce qu'il devait se cramponner à la balustrade pour éviter à son corps malhabile de rater une marche. Puis une pause, un pied encore sur la dernière marche, le bras sur la rampe. Le temps qu'il fallut à Rodrigue pour lever les yeux. Le temps qu'il fallut à Caleb pour, enfin, se risquer à sourire.

Parce que le bonheur ne sert à rien lorsqu'on ne peut le partager avec personne. Et que cela, au moins, avait l'air d'avoir changé.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   03.08.11 21:06

Et ce bel abruti souriait.

Comme si de rien n’était. Non, pas exactement – il fallait bien lui concéder la nuance : il y avait dans le pli de son sourire tout juste esquissé quelque chose de fébrile, d’attentif, et en quelque sorte plein de retenue. Mais il était heureux.
Pour la première fois depuis très longtemps, c’était ce parfum de soleil qui émanait de Mancuso. Une joie contenue, incrédule, qui commençait tout juste à trouver un reflet de connivence sur le visage de Rodrigue. Pas grand-chose ; juste la ligne des lèvres assouplie par la stupeur ; un peu de lumière supplémentaire dans ses yeux pervenches. Il en était encore à dévisager Caleb, sans chercher à comprendre.

Vous connaissez, ce désir absurde de remonter le temps pour effacer ses erreurs ? Celui qui nous ferait tirer sur la bobine, scruter avidement les négatifs, effacer les erreurs et les remplacer par un tendre fondu de noir. Rodrigue était trop pessimiste pour ce genre de choses. A aucun moment il ne s’était imaginé réparer ses impairs, réorganiser l’enchaînement des scènes à sa convenance. Il avait regretté, bien évidemment. Mais la réalité ne lui avait laissé aucune espèce de répit fantaisiste.
Et voilà que cet homme au pied de l’escalier venait bouleverser l'ordre établi. Caleb, debout. Comme du temps où l’état de santé de son patron ne faisait pas partie de ses sujets de préoccupation. Sa main reposait encore sur la rambarde ; il était rasé de frais, et portait des vêtements qui sans être neufs présentaient bien. Il avait tout simplement l’air vivant. Comme autrefois.


Le premier geste de Rodrigue fut de porter une main distraite à son visage. Légèrement, sans avoir l’air d’y penser, il effleura son œil scarifié. Puis sa main retomba sur le comptoir avec la même patience, sans qu’à aucun moment son regard ne se soit détaché du Techie. Peut-être parce qu’il partageait avec Caleb cette peur insensée que tout pourrait disparaître s’il ne faisait pas attention au moindre de ses mouvements. Après tout, Caleb était debout et il avait toutes les raisons du monde de ne pas y croire.


Alors il décida de s’avancer. Il prit son temps pour contourner le bar ; une main planait encore au niveau du comptoir, et la pulpe de ses doigts en effleurait la surface brillante. Caleb, toujours dans sa ligne de mire. On aurait pu croire qu’il doutait de ce qu’il voyait, tant son regard était insistant, scrutateur à la limite de l’indécence. Mais non. Il y avait autre chose. Rodrigue avançait, pas à pas, et le décor pivotait graduellement derrière Caleb qu’il ne lâchait toujours pas des yeux. De plus près, on pouvait toujours noter le contour de ses yeux terni par la fatigue, les joues caves, les sillons sur son front accentués par l’éclairage. Caleb était plus petit que lui, remarqua-t-il distraitement, comme s’il redécouvrait ce détail, ou que la différence de taille s’était accrue depuis la dernière fois qu’ils s’étaient fait face. Et il souriait.
Le mort qui s’était relevé – et l’image était bien plus proche de la réalité que ce qu’il imaginait – le regardait, l’air de guetter sa réaction. Elle vint. Avec une espèce de brusquerie qui frisait la maladresse, il fallait bien le dire. Rodrigue posa sa main contre l’épaule droite du Techie. D’une poussée de la paume un peu raide, il l’attira contre lui. Son autre bras passa dans le dos, et il ne se priva pas pour lui asséner une tape entre les omoplates plus vigoureuse que le voulait l’étiquette. Là seulement le Lespurien consentit à afficher un large sourire. Il se surprit à rire un peu, sans nervosité excessive, mais avec un soulagement qui avait quelque chose de désemparé.

Sans doute aurait-il été de bon goût d’ajouter quelque chose. Une question de préférence, histoire d’éclairer la situation. Il aurait même pu l’appeler son ami, employer son prénom, et ainsi lui donner quelques bonnes raisons pour le frapper. S’il en avait eu le temps, bien sûr.
…Mais c’était sans compter sur les réflexes de Caleb.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   04.08.11 22:34

Caleb n'avait pas vraiment d'idée préconçue sur la réaction qu'aurait Rodrigue en le voyant. Il y aurait de la surprise, forcément. Sans doute un peu d'incrédulité, voire un instant de frayeur. Une exclamation, un juron? Oh allez, pendant qu'on y est, pourquoi pas un grand rire et une tournée générale?

Mais Rodrigue ne faisait rien de tout cela. Il se contentait de le dévisager, silencieux. Il fallait le connaître pour déceler la stupeur sur ses traits figés, et encore, c'était comme si elle les frôlait sans oser vraiment s'y inscrire. Au bout de plusieurs dizaines de secondes, il entreprit de contourner son comptoir avec des gestes interminables et le sourire de Caleb s'accentua: il avait été idiot dans ses prévisions. Monsieur Rodrigue Llorandes n'était pas du genre à pousser des hauts cris, battre des mains ou afficher bêtement ses émotions sur son visage; laissons ces manifestations de sensibilité aux humes, voulez-vous?

Il vit venir la main du Lespurien, mais décida qu'après tout c'était jour de fête et qu'il pouvait bien supporter que l'homme qui avait été son seul soutien pendant la moitié d'une année lui flanquât une tape sur l'épaule.

Ce fut à cet instant que ce grand con décida de lui faire ce qu'il faut bien se résoudre à appeler un câlin.

Si vous avez déjà essayé de papouiller un chat qui n'en avait pas envie, vous aurez une petite idée de ce que fut la réaction de Caleb. Sinon, sachez simplement que ce fut extrêmement rapide, trop pour que Rodrigue pût comprendre ce qu'il s'était passé entre le moment où sa seconde main passait dans le dos du Techie et celui où il se retrouva à un bon mètre de ce dernier, la poitrine douloureuse de s'être pris une bourrade sans tendresse et avec un index brandit bien à la verticale à quelques centimètres de son nez. Histoire de faire bonne mesure, Caleb avait également trouvé le moyen de mettre la fin de la rambarde de l'escalier entre eux. Et il ne souriait, mais alors, plus du tout.

"Rodrigue? Non."

Il prit sa respiration, sembla chercher le mot qui explicitait le mieux ses pensées profondes, puis finit par répéter:

"Sérieusement... non."

Ils étaient en public en plus, merde!

Notons qu'il devait quand même vouer une affection certaine à Rodrigue pour que sa main droite se fût contentée de former un simple doigt d'avertissement et pas un poing destiné à devenir une beigne dans ta gueule.

Caleb déglutit avant de ramener son bras à lui, comme s'il faisait un effort surhumesque pour se maîtriser, et rajusta sa cravate de son habituel geste nerveux. Le regard sévère, il s’apprêtait visiblement à détailler le concept du "non" lorsqu'une autre voix s'éleva dans son dos:

"Patron?"

Caleb eut juste le temps de se retourner. Les bras de José se refermèrent autour de lui avec une brutalité autrement plus implacable que l'avaient fait ceux de Rodrigue et son nez alla buter violemment contre la clavicule du videur.

"Aïe! J... José! Lâ... argh... lâche-moi, merde!"

Le souffle coupé, Caleb trouva que son employé mettait un temps vraiment interminable à lui obéir. Et quand il le fit enfin, ce fut pour laisser ses grandes paluches sur les épaules amaigries du trafiquant bien froissé:

"Vous nous avez manqué, Patron."

Une main sur ses côtes droites, Caleb cilla. Pas mal comme formule, il ne s'y attendait pas à celle-là. Surtout prononcée par la voix grave et sans intonations de José: ce dernier était sans doute profondément ému, mais à l'entendre, on aurait dit que son employeur revenait de vacances. Des vacances particulièrement tranquilles et courtes.

"Oui euh... c'est gentil. Tu veux bien... vider la salle, s'il te plaît? (un éclat menaçant dans les yeux de la ghoule le poussa à ajouter précipitamment) Gentiment, José! Dis leur que leur consommation leur est offerte en guise de compensation, on ferme juste un peu plus tôt cette nuit."

Le videur hocha la tête, une fois en bas, une fois en haut, retour au milieu. Puis, pour une raison obscure, il lança à Rodrigue:

"Il nous a manqué."

Alors, daignant enfin relâcher son pauvre employeur, José s'en alla faire son office comme si cette unique phrase sibylline suffisait à expliquer la guérison miraculeuse de Caleb. Massant son côté douloureux, ce dernier se tourna pour adresser un regard fatigué au barman:

"Tu dois faire attention à ce que tu fais, Rodrigue; il te prend pour exemple, tu sais? Tu as vu ce que ça donne, après? Oh bon sang, je crois qu'il m'a pété une côte..."

Rodrigue continuait à scruter le moindre de ses gestes, et comment Caleb aurait-il pu lui en vouloir? Lui-même n'était pas certain qu'il était bien en train de marcher et qu'il se trouvait dans son bar, avec pour principal sujet d'inquiétude ce qu'avaient vu les clients dans les démonstrations d'affections de ses abrutis d'employés. Entre deux considérations sur sa pauvre réputation, le Techie intercepta le regard de Rodrigue et fut soudain surpris de constater à quel point le bleu des iris du Lespurien était intense, avant de comprendre pourquoi il en gardait une image beaucoup plus sombre: cela faisait des mois que son barman ne le regardait plus dans les yeux. Et réciproquement.

Quelque chose s'adoucit dans l'attitude de Caleb. De manière très perceptible.

"Et si tu nous servais un verre? Je crois que ça s'impose, non?"

Regard prudent vers la banquette du bar.

"Avant que Chips ne décide lui aussi de me sauter dessus alors qu'on a encore des témoins dans la salle..."
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   09.08.11 19:56

Bien entendu, cela n’avait duré pas plus d’une seconde ou deux.

Rodrigue pensait qu’il avait agi sans réfléchir, surtout parce qu’une réaction raisonnée ne pouvait décemment inclure une accolade avec son employeur si sourcilleux sur le sujet. Mais tandis que le buste amaigri de Caleb rencontrait le sien sans heurt, quelque chose de beaucoup plus douloureux lui fendit la poitrine, et lui arracha son léger rire. C’était la certitude, simple et tangible, que Caleb était bien de retour – qu’il n’était pas un fantôme. Et voilà qu’un poids titanesque se dérobait en lui, encore une fois.
Chaque jour passé au chevet du seul homme qui avait choisi de lui sauver la vie, et qui avait pour toute récompense subi bien pire que la mort ; chaque minute à voir son regard s’éteindre, et avorter ses ridicules tentatives pour le sortir de son agonie ; chaque seconde que la culpabilité empoisonnait… se retrouvait apaisée par ce dénouement inattendu. Jamais il n’aurait pensé que ce serait si effroyablement… facile. La bourrade qui le renvoya un mètre en arrière ne fit que contresigner ce sentiment.

C’était comme avant.

Rodrigue éleva les mains en évidence, comme si ce doigt brandi sous son nez était aussi redoutable que le canon d’un Pagan prêt à faire feu. Il souriait toujours, quoiqu’avec un peu plus de retenue, l’air tout de même très content de lui. Son accent Lespurien sembla presque souligner son évidente mauvaise foi lorsqu’il répondit :

« Mes excuses, Patron. Je ne… »

Mais sa tentative de justification fut battue en brèche par l’intervention de José. Rodrigue contempla avec un effarement non feint le patron du bar décoller du sol, prisonnier des bras surdimensionnés de la ghoule. La scène défiait quelque peu l’imagination, mais le Lespurien songea, tout en abaissant tranquillement ses mains, qu’il n’en était pas à une bizarrerie près. Cette ghoule avait pour qualité principale de ne jamais s’encombrer de mots inutiles, et il avait là prouvé encore son talent pour la synthèse par cet unique commentaire : Il nous a manqué. Rodrigue ne put qu’acquiescer doucement. Oui, c’est certain. Le barman flanqua une tape amicale sur le bras du videur lorsque celui-ci le dépassa pour aller congédier les clients – José ne broncha pas. Il ne l’avait peut-être pas senti.
Son attention se reporta sur Caleb, qui, gloire sur l’Etat, renouait avec sa charmante habitude de grommeler des remontrances toutes-faites lorsqu’il se sentait désarçonné. A la mention d’une éventuelle côte cassée, le barman releva la tête, et fit remarquer sur le ton sérieux et détaché avec lequel on indiquait l’heure :

« Ah? Je peux essayer de rappeler le docteur, si vous le voulez. »

Une pause, le temps d’un sourire invraisemblablement amusé. Quoique ce cher médecin en serait certainement réduit à le serrer lui aussi dans ses bras. Rodrigue se garda de justesse de partager sa réflexion avec Caleb.
Il ne pouvait s’empêcher de l’observer. C’était furieusement évident aux yeux de Rodrigue : Caleb était vivant, tout occupé qu’il était à rajuster sa cravate. Il n’hésitait pas à le regarder dans les yeux, et la façon dont il lui demandait de lui servir à boire n’avait plus rien de sinistre. Rodrigue pouvait palper cette émotion neuve qui habillait l’âme du Techie, et par une contamination qu’il s’expliquait mal, il éprouvait un égal sentiment de contentement. Le barman inclina légèrement la tête à cette idée ; à bien y penser, c’était la première fois qu’il était aussi heureux pour quelqu’un. C’était terriblement violent, pour un homme qui avait pendant très longtemps considéré la mort comme préférable à la vie. Et si le ressentir était déjà quelque chose, l’exprimer était encore une autre histoire. Le moindre geste ou mot authentique se rapprochait bien trop d’une perte de contrôle aux yeux de Rodrigue pour être pleinement tolérable, et il avait déjà l’impression d’en avoir fait trop. Caleb avait pris l’habitude de le jeter dans ce genre de situation compromettante, où il ne savait plus ce qu’il convenait de faire. Alors il contenait son sourire, observait un silence serein, même si rien ne pouvait brider l’éclat neuf qui habitait son regard. Il savait que Caleb comprendrait.

« Tout de suite, Patron. »

Rodrigue reprit son éternelle place derrière le comptoir. Non loin de là, les quelques clients regagnaient déjà la sortie, escortés avec zèle par le videur. Certains à peu près sobres qui avaient eu le temps d’apercevoir le trafiquant arboraient un air de stupeur chevillé au visage lorsqu’ils passèrent la grande porte du Downward. On pouvait difficilement leur reprocher ce manque de discrétion…Malgré tous les efforts des employés du bar pour étouffer – littéralement ou non – les rumeurs, l’infirmité du trafiquant était devenue un secret de polichinelle. Que le contraire se présente à eux relevait presque du scandale.
Rodrigue les regarda s’en aller, tout en décrochant deux verres du présentoir. Ses yeux tombèrent ensuite sur Caleb ; il ramena son bras en avant et déposa les tumblers sur le comptoir, puis lui lança de but en blanc :


« Patron…C’est bon de vous revoir. »


Il afficha un sourire franc, qui dévoilait jusqu’au blanc de ses canines, et qui, un peu plus haut, creusait des ridules au coin de ses yeux. Mais un seul petit mouvement de tête sur le côté suffit à dénoncer son embarras. Bon sang, que ça sonnait creux… Après tout, n’était-il pas monté plusieurs heures auparavant lui servir son repas ? Mais cela semblait remonter à plusieurs siècles, déjà. Rodrigue éleva légèrement la bouteille qu’il tenait à la main. Il ajouta alors, sur un ton qui semblait presque solliciter une confirmation de la part de Caleb :

« Même si j’ai encore du mal à en croire mes yeux. »


L’alcool commença à couler à flots réguliers dans les verres (une pleine bouteille de Cœur était d’ors et déjà réservée à José, histoire que son taux d’alcoolémie ne soit pas en reste). Le Lespurien baissa la tête, se plongeant dans la contemplation du gerety pénétré de reflets troubles. Il pouvait lui demander à quoi exactement ils allaient lever leurs verres. Mais quelque chose d’indéfinissable dans le regard mordoré du Techie lui intima le silence. Cela n’avait rien de proprement inquiétant; le barman songea que c’était peut-être juste le silence patient et discrètement réjoui qu’on observerait face à un ami prêt à vous annoncer une bonne nouvelle. Alors il attendit.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   24.08.11 23:45

Caleb achevait de remettre de l'ordre dans sa tenue lorsque Rodrigue suggéra de rappeler le médecin. Le Techie se contenta de le regarder par en-dessous, d'un air cependant un tout petit peu trop insistant qui indiquait qu'il ne goûtait que moyennement la plaisanterie. Pourtant elle avait du charme, et Caleb était surpris de ressentir un tel plaisir à entendre Rodrigue faire de l'humour - c'est que, sans même parler de la noirceur des derniers mois, le Lespurien n'avait pas le bon mot facile. Caleb s'était même longtemps demandé s'il était seulement pourvu de second degré. Il n'en avait eu la preuve que... Eh bien oui, que quand ils s'étaient retrouvés coincés dans le laboratoire. Cela avait quelque chose de réconfortant de constater que le barman avait retrouvé quelque chose qui était sien avant l'accident. Comme si rien ne s'était passé, en fait.

Mais la vérité, c'était que ces sept mois ne pouvaient pas être niés. Caleb en avait vécu chaque seconde deux fois plutôt qu'une et il sentait confusément que cette interminable déchéance avait tué en lui quelque chose qu'aucun démon ne pourrait lui rendre. Ainsi, quand Rodrigue riait de l'idée d'un docteur ému aux larmes en train d'imposer une nouvelle embrassade à son patron, ce dernier craignait simplement le scepticisme du médecin: quel homme de science irait se contenter de constater un miracle? Le docteur, loin de se réjouir, aurait été capable de s'inquiéter, de s'alarmer même. Il aurait mené l'enquête, traqué fébrilement les causes et conséquences d'une telle métamorphose. Or s'il y avait bien une chose à laquelle Caleb ne voulait pas penser, c'était aux conséquences de ce qu'il venait de lui arriver.

Lentement, d'un pas précautionneux, il alla s'accouder au bar tandis que Rodrigue reprenait son poste habituel. Caleb ne s'assit pas. Il préféra rester debout, les bras croisés sur le comptoir, sa cheville droite reposant sur la gauche. Il était bien ainsi. Il avait l'impression que s'il avait pu passer le reste de sa vie debout, il l'aurait fait.

Debout.

Caleb ferma sentencieusement les yeux, comme étourdi. Son esprit était engourdi, comme si on l'avait roué de coups. Tout cela était tellement soudain, tellement... onirique. Le souffle régulier de Chips, sur la banquette. Les sifflements du blizzard au-dehors, le ronron régulier de la chaudière. Les lumières tamisées qui, à présent que les éclairages principaux étaient éteints, habillaient le bar d'une belle aura orange. Les gestes souples, exécutés mille fois, de Rodrigue préparant deux gerety. Chaque élément de la scène semblait trop parfait pour être réel. C'était la vie quotidienne, la vie tout court, et Caleb fut glacé de comprendre que si ce spectacle lui paraissait impossible c'était parce qu'il lui avait déjà dit adieu.

Il avait pointé le canon du revolver vers sa tempe, il en sentait encore le murmure froid contre sa peau. Il avait placé son doigt sur la détente. Et il avait vraiment failli tirer. Il l'aurait vraiment fait.

Caleb réprima un frisson: cette sensation d'irréalité recommençait à prendre le pas sur l'euphorie et il se sentait de plus en plus mal à l'aise. Ce matin-là, en se réveillant, il s'était dit que ce serait son dernier anniversaire. Il avait été prêt à faire en sorte que cela fût le cas. On lui avait brutalement rendu ses jambes et ôté sa raison initiale de mettre fin à ses jours, mais cela n'avait finalement rien changé à son état d'esprit, cela n'avait pas effacé les sept mois qu'il avait passés à se haïr et à se mépriser un peu plus chaque jour. Cela n'avait pas effacé la sensation de froid sur sa tempe, ni la certitude qu'il serait allé jusqu'au bout. Un hume n'oublie pas en deux heures qu'il a voulu se tuer.

Il avait failli...

Ce fut Rodrigue qui le tira de son hébétude légèrement nauséeuse, avec une autre de ces capacités qu'il avait mystérieusement développées depuis son arrivée au bar: l'art de saboter ses rares moments de sincérité. "C'est bon de vous revoir"? Avec ce sourire, cette pose invraisemblable avec la bouteille de gerety? C'était tellement bancal, et le Lespurien était si visiblement contrarié que cela fût bancal que Caleb ne put s'empêcher de sourire:

"C'est gentil Rodrigue. Moi aussi je suis content de te revoir."

Parce qu'il avait compris, bien entendu. Le barman ne parlait pas de ces entrevues quotidiennes, gluantes de silence et de regrets, où ils s'évitaient du regard pendant que Rodrigue amenait un plateau de nourriture, ou marmonnait quelques remontrances maladroites lorsqu'il retrouvait ledit plateau intact plusieurs heures plus tard. Dans ces moments-là, Rodrigue n'était plus Rodrigue, et Caleb n'avait absolument plus rien de Caleb. Donc oui, cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas revus.

Il avait failli...

Le Lespurien lui tendit son verre en confessant son incrédulité et Caleb se contenta de hocher la tête pour mieux s'absorber dans la contemplation des reflets presque dorés du gerety. Il en nota distraitement le bouquet, riche et suave, qui trahissait le fait que Rodrigue avait choisi l'une de leurs meilleures bouteilles. A présent, le barman attendait pour boire, comme s'il estimait normal que Caleb proposât un toast.

Il avait failli se faire exploser la tête d'une balle...

Le Techie cligna des paupières. Son air détaché commençait à devenir une incrédulité manifeste tandis qu'il observait cet homme souriant, face à lui, cet homme dont il avait pourri la vie pendant des mois et qui était resté, envers et contre tout, malgré la culpabilité, malgré la souffrance. Cet homme qui souriait, détendu. Heureux, et ce constat fut un nouveau choc pour l'esprit endolori de Caleb: oui, heureux. C'était sans doute la première fois qu'il avait l'impression de voir Rodrigue heureux.

Il avait failli se faire exploser la tête d'une balle. Et obliger cet homme-là à découvrir ce qu'il resterait de son corps.

Mais d'un coup, Caleb ne se sentait plus aussi coupable d'avoir voulu le faire; il commençait à se sentir heureux lui aussi, vraiment heureux, et pas simplement parce qu'il était sous le choc. Il était heureux de ne pas l'avoir fait.

Il leva son verre et le fit tinter contre celui de Rodrigue. Il parvint même à le regarder dans les yeux, bien que cela ne soit que fugitif.

"A ceux qui restent même après la fermeture."

Ce fut le meilleur gerety de sa vie. Il en avala une gorgée avec gourmandise, savourant la fraîcheur de l'alcool et la chaleur qu'il répandait sur sa langue et dans son ventre, et c'était toujours la même rengaine qui lui venait en tête, j'ai failli, j'ai failli, j'ai failli...

Il reposa son verre, souffla profondément. Rodrigue l'observait toujours, et c'était vraiment déroutant de voir à quel point le barman s'adaptait bien à son incrédulité. Caleb en était encore à maintenir la sienne dans les limites du supportable et il s'interrogeait sur ce qu'il allait bien pouvoir dire pour justifier la situation lorsqu'un bruit sourd lui fit tourner la tête. Il sourit en voyant que Chips venait de sauter à bas de la banquette et le regardait fixement.

"Eh, salut mon gros! Tu viens? On fait la fête ce soir, c'est chips à volonté!"

L'animal remua les oreilles, mais ce fut tout. Le reste de son corps ne bougea pas d'un pouce. Il n'émit pas le moindre son. Caleb jeta un coup d'oeil interloqué à Rodrigue:

"Il est malade?"

Après un court instant d'hésitation, Caleb entreprit de s'approcher de Chips. Le reptomarsupial le regardait, il le regardait même très attentivement, et le Techie voyait à ses narines dilatées qu'il l'examinait au moins aussi intensément avec tous ses autres sens. Il était toujours aussi silencieux et Caleb commençait à se sentir mal à l'aise.

"Chips? Qu'est-ce qu'il se passe, bonhomme?"

Il s'accroupit, tendit la main vers l'animal. Et brusquement, sans le moindre signe avant-coureur, la bête esquiva sa caresse, le contourna, bondit sur le comptoir et prolongea sa trajectoire pour aller se réfugier - réfugier quel horrible mot pourquoi voulait-il se réfugier - sur l'épaule de Rodrigue. Il se blottit contre le cou du Lespurien, sans cesser de fixer Caleb.

Ce dernier, livide et sonné comme s'il venait de se prendre un monstrueux coup de poing, eut à peine l'impulsion de se relever. Il regardait son animal, son Chips, qui venait de... de se sauver à son approche, il n'y avait aucun doute possible. Le Techie remua les lèvres, mais il ne parvint pas à parler. Tout au plus réussit-il à chercher le regard de Rodrigue, pour lui poser une interrogation muette d'un air abasourdi: mais pourquoi?...

Puis le Techie comprit et son expression sembla se liquéfier.

"C'est Seel... Il sent... il sent que j'ai... fait affaire avec Seel... Oh, par l'Etat..."
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   27.08.11 0:20

Rodrigue a les yeux de ceux qui décortiquent les moindres gestes, qui raclent les visages pour en soutirer du sens parce qu’ils aiment tout prévoir, et que l’inattendu est leur plus grand ennemi. C’était aussi une compensation au silence – à l’attente, justement.

Mais Caleb n’était pas un livre ouvert, même pas à cet instant bizarre où ils avaient presque l’air de deux amis prêts à trinquer à leur circonstancielle bonne fortune. Si le barman remarqua à un seul moment le trouble qui agitait Caleb, il l’ignora. Peut-être délibérément ; peut-être parce que cette idée neuve de bonheur s’était déliée au point d’obscurcir tout le reste, un peu à la façon d’un lierre.

Tintement des verres qui s’entrechoquent. La petite roulette russe des buveurs de gerety.

Et cette phrase, qu’il avait déjà entendu plusieurs fois de la bouche de Caleb. Un leitmotiv, presque. Elle revenait, encore une fois. Il ne s’y ferait jamais.

A ceux qui restent même après la fermeture.

Rodrigue se figea, interdit, la main toujours légèrement élevée et son gerety tanguant doucement sous la transparence lumineuse du verre. Il dévisageait Caleb – Caleb et ses yeux de bronze, Caleb qui buvait son verre avec une simplicité qui avait quelque chose d’inouï. Il essayait de comprendre, traquait l’explication tacite, tout en devinant qu’il n’obtiendrait rien du Techie. Incompréhensible, inaccessible être hume...

Rodrigue abdiqua. La tête légèrement inclinée, comme pour dissimuler son sourire un peu trop candide, et trop ouvertement flatté. Puis il but son gerety à son tour, à petites gorgées, pour laisser à son excessive expressivité le temps de se résorber, et éventuellement à son sang de circuler plus conventionnellement au niveau de son visage. Ce toast n’avait pourtant aucun sens. Rodrigue n’avait aucune raison valable de se sentir honoré, parce qu’il savait déjà que si Caleb s’était relevé, cela s’était produit sans lui, sans qu’il soit là pour l’aider, sans qu’il puisse même le deviner. Et pourtant il se sentait bêtement satisfait. Caleb avait décidé de venir fêter ça au bar, avec lui. Cela semblait lui suffire.

Le reste s’enchaîna, ou plutôt dégringola dans une sombre confusion, trop rapide, insaisissable. Caleb tourna la tête de côté. Sa nuque était taillée de saillies à cause de sa maigreur, mais son profil restait altier. Il appelait Chips, son ton était enjoué. Il avait même l’air plus jeune, sous cet angle très particulier. Rodrigue s’était accoudé au comptoir pour mieux guetter la réaction du reptomarsupial, et il souriait parce qu’il imaginait déjà qu’elle serait frénétique.
Mais rien ne vint.
Pas de galopade exaltée, pas de kwissements ravis. Rodrigue vit un animal aux yeux sombres fixer Caleb comme s’il était un potentiel agresseur, et cela lui fit un choc presque aussi grand qu’au Techie. A la question rapidement formulée de ce dernier, le Lespurien ne répondit que par un signe négatif de la tête. Il fronçait les sourcils, déjà inquiet, pas loin d’être suspicieux. Non, Chips n’était pas malade, bien sûr que non. C’était autre chose.
Caleb s’approcha de son animal de compagnie, il tendit une main vers lui pour le caresser. Chips se déroba. Le trafiquant suivit son trajet d’ un air effaré auquel se mêlait peu à peu une douleur palpable. Rodrigue accueillit avec hébétude la créature adhénorienne sur ses épaules. Puis il grimaça : Chips ne s’agrippait pas à lui comme il en avait l’habitude ; il plantait sans précaution ses griffes dans sa peau, profondément, nerveusement. Sa main s’éleva aussitôt et s’engloutit dans la fourrure du reptomarsupial, pour tenter de l’apaiser – mais ce fut à peine s’il broncha, et Rodrigue sentit avec stupeur la tension extrême de son corps immobile. Et il fixait toujours Caleb.

« Hé, Chips… Qu’est-ce que…»

Caleb parla. Rodrigue s’interrompit aussitôt pour mieux prêter l’oreille aux murmures du Techie, vrillé qu’il était par l’intuition que c’était important. Il ne perçu clairement qu’un seul mot. Seel. Répété d’une voix gelée.

J’ai fait affaire avec Seel.

Le Lespurien se redressa de toute sa hauteur. Encore ce vieux réflexe, se jeter sur le visage de Caleb pour essayer de le comprendre. Ses yeux assombris étaient délavés par l’horreur, ou quelque chose de tout aussi viscéral, d’absurdement violent mais intérieur, souterrain. Rodrigue pouvait y goûter, il pouvait même voir se déplier sa corolle sombre autour de Caleb tandis que ses tempes commençaient à le lancer. Une main sur l’œil mort, furtive. Il ne comprenait toujours pas. Un soupçon de colère, comme un départ de flamme qui meurt aussitôt. Son œil, brillant. Oh, quelque chose clochait, c’était certain…et si Chips refusait d’approcher son maître pour cette raison, ce ne pouvait être que catastrophique. Sa main retomba. Son regard aussi – il fixa un instant les jambes du Techie. Elles n’avaient vraiment plus rien à voir avec les membres squelettiques qui tourmentaient encore Caleb à peine quelques heures plus tôt.

Brusquement, Rodrigue se mit en mouvement. Chips sembla comprendre ce qu’il allait faire, et sauta sur le comptoir sans un bruit tandis que le Lespurien le contournait d’un pas ferme. Son visage était fermé, comme s’il réfléchissait intensément tout en s’avançant vers son patron. Ses doigts glissèrent un instant le long du zinc, pianotant un air silencieux tandis que ses yeux demeuraient chevillés sur Caleb..
Arrivé à sa hauteur, il prit encore le temps de le dévisager, comme s’il lui restait des choses essentielles à découvrir dans cette expression d’abattement profond. Puis il desserra les dents, et ne prononça qu’un seul nom, des sonorités sur lesquelles son accent n’avait que peu de prise :

« Caleb. »

Il le fixait avec gravité, mais quelque chose finit par s’adoucir dans son expression, sans qu’il y prenne garde. L’impression de déjà vécu, peut-être : une forte tête, toujours prête à se fourrer dans des guêpiers inimaginables…et qui ne l’attendait jamais.
Rodrigue allongea le bras et enroula ses doigts autour du bras trop mince du Techie, juste au-dessus du coude. Sans fermeté excessive, parce que c’était bien assez pour s’attirer le regard vif de Caleb. Le barman effaça son sourire, et ajouta enfin, étonnamment précautionneux dans le choix de ses mots :

« C’est la magie, n’est-ce pas ? »

Trois mots qui semblaient juste souligner ce qui était une évidence flagrante. C’est la magie qui vous a rendu vos jambes. C’est la magie qui effraie Chips. Mais c’était la magie, soulignée par la voix profonde du Lespurien. La magie drapée d’obscurité par la légère pression de la pulpe de ses doigts contre la chair de Caleb.
Rodrigue n’avait jamais rencontré Seel en personne. En revanche, il en avait appris plus qu’assez sur le rough meurtrier du laboratoire, sur cette abominable cellule qui s’était prise d’affection pour le trafiquant. Et la tension qui animait le reptomarsupial n’était pas sans lui rappeler sa propre réaction face au rough dément de la toundra. La magie couleur cendre. Celle qui hérissait Chips.

Celle qui avait relevé Caleb après l’avoir tranché en deux.

Rodrigue, qui croyait savoir lire les visages, s’épuisait encore à fixer Caleb.
L’idée qu’il se retrouve aliéné à une telle magie lui faisait mal, mais de là à lui demander « pourquoi », à lui soutirer des justifications ? Ce serait obscène.
Il l’avait vu, six mois durant, dépérir dans ce fauteuil qu’il n’avait jamais voulu, seul. Ces jambes, Rodrigue les lui avait prises, et il n’avait pas le pouvoir de les lui rendre. Il s’était contenté de faire confiance au médecin, qui lui-même n’avait que peu d’espoir. Et ce n’était qu’à la lumière de cette soudaine alternative qu’il se rendait pleinement compte de l’impasse dans laquelle ils se trouvaient : Tôt ou tard, Caleb en serait mort. Il n’y avait jamais vraiment pensé, trop obstiné qu’il était à sauvegarder le présent. Il n’avait même pas réalisé que c’était davantage « tôt » que « tard ».
Maintenant Caleb était debout, et même si cela ne signifiait pas que tout irait mieux, aux yeux de Rodrigue c’était déjà un mieux en soi. Alors il attendit un peu, se força à sourire, détendit sa prise sur le Techie puis le lâcha tout à fait.

« Ça ira, Patron. Ne vous en faites pas. »

Ce n'était pas loin d'être un mensonge. Mais il choisit de faire comme s’il y croyait pleinement.

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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   06.09.11 1:22

Il avait fermé les yeux dans un soupir terriblement las: il n'avait plus la force de se mettre en colère, de s'indigner, ou même de se plaindre de ce sort qui semblait s'acharner contre lui pour gâcher systématiquement ses rares moments de bonheur. Il se sentait juste fatigué, épuisé, usé, et pas seulement à cause de sa confrontation avec Seel; cela ressemblait à ce que l'on peut éprouver après une journée trop chargée en émotion, mais c'était plus profond, plus triste, comme une envie d'abandonner la partie. Comme un besoin de se coller un revolver contre la tempe et de presser la détente.

Le regard abattu de Caleb se posa à nouveau sur Chips. Il lut de la crainte dans l'attitude de l'animal, mais également une hésitation, comme si lui-même ne comprenait pas ce qu'il lui prenait et qu'il rechignait à fuir cet hume qu'il aimait tant. Est-ce que Rodrigue avait raison, était-ce la magie de Seel qui effrayait à ce point le reptomarsupial? Ou était-ce plutôt son prix, la promesse hideuse que le Techie avait faite au démon en échange de ses jambes, celle qu'il rejetait au fin fond de sa mémoire pour ne pas devenir fou de culpabilité et de honte? Dans sa lassitude mâtinée de désespoir, Caleb espérait que c'était la première solution, que c'était un simple conflit magique qui faisait fuir Chips. Parce que si ce n'était pas le cas, c'était que l'animal était soudain rebuté par la nature ignoble de l'homme auquel il s'était attaché, et cette éventualité criblait d'échardes de verres un coeur que Caleb pensait pourtant mort depuis longtemps.

Quelques mots rassurants échouèrent dans son oreille et le trafiquant tourna la tête vers Rodrigue, presque incrédule: comment pouvait-il affirmer que tout irait bien, alors qu'il avait devant lui la preuve que rien de positif ne pouvait arriver dans la vie de son patron, rien, jamais? Il ne pouvait pas croire à ce qu'il disait. Quelque chose dans ses iris pervenche disait qu'effectivement il n'y croyait pas. Mais il avait tout de même prononcé ces quelques paroles, il s'obligeait à sourire, et Caleb sentit une grimace semblable étirer ses traits creusés: Rodrigue, cher Rodrigue... Le trafiquant secoua mollement la tête, avant de murmurer:

"Toujours pas décidé à me laisser tomber, hein?"

Il le trouvait soudain plus jeune, ce Lespurien qui lui faisait face - à moins que ce ne fût lui qui ait vieilli? En tout cas, il était certain de n'avoir jamais vu une telle expression à Rodrigue, même avant l'accident. Il ne connaissait pas ce sourire timide et néanmoins évident, ces ombres qui habillaient les muscles de la mâchoire tandis qu'elle se contractait sans se crisper, ou l'éclat franc et simple de cette moitié de regard plongé dans le sien. Le barman ne l'avait pas habitué à tant d'honnêteté, pas sans l'assombrir de culpabilité ou l'enluminer d'une bonhommie artificielle; autrefois, Caleb l'aurait accusé d'hypocrisie, il lui aurait craché qu'il n'avait pas besoin de pitié. Mais Rodrigue le lui avait dit: il ne faisait pas dans la pitié. Pas avec lui. Et Caleb l'avait cru.

A son tour il tendit le bras, pour saisir celui du barman dans un geste parfaitement symétrique à celui que Rodrigue lui-même avait exécuté quelques secondes auparavant. Sa pression fut cependant plus ferme: lui ne craignait pas de faire mal à son employé avec les maigres forces qui lui restaient.

"Gracias amigo mío."

Et sans oser appuyer son souffle d'un regard, il dépassa Rodrigue pour passer derrière le comptoir auquel José revenait justement s'accouder. Chips se glissa aux côtés de la ghoule pour maintenir une certaine distance entre Caleb et lui, mais il ne fuit pas, ce qui tempéra un tout petit peu la peine que le trafiquant éprouva en le voyant agir de la sorte. Alors le Techie allongea le bras pour récupérer son verre de gerety, avant de commettre un sacrilège auquel il ne s'était jusqu'à présent jamais abaissé: il le vida cul sec. Une violente bouffée de chaleur lui fit tourner la tête, lui rappelant que cet alcool faisait exploser aussi bien ses tonneaux que le taux d'alcoolémie de ceux qui le buvaient un peu vite. Bah, tant mieux. En fait, c'était exactement ce qu'il cherchait.

"Tu devrais aussi finir le tien avant qu'il ne se réchauffe trop, Rodrigue. Si tu attends trop, il risque d'arriver malheur à ta petite gueule et je serai obligé de consoler tes admiratrices en deuil."

Avec un rire qui trahissait son état déjà légèrement éméché, Caleb se tourna vers le réfrigérateur où le barman avait par réflexe remis la bouteille de gerety. Mais sa main hésita sur la poignée, pour finalement se raviser: Caleb n'avait que peu de principes, mais il y tenait, et l'un d'eux était qu'on ne se saoule pas au gerety. De toute façon, avec son organisme amaigri et pratiquement à jeun depuis des jours, il n'aurait pas besoin de quelque chose d'aussi fort pour parvenir à ses fins. Aussi, sans se soucier du regard légèrement préoccupé que José lançait à Rodrigue, le trafiquant déchu s'empara d'une bonne bouteille de maltat pour s'en servir un double, qu'il éclusa comme il l'avait fait de son précédent verre. Cette fois il dut serrer les paupières pendant quelques secondes et s'appuyer au comptoir pour ne pas perdre l'équilibre, mais l'effet ne devait pas être si déplaisant, car il entreprit presque aussitôt de remplir une nouvelle fois le tumbler.

"J'ai fais une connerie."

Il cilla, comme surpris de s'être entendu parler, puis s'adossa à la colonne de refroidissement pour contempler les reflets ambrés du maltat qui dansait au fond de son verre. Il reprit la parole, sans hésiter, mais plus lentement que quand il était sobre.

"Oui, j'ai fait affaire avec Seel. J'ai été con, j'ai cru que je pourrai l'avoir. Mais c'est moi qui me suis fait baiser. J'ai payé. Trop cher."

Il leva les yeux vers Chips. Puis son regard glissa vers celui de Rodrigue, et pour la première fois on y lisait sa tristesse sans qu'il prît la peine de l'atténuer:

"Mais Rodrigue... Je ne pouvais pas refuser. Je suis désolé, je ne pouvais pas. Je te l'ai dit, je ne supportais plus de vivre comme ça, je ne..."

Un soupir. Une autre gorgée de maltat, puis un coup d'oeil sinistre au bar vide, à la décoration sommaire qui couvrait mal les récents travaux.

"Je pensais que je pouvais retrouver ma place, que tout serait comme avant. Mais là, je me demande... Je crois que je me suis planté sur ça aussi. Tout le monde me croit mort, ou pire, ils me savent... infirme."

Il avait craché le dernier mot comme si c'était la plus haïssable des insultes.

"Qu'est-ce que je vais faire, maintenant, je te le demande?..."
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   18.09.11 2:07

Gracias.

Le barman concéda un sourire un peu moins emprunté. L’entendre parler lespurien lui laissait une drôle d’impression. Pas uniquement parce qu’à Sécaria il avait perdu l’habitude d’en apprécier les circonvolutions dans une voix autre que la sienne... Non, ce devait être parce que Caleb avait choisi de lui parler dans sa langue maternelle. Ou parce qu’il l’avait appelé son ami.
Il croyait le fixer, mais ses yeux pervenche ne dévoraient que le vide entre eux : le Techie disparut comme un mirage. Rodrigue resta immobile un instant avant de tourner la tête et de suivre la progression de son employeur vers le comptoir. Avant cela, donc, il demeura dos au bar, un peu voûté dans la pénombre, avec la sensation rémanente des doigts de Caleb sur son bras, pulsant comme l’aurait fait une marque douloureuse.


Ce bref échange l’avait ramené à des préoccupations anciennes, sans qu’il y prenne garde. Et avec elles avait émergé une seule question, qu’il aurait préféré ne plus jamais se poser. Il avait maintenant un goût désagréable au fond de la gorge, qui n’avait rien à voir avec le gerety qu’il avait bu.
Jamais le Rodrigue qu’il était en arrivant à Sécaria, le sinistre pianiste avec les mains pleines de sang, n’aurait agi de la sorte envers un autre être hûme. Et surtout pas envers quelqu’un d’aussi torturé, d’aussi seul que Caleb Mancuso. Et à présent qu’il lui parlait comme à un ami, qu’il lui témoignait à sa façon une gratitude que le barman n’avait jamais attendu… Rodrigue doutait. Ce choix qu’il avait fait, celui de privilégier la survie d’un homme à ses principes les plus anciens, mettait en échec la logique de toute une existence. Il le savait. Certains jours cette angoisse le rendait malade – et le reste du temps, il fermait les yeux et s’ingéniait à oublier. Parce qu’en fin de compte cela n’avait pas de sens, et encore moins de légitimité : ça, cette situation, cet attachement au bar et à ses occupants, les mots « amigo mio » dans la bouche de Caleb… Mais il préférait encore jouer le jeu. Renoncer à tout cela n’apporterait pas plus de sens à sa vie. Le malaise restait pourtant cousu à sa peau, tenace et intangible comme l’odeur de la mort.

"Tu devrais aussi finir le tien avant qu'il ne se réchauffe trop, Rodrigue. Si tu attends trop, il risque d'arriver malheur à ta petite gueule et je serai obligé de consoler tes admiratrices en deuil."

Le rire de Caleb joua à ses oreilles comme un rappel. Il releva la tête, avec des traces de ce goût bizarre sur les lèvres, et encore un peu d’hébétude logée au fond de son œil valide. Il vit sous un angle neuf le bar, la lumière cuivrée et chaleureuse, les petits éclats sur les lignées de bouteilles, et Chips calé contre le bras de José. Caleb derrière le bar qui feignait très bien l’enthousiasme. Sans avoir besoin de se forcer, il s’approcha du comptoir et y posa les coudes côté client. Les papillons de nuit faisaient de même autour des lampes à gaz disséminées dans la pièce : attirés par la lumière, inconscients, ou bien pleinement résolus à se cramer le corps contre le feu qui exorcisait l’obscurité. Rodrigue but son gerety sagement, laissant l’alcool soigneusement délaver toute trace d’anxiété de son visage. Le videur assis à côté de lui, lui adressa un regard passablement interrogatif, qui n’obtint pour toute réponse qu’un sourire aux airs confiants. Rodrigue conserva ce sourire arrimé aux lèvres pour regarder le patron du bar. Il buvait et se remplissait le verre avec un acharnement inédit. Le maltat roulait en dessinant des boucles dans le tumbler ; ce mouvement particulier finit par attirer l’œil du barman.

Caleb fonctionnait un peu comme la mer. La mer et ses vagues, plus précisément. Là, sous ses yeux, c’était une sorte de reflux qui se jouait, un ravalement lointain. Caleb silencieux, pour l’instant, le front penché au-dessus de son verre qu’il faisait tourner entre ses doigts. Loin du rivage. C’était dans ces moments là qu’il se disait qu’il ne le comprendrait jamais. Mais la vague, bien entendu – la déferlante en sens inverse qui surprenait et pouvait vous faucher les jambes tant elle pouvait être violente, allait venir. Rodrigue l’avait déjà expérimenté une ou deux fois, sans avoir beaucoup goûté à leur soudaineté ; ça ne l’avait pas rendu plus alerte, mais soupçonneux, si. On surveille l’eau, quand on ne sait pas nager.

J’ai fais une connerie.

La petite parcelle de bonne humeur (légèrement blasée) logée sous son crâne suggéra aussitôt : « Encore ? ». Mais il n’y avait pas vraiment de quoi rire. Caleb était debout, il parlait, mais il avait encore la tête de celui à qui on a tout pris. Seel. Encore ce nom qui, une fois prononcé, donnait de l’épaisseur aux plus petites ombres. Seel. Le visage du Techie, ses traits allongés par la peine. Je ne pouvais pas refuser, hein ? Rodrigue tapotait lentement, du bout de l’index, le rebord de son verre vidé. Quel genre de marché avait-il bien pu passer ? Il marchait. La magie de Seel avait accompli ce que ni la médecine ni la puissance rough de Chips n’avait pu faire. Il avait eu l’air vraiment heureux, au bas de l’escalier. Alors que pouvait bien être ce « prix », pour qu’il ait cet air presque aussi honteux que désolé ?

Qu'est-ce que je vais faire, maintenant, je te le demande?...

Rodrigue inspira profondément.

« Prouvez-leur qu’ils ont tort. »

C’était simple à dire ; ça sonnait ridiculement court comparé à l’aveu qui avait couté tant d’efforts à Caleb. C’était presque une insulte de lui répliquer ces quelques mots, modelés comme une évidence. Mais Rodrigue était sérieux ; il n’avait pas aimé entendre ce mot, « infirme ». Ca l’avait crispé, et il ne bougeait plus d’un pouce. Son regard était chevillé sur le Techie, et ses pupilles impeccablement fixes lui lançaient une sorte de défi silencieux. Après quelques secondes d’un silence âpre, il desserra les mâchoires et ajouta :

« Patron… Je vous ai vu mort, une fois. Vous vous êtes réveillé. Je vous ai vu dans un fauteuil roulant, et ce soir vous marchez à nouveau. Ce n’est pas la preuve de votre force, ça ? »

Tiens, oui, il le lui avait déjà dit, ça... Vous êtes quelqu’un de fort. Rodrigue repensa furtivement à ce grotesque cauchemar qu’avait été l’animorphose, et il parvint à ourler ses lèvres d’un sourire, quoiqu’un brin fatigué. Il se souvenait assez clairement avoir dit qu’il l’enviait pour ça.
Là, face à lui, avec ce verre à la main, Rodrigue voyait un homme qui s’était relevé huit fois, mais qui était indéniablement désabusé. Fort, oui. Mais il avait supporté trop de choses, trop longtemps. Rodrigue se sentit alors obligé de tempérer son propos :

« Prenez votre temps, Patron. Faites ce voyage si ça vous chante… »

Petit geste de poignet : typiquement lespurien, typiquement vexé.

« …Mais revenez : ce bar, c’est le vôtre, c’est votre place. Personne ne vous la prendra, tout simplement parce que personne ne peut être le Roi des Indics à la place de Caleb Mancuso. Et, si ça importe, il y a des gens ici qui comptent sur vous… »

Rodrigue s’employait à parler avec conviction. A ses côtés, José opinait du chef de temps à autre. Les mains du barman se posèrent à plat sur le comptoir étincelant. De grandes mains brunes un peu éraflées sur l’orange brûlé du zinc. Et au-dessus, le bleu étrange de ses yeux.

« Personne ne vous laissera tomber. »


Il ne comprenait toujours pas de quoi retournait son accord avec Seel, mais, flairant le danger, sa seule réplique était d’encourager Caleb à penser à autre chose. La seule chose qui devait importer, c’était qu’ils étaient là, vivants, en un seul morceau, et que leurs verres demandaient à être encore remplis.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   17.10.11 1:44

Il n'attendait pas de réponse à la question désabusée qui lui avait échappé. En fait, il était fermement convaincu qu'il n'en existait aucune. Que pouvait-il faire, en effet? Tout recommencer, encore une fois? Pour quoi faire, en partant de quoi? Son bar avait été démoli de l'intérieur dans une bataille qui restait impunie. Son nom avait été tourné en dérision par tous, y compris par la Femme Conditionnelle (Celle Qui Aurait Pu) qui hantait ses rêves et regrets depuis des mois. Lui-même n'était plus qu'un homme fatigué, amaigri, qui n'avait été heureux de sortir de son fauteuil roulant que jusqu'à ce que son animal de compagnie adoré l'eût rejeté, comme s'il avait été un être vil et répugnant.

Rodrigue avait vu juste: Caleb avait l'habitude de se relever à chaque fois qu'un coup le mettait à terre. Même quand il y laissait des morceaux, il serrait les dents et se hissait à nouveau sur ses pieds. Néanmoins, là, cela commençait à faire beaucoup. Et le Techie était assez fatigué pour avoir envisagé - pour continuer à envisager le fait de rester au sol, cette fois. Voir d'y être enterré.

Pourtant, depuis quelques temps, quelqu'un avait décidé de l'aider à se remettre debout. Timidement, tout d'abord, avec une main tendue dans le froid, un regard encourageant. Puis de manière plus franche, en allant jusqu'à le secouer quand il le fallait.

Ce n'est pas de la pitié. Et si vous ne me voyez que comme votre employé, ça ne fait rien.

Cela avait été la première chose que Caleb avait acceptée: non, Rodrigue n'avait pas pitié de lui. De fil en aiguille, il avait ensuite osé se dire que les marques de sympathie du Lespurien n'étaient pas forcément intéressées, qu'il ne restait pas auprès de lui par simple culpabilité, et l'employé était devenu...

Peut-être. Un ami.

Après tout, Caleb n'avait pas choisi ce mot pour rien lorsqu'il le lui avait dit, quelques minutes auparavant.

Cependant, il ne s'attendait pas à ce que Rodrigue le prît au pied de la lettre. Il avait pensé, confusément, que le Lespurien resterait dans son rôle en demi-teinte, tout en compliments maladroits qu'on ne disait pas dans les yeux. Caleb était plus à l'aise sur ces terres-là, où le plus important se taisait faute de trouver comment être formulé avec justesse. Il n'était pas habitué aux mots sincères, qui se jettent sans calcul, se trompent parfois, se vivent tout le temps.

Prouvez-leur qu'ils ont tort.

C'était simple, direct, cela disait tout ce qu'il y avait à dire et Caleb ne savait pas quoi en faire. Dans un réflexe stupide (et pas dépourvu de lien avec son taux d’alcoolémie rapidement croissant), il baissa les yeux vers son verre, comme s'il allait déceler dans les volutes du maltat la trace d'un puissant hallucinogène, ou toute autre explication encore moins vraisemblable au fait que Rodrigue le regardait soudain avec une telle intensité, pour lui assener des compliments qui ressemblaient bien trop à des vérités.

Autant Caleb s'était senti vieux face à la fuite de Chips et à la première tentative de Rodrigue pour le soutenir, autant il se trouvait à présent jeune, désespérément jeune, sans expérience et con. Il ressentait une foule de sentiments qu'il ne savait pas gérer, de la joie, de la colère, de la reconnaissance, de la gène, et il ne parvenait pas à croire que cet homme, que Rodrigue parvenait à lui dire des choses pareilles en le regardant en face. Le barman lui avait déjà témoigné de l'admiration, mais jamais comme cela, jamais avec ces yeux qui ne tremblaient pas, cette voix qui ne se détournait pas.

Si ça importe, il y a des gens ici qui comptent sur vous.

Personne ne vous laissera tomber.

... D'accord, là il savait ce qu'il ressentait, et c'était un monstrueux embarras teinté d'un plaisir presque hébété. Il se racla bruyamment la gorge et s'empressa de noyer l'encombrant sentiment dans le maltat avant qu'il ne s'exprimât sur son visage et que Rodrigue comprît à quel point il venait de viser juste.

Bien sûr que cela importait. Dans sa minable petite vie parsemée de braises, rien n'avait jamais importé autant que ces trois paires d'yeux fixées sur lui. Il les contempla un instant, en se tenant un peu en retrait comme s'il n'osait pas les approcher de trop près. Puis il fit un pas vers eux.

Il tomba. Encore que le terme exact serait plutôt "il s'écroula sur lui-même d'une manière aussi inattendue que dépourvue de la moindre classe", également connu sous la version aussi triviale qu'éloquente "il se vautra comme une belle bouse". Jurant, il jeta plus qu'il ne posa son verre à présent vide sur le plan de travail qui parcourait l'intérieur du comptoir et s'y accrocha d'une main, avant d'utiliser l'autre pour aider ses jambes vacillantes à retrouver une position au moins compatible avec le fait d'être à genoux; il se savait encore mal assuré, mais pas à ce point. En même temps, combien de verres avait-il bu, déjà?...

Caleb utilisa sa main libre pour s'emparer d'une bouteille de vin entreposée sous le bar et la mettre sur le plan de travail, en disant d'un air qui se voulait dégagé et qui au mieux fut crispé au dernier degré:

"Ce n'est rien, je... je voulais juste attraper cette bouteille. Je la gardais justement pour une occasion comme celle-là. Enfin, pas comme celle-là, je l'aurais jamais imaginée, mais une bonne occasion, quoi. Une occasion... bien. Oh et merde, vous m'avez compris."

Il leva un regard sévère vers José et Rodrigue, comme pour les mettre au défi de répondre. Il se retrouva nez-à-nez avec Chips, qui était descendu du zinc pour voir pourquoi Caleb ben il était par terre.

Le Techie se figea. Le reptomarsupial aussi. Ses longues oreilles étaient couchées sur sa nuque par l'appréhension et ses pattes étaient tendues, prêtes à fuir. Ses narines se dilatèrent en approchant le visage de l'hume en face de lui, ses yeux d'églantine s'ornèrent d'une triste question. Caleb déglutit, sans oser bouger. Et le museau de l'animal entra doucement en contact avec son nez. Cela ne dura qu'une seconde, une minuscule seconde, avant que Chips ne battît en retraite pour retourner se blottir contre le bras de José. Mais quand la bête s'éloigna à nouveau, Caleb souriait.

"Tu as raison Rodrigue, ça va aller."

Il tira sur ses bras pour se remettre debout. Ce ne fut pas aisé, mais après deux essais avortés ("lâche-moi José, je vais y arriver tout seul!") il se retrouva debout derrière le comptoir, en train d'aligner quatre verres à vin face à lui comme si de rien n'était (et comme s'il était normal que son animal de compagnie bût du vin, lui aussi).

Il jeta un coup d'oeil à Rodrigue, avant de lui demander sur le ton de la conversation:

"Dis-moi juste, qu'est-ce que c'est que cette histoire de voyage? Je n'ai jamais eu l'intention de..."

Sa main s'immobilisa sur le goulot de la bouteille et quelque chose se glaça dans ses yeux d'ambre. Son voyage. Ce voyage.

Réagir vite. Repousser le souvenir, le rictus grinçant de Seel, le froid du revolver contre sa tempe. Il était vivant. Il le resterait.

Il sourit. Il parut presque naturel.

"Si c'est quelque chose que le médecin t'a dit, ne t'inquiète pas. Il m'a mal compris."

Puis, d'une voix légèrement trop riche en émotion pour une phrase aussi anodine:

"Je ne vais nulle part."

Et il entreprit de déboucher la bouteille - qui évidemment, tout en étant honorable, ne pouvait pas être de celles qu'il avait personnellement choisi de garder, vu que ces dernières avaient toutes été pulvérisées dans l'assaut du bar et que depuis il n'avait guère eu l'envie de prospecter lui-même auprès des cavistes. D'ailleurs l'ombre dans son regard n'avait pas totalement disparu, mais son port de tête, la ligne de ses épaules, trahissaient le fait qu'il avait accepté de se relever. Encore.

Parce qu'on comptait sur lui. Ce qui, après tout, est une excellente raison de vivre.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   23.10.11 18:02

Le voir disparaître aussi soudainement de son champ de vision, c’était une chose. Il avait eu le temps de penser à mille explications désastreuses avant même que les genoux du patron ne heurtent le sol.
Il s’était penché par-dessus le bar bien avant que Caleb ne retrouve son souffle pour leur lancer sa justification hasardeuse. Le visage du barman passa alors d’une expression instinctivement inquiète à une moue inédite, hybridation improvisée entre un sourcillement qui disait « Vous plaisantez ? », des yeux ronds qui voulaient plutôt exprimer « Qué tontuelo » et une bouche close, résolue à ne rien expliciter de sa pensée. Heureusement, l’intervention de Chips laissa le temps au Lespurien de se redresser sur son tabouret pour se recomposer une expression moins crispée.
Il échangea un regard bref mais lourd de sens avec José – incroyable comme les mots étaient superflus quand il s’agissait de ce brave José – et reconsidéra d’un œil perplexe les tentatives du Techie pour se relever seul. « Je vais y arriver tout seul ! ».

Rodrigue se couvrit les yeux d’une main. Coude appuyé sur le comptoir, l’autre main posée sur sa cuisse. Il se mit à rire. Sous cape, d’une façon contenue qui avait un petit côté fébrile. Le stress, l’alcool ? Le mélange explosif des deux, probablement. Il se reprit assez rapidement, et ce fut un visage fermé qu’il offrit à la vue de son patron. Ce dernier alignait sur le zinc les quatre verres – avec la bouteille « des occasions spéciales », comme disait Caleb – et il se dit, encore une fois, qu’il n’en était pas à une extravagance près.

La question du trafiquant l’arracha à ses considérations philosophiques. Ils échangèrent alors un regard, un peu trop soutenu pour être qualifiable de normal. L’un étonné, mais qui dérivait doucement vers de la suspicion ; l’autre pétrifié – pétrifié comme on peut l’être en ayant dit le mot de trop. Rodrigue ne pouvait pas ne pas remarquer cette espèce de coupure dans l’attitude de Caleb – un frémissement profond de douleur dans ses yeux alors même que la bouche prétendait le contraire. Le malaise qui alourdissait ses mots : «Il m'a mal compris». Avec un sourire jovial. Rodrigue ne pouvait pas être dupe. Il prétendit l’être, pourtant : en acquiesçant aussitôt, en répondant avec un sourire humble et conciliant :

« Oui. J’ai dû mal comprendre. »

Je n’ai pas envie de savoir, de toute façon. Enterrons-les, tes secrets.

L’alcool se mit à couler dans les verres, encore. Rodrigue prit le temps de noter le coup de poignet de Caleb, manifestement rôdé à l’exercice. Il releva les yeux, un sourire goguenard à peine surjoué au coin des lèvres, et il ajouta :

« Si je puis me permettre…Il va falloir retravailler votre résistance à l’alcool, Patron. Ça laisse un peu à désirer. »

Surtout, faire comme si c’était ça, la cause de sa chute.
Retrancher tout le reste à grands coups de hachoir mental.

Rodrigue leva son verre, puis l’abaissa pour mieux en apprécier les variations de teinte. Une bonne bouteille – pas la meilleure qui soit passée entre ses mains, ceci dit. Elle était pourtant l’image parfaite de cette célébration : empruntée, incongrue, inattendue. Mais prometteuse. Excellemment prometteuse. C’est avec bonne humeur qu’il ajouta à l’attention de Caleb :

« A moins qu’on ne soit déjà trop vieux pour les beuveries. »

Pause songeuse. Il glissa sa main libre vers Chips, et lui caressa la tête en aplanissant soigneusement ses longues oreilles velues ; le reptomarsupial kwissa, mais refusa de quitter le nid qu’il s’était fait des bras repliés de José. Les yeux du Lespurien remontèrent vers Caleb.

« Ça vous fait quel âge, d’ailleurs ? Vous avez, quoi, deux ans de plus que moi ? »
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   08.01.12 19:44

Le sens de l'humour n'était pas le point fort de Caleb. Il n'était pas assez cultivé pour apprécier les bons mots et trop susceptible pour manier l'auto-dérision, sans oublier ses tendances paranoïaques qui avaient tôt fait de transformer une bourrade amicale en marque d'irrespect. Rien d'étonnant, donc, à ce que la remarque de Rodrigue sur sa résistance à l'alcool lui fît hausser un sourcil: deux vannes en moins d'une heure? Pour un homme qui n'était pas spécialement un bout en train et qui en plus n'avait pas souri depuis sept mois, ce n'était plus de la bonne humeur, c'était à la limite de l'hystérie.

"Est-ce que par hasard tu te foutrais de ma gueule, Rodrigue?"

Réplique guindée, un peu vexée, un peu cinglante. Mais quand même une esquisse de sourire pour la tempérer, un indice maladroit du fait que, encore une fois, il n'était pas fâché d'entendre le Lespurien faire de l'humour, de voir cet air jovial sur son visage tandis qu'il aérait son verre de vin.

Ce n'est pas grave Rodrigue, continue à rire. Autant que tu veux, autant que tu peux, à en pleurer si tu y arrives. C'est la preuve que finalement, tous les deux, vous êtes en vie.

"Et ne raconte pas de conneries, je tiens très bien l'alcool. C'est juste que, ces derniers temps, je manque peut-être un chouia d'entraînement."

Il faillit ajouter "à qui la faute?". Mais, miracle, il se retint.

Il continua à servir le vin d'un geste appliqué, non sans échanger au dernier moment le verre à pied de Chips contre un ramequin nettement plus stable et moins précieux. Heureusement pour Caleb, le haut de son corps gardait une meilleure coordination que le bas et son poignet n'avait pas oublié les quelques mois passés derrière ce même comptoir, avant l'arrivée de Rodrigue.

Le Techie tendit son verre au Lespurien, surpris de constater qu'ils se connaissaient à présent depuis près d'un an. Cela paraissait énorme, un an. Et pourtant, malgré tout ce qu'ils avaient traversé, il ne savait toujours pratiquement rien de cet homme assis en face de lui. Il ne savait pas d'où il venait, ce qu'il avait vécu, où il avait appris à jouer du piano, pourquoi il savait tricoter, s'il avait de la famille, des amis qu'il ne voyait plus. Tout ce que Caleb avait, c'était un curriculum vitae riche en manœuvres de contournement et quelques aveux ou révélations piochées au hasard des actes de Rodrigue. Pour le mafieux, c'était inquiétant. Pour l'esquisse d'ami, c'était regrettable.

Pensif, Caleb entreprit de faire le tour du bar pour aller s'asseoir avec ses employés. Cela lui prit un certain temps, voire un temps certain, et il lui fallut toutes ses réserves de patience pour ne pas brusquer l'allure: comme il l'avait constaté à l'instant, ses jambes peinaient encore à retrouver leur fonction première (sans parler de son oreille interne qui n'appréciait que moyennement le mélange du Gerety et du maltat) et toute hâte se serait soldée par une autre chute. Néanmoins, sa frustration était toute relative: quelle importance qu'il marchât mal, du temps qu'il marchait?

Un sourire, vaguement carnassier, tandis qu'il se hissait sur le tabouret à côté du Lespurien. La première fois de la soirée qu'il s'asseyait. La première fois depuis sept mois qu'il sentait son siège.

"On n'est jamais trop vieux pour les beuveries, Rodrigue. Ou alors, uniquement quand on n'a plus la force de soulever son verre. Santé."

Et il s'empressa de démontrer qu'il était encore parfaitement apte à se saouler la gueule en avalant une gorgée de vin. Bon vin, d'ailleurs. Pas extraordinaire, pas inoubliable, mais bon. Un peu comme cet instant, oui.

"Ça vous fait quel âge, d’ailleurs? Vous avez, quoi, deux ans de plus que moi?"

Un regard, sensiblement agrandi par la surprise, avec un éclair de soupçon - le vieux réflexe qui cherchait l'embrouille. Puis, devant l'air parfaitement ingénu de Rodrigue, le rire. Pas un ricanement, comme après sa moquerie sur le fan club du Lespurien. Un vrai rire, sobre mais sincère, qui s'accompagnait d'un étincelle d'amusement dans les iris noisettes de Caleb.

"Ah, Rodrigue... Toujours le chic pour trouver la question qui tue."

Encore un peu de vin, avant de s'appuyer d'un coude sur le comptoir pour faire face à son employé:

"Si j'ai bonne mémoire, tu n'as pas tout à fait trente ans, pas vrai? Tu verras, c'est marrant comme anniversaire. D'un seul coup, tu as l'impression d'être vachement vieux, alors qu'en fait tu es le même clampin que la veille au soir."

Un coup d’œil à l'horloge qui étirait ses rouages au-dessus du comptoir. Il était deux heures quarante-cinq.

"Ça me fait trente-trois ans depuis ce matin. Enfin, hier matin. Et je vous préviens, le premier de vous trois qui décide de chanter "Joyeux Anniversaire", je lui mets une balle entre les deux yeux."

Il aurait pu s'en tenir là. Il aurait s'en tenir là, le reste ne regardait personne. Mais Caleb avait eu une sale journée, jalonnée de détresse, de terreur et de décisions cruelles. Il était fatigué de toujours penser au pire et fatigué d'avoir à le subir en permanence. Alors, à présent qu'il était assis à son comptoir avec un verre de bon vin et en compagnie des seuls êtres en qui il avait vaguement confiance, oui, il avait envie de parler. Au moins un peu.

"De toute façon, je ne sais pas si c'était véritablement mon anniversaire. J'ai été abandonné à la naissance, sur le parvis d'un orphelinat, sans aucun renseignement sur qui j'étais ni d'où je venais. Alors pour ce que j'en sais, je pourrais être né n'importe quand dans la semaine qui a précédé le quinze Messidor. A l'orphelinat, ils ont choisi le treize au pif. Comme si j'avais déjà pas assez la poisse comme ça."

Il haussa les épaules, vida son verre et entreprit de se resservir. Ce ne fut que lorsqu'il se pencha pour attraper la bouteille de vin qu'il vit l'expression de son garde du corps.

"Rodrigue? Ça va?"
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   11.03.12 20:57

C’est plein de nœuds et de mécanismes serrés les uns contre les autres – les muscles, les organes qui enflent et frémissent dans le bain bouillant du sang. Quand le souffle se retient, tout semble en attente là-dessous, tendu et impatient. Puis vient une sensation de froid incongrue, là dans les entrailles, un petit aperçu de la mort, alors qu’ailleurs, dans sa cathédrale d’os, le cœur avale et recrache son sang avec un acharnement dément. Encore plus haut, les pupilles se dilatent un peu, obscurcissent le bleu calciné de ses iris. Les yeux dévient un peu de leur axe, cherchent du vide sur la gauche – c’est plutôt un immonde grouillement de souvenirs qui y défile en filigrane. L’épiderme est froid. Là où le tissu cicatriciel s’étale au-dessus d’une blessure éteinte depuis longtemps, ça démange. Ça se réveille.

Ensuite tout reprend son cours, soudainement : l’air revient se plâtrer aux poumons et ce vaste tapis de nerfs qu’est le visage se fend d’un sourire. La vision redevient claire – toujours coupée en deux, mais claire.

« Oui. Oui, ça va. »

L’art d’exprimer ce que le corps nie jusqu’aux tréfonds de ses os. Un chiffre avait suffit à le faire trembler : Rodrigue était malheureusement fait ainsi, il était une mécanique tentaculaire, comme un carillon de chair qu’un mot suffisait à remonter. Toujours la même musique. Messidor, beau mois de Messidor où les liens du sang ne veulent apparemment plus dire grand chose. Son sourire accusait une certaine faiblesse ; il y pensait encore. Treize. Seize. Des chiffres noirs et gras, l’écriture gothique et pompeusement froide avec laquelle on inscrit les dates d’un décès et d’une naissance. Rodrigue pensa : « Trois jours, c’est bien assez long pour détruire un homme ». Un vieux réflexe. Il leva sa main de tortionnaire et bu le reste de son verre à grands traits.
D’autres bribes de pensées émergèrent, décousues, tremblant dans le rouge rubis du vin qu’on lui servait. Grandir sans l’amour de ses parents, ce doit être affreux. Lui, il ne l’aurait pas supporté. Pauvre Caleb.

Cette idée glaçante le renvoya dans un autre bar, moins bien chauffé, plus sombre, où il s’était assis face à une belle femme qui mélangeait ses cartes, un cigare serré entre ses dents de petite fille. Elle l’avait regardé curieusement. Tu sais jouer du piano ? Il avait répondu oui, naturellement. Elle avait sourit.

Et elle avait dit que certaines choses étaient écrites à l’avance.


Rodrigue fut ramené au Downward de Sécaria par le tintement d’un verre posé sur le comptoir. José avait terminé son verre ; sa large main tapotait machinalement la tête de Chips. Il se souvenait avoir rit, et de bon cœur encore, quand quelques instants plus tôt le patron avait affirmé qu’on n’était jamais assez vieux pour les beuveries. Depuis cet instant, il avait l’impression d’être tombé dans un trou sombre, où toute sensation extérieure ne lui parvenait que tamisée : l’air semblait plus sombre, plus frais, il ne sentait ni le métal sous ses coudes, ni le bois du comptoir contre ses genoux. Tout était réduit aux tambours battant dans ses oreilles, la pression sanguine qui alourdissait son front et lui rappelait que ces deux mains posées sur le comptoir avait tué beaucoup d’autres orphelins natifs de Twinkil.
Rodrigue respira profondément, et tourna la tête vers Caleb. Il s’était penché contre le zinc pour récupérer la bouteille de vin, mais son geste pour se resservir s’était comme suspendu. Leurs regards se croisèrent. Loin, très loin en retrait, une part de lui eu peur que le Techie devine ce qu’il cachait derrière son expression vacante. Il y avait peut-être de la suspicion dans l’œil noisette qui le fixait. Mais il ne savait pas. Oh, que l’Etat soit loué, Caleb ne savait pas. Evidemment.
Ce constat aurait dû soulager Rodrigue ; le sourire qu’il étira manqua pourtant de crédibilité. Il se formula des phrases toute-faites, comme pour se sortir de ce trou noir : à se dire, oui, on l’a abandonné à la naissance. Mais on a pu l’adopter aussitôt, n’est-ce pas ? Une famille, les Mancuso. Voilà, imagine-lui une mère, un père, une nourrice, un chat… des parents qui se seraient occupé de lui, qui l’aurait arraché à temps de cet enfer qu’était l’orphelinat de la banlieue de Falkenur.

Car c’était bien celui-là, n’est-ce pas ?

Facile à deviner. C’était le seul de la région, à l’époque.

Rodrigue ferma les yeux, lentement. Ça avait tout d'une mauvaise plaisanterie. Ces chiffres, ces dates, comme les cartes du tarot divinatoire, qui voulaient lui montrer un destin fatal là où il voulait juste voir un hasard inoffensif. Il choisissait de ne pas y croire, avec un acharnement qui lui faisait mal de l’intérieur ; le pendule humain qu’il était refusait d’être programmé une nouvelle fois. C’était se vouer à la cassure. Mais qu’importe.

Quand il rouvrit les yeux, ce fut pour poser un regard à la fois adouci et exténué sur Caleb. Il se reprit, avec une nonchalance qui avait pour but manifeste de détourner le sujet de leur conversation :

« On dit que la chance, ça se travaille. Pas vrai ? »

Une pause. Rodrigue considéra Caleb et, se récapitulant toutes les expériences abracadabrantes qu’il avait traversé avec lui, bon gré mal gré, et leur conclusion qui prenait enfin une tournure positive ce soir précis, il parvint enfin à sourire plus franchement.

« Joyeux anniversaire quand même, Patron. »
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   14.07.12 18:59

A peine le barman avait-il fini sa phrase que Caleb lui allongeait une bourrade dans les côtes, tout en ronchonnant d'une voix dont il exagérait volontairement les accents alcoolisés:

"J'ai dit pas de joyeux anniversaire, merde!"

Bien évidemment, l'écho fut immédiat:

"Joyeuxnanniversairemerde!"

Chips le fixait, la tête toujours posée sur l'impressionnant avant-bras de José, avec dans l’œil une étincelle d'espièglerie dont la réapparition attira presque un sourire sur les lèvres de Caleb. Puis la ghoule décida d'approuver les vœux de Rodrigue et Chips d'un autre de ses graves hochements de tête (une fois en bas, une fois en haut, retour au milieu) et le Techie ne put retenir un éclat de rire:

"J'abandonne, vous êtes trop cons!"

Et de vider son verre de vin en espérant que ce geste viril et débonnaire ferait oublier l'émotion un peu trop perceptible dans sa voix - émotion qu'il était d'autant plus pressé de dissimuler qu'elle n'était pas faite que de plaisir.

L'instant de confusion de Rodrigue n'avait pas duré plus de temps qu'il n'en faut à un château de cartes pour s'effondrer. Mais il fut bien trop profond et glacé pour échapper à Caleb, qui l'aurait perçu même saoul au point de ne plus pouvoir marcher - il n'était pas très doué pour déceler les sous-entendus des mots, mais il sentait le bouleversement des esprits et des corps à la manière immédiate et instinctive de celui qui a grandi en guettant les trahisons plus que les marques d'affections. C'était cette part de lui qui avait su dès le premier jour que Rodrigue dissimulait quelque chose. Un secret, qu'il avait deviné douloureux et sordide, mais que le terrible désarroi qui venait de jeter un voile sur le regard pervenche du Lespurien annonçait comme pire encore - un secret qui ronge, un secret qui tue. Le genre que Caleb connaissait lui-même très bien.

A l'extrême limite de sa conscience, le Techie s'était fugitivement demandé ce qu'il avait bien pu dire pour plonger son employé dans un tel état de malaise. Un lien ténu, à peine esquissé, lui était alors apparu entre l'orphelinat, le noir et le sang. Le pressentiment abyssal que, lorsqu'il avait évoqué son enfance, Rodrigue avait brusquement tout su, de manière aussi inexorable que la bonne clé tournée dans la bonne serrure ouvrait n'importe quelle porte.

Un frisson était descendu le long de la colonne vertébrale de Caleb, au coeur de cette splendide cathédrale d'os si récemment massacrée et reconstruite, pour se loger en un ricanement ronronnant à la base de son dos, là où... peut-être... quelque chose s'était tapi.

Puis il avait vu le visage délavé de couleur et de joie de Rodrigue, sa lutte pathétique pour ramener un sourire sur des lèvres qui avaient l'air de ne plus savoir comment l'afficher. Alors, comme le barman avait décidé d'ignorer ce fameux "voyage" que son patron avait failli entreprendre, Caleb décida qu'il n'avait rien remarqué d'inquiétant dans le comportement de Rodrigue. Ce dernier avait simplement été désarçonné d'entendre une histoire d'abandon surgir au milieu d'une joyeuse conversation. Ce sentiment glacé que le Techie avait perçu n'avait jamais existé.

Moi non plus je ne veux pas savoir. Laisse-moi continuer à croire que je peux te faire confiance. J'en ai besoin.


Il chercha à se resservir, mais la bouteille était vide. Il se demanda si c'était lui qui avait pris le dernier verre, constata qu'il n'en savait trop rien et se sentit satisfait de ce flou artistique.

"Merde, tu parles d'un joyeux anniversaire... Déjà que ça manque de femmes, si en plus on n'a plus de vin..."

Il avisa la bouteille de maltat qu'il avait entamée pour l'occasion, posée sur le comptoir interne du bar, à côté de la colonne de refroidissement. Alors son cerveau embrumé d'alcool céda à un vieil instinct, avec un tel naturel que ni sa concentration altérée ni sa longue absence de pratique de la magie ne parurent avoir de l'importance. Le Techie lui-même n'eut pas le temps de remarquer l'infime déclic dans sa poitrine, la familière sensation de dissociation, la tension qui s'installait dans son esprit. Simplement, un instant auparavant, il était assis auprès de Rodrigue, et à présent il était debout à l'intérieur de l'arceau du bar, une main posée sur le goulot de la bouteille convoitée.

Caleb cilla. Il tourna la tête pour observer avec une étrange candeur Chips et ses deux employés, à présent assis derrière-lui, et son propre corps qui se tenait toujours sur le tabouret à côté de Rodrigue, le visage détendu et les yeux clos. Il baissa le regard sur ses jambes,ou plutôt sur celles du reflet dans lequel se retrouvait sa conscience. Celles que le laboratoire lui avait arrachées, si longtemps auparavant. Celles qui avaient fait que depuis il n'avait pas utilisé son don, trop effrayé qu'il était de revoir son reflet coupé en deux.

Mais c'était fini. Tout cela, c'était fini.

A la radio, le plaintif saxophone avait laissé place à un chaud murmure, une voix de femme, pour quelques mots qui tirèrent à Caleb un rire d'homme bien éméché.

You know how I feel?...

Avec un sourire opiacé, le Techie présenta la bouteille à Rodrigue, avant de lui demander dans un lespurien à peine moins impeccable que lorsqu'il était sobre:

"¿Quieres tomar algo, hombre?"

Puis il désigna le bar derrière-lui, appuyant sa précédente affirmation selon laquelle la seule raison valable pour arrêter de boire était de ne plus être en état de porter son verre à sa bouche. Il posa le maltat à portée de son véritable corps avant de laisser le clone se dissiper dans un soupir moiré.

Il rouvrit ses véritables yeux, et se servit en chantonnant avec la musique, de cette voix humble et posée de celui qui a l'oreille suffisamment musicale pour savoir qu'il ne sait pas chanter. Ce ne fut qu'après avoir éclusé un énième verre qu'il osa rejoindre clairement le refrain de la chanson, tandis que ce qui avait précédé sa soirée daignait enfin s'engloutir dans un salutaire brouillard amnésique.

"And I'm feeling good..."

Quelques secondes de flottement ouaté, les yeux clos, à écouter la musique. Juste le temps d'être en vie.

It's a new dawn, it's a new day, it's a new life.
For me.

Et soudain, sortant de nulle part:

"Allez viens Rodrigue, on va faire un tour!"

Il sauta à bas de son tabouret. José eut à peine le temps de l'empoigner par le bras pour lui éviter de se casser lamentablement la figure, mais cette fois-ci Caleb était trop ivre pour s'en indigner, voire pour s'en rendre compte. S'arrachant négligemment à la prise de son videur, le Techie s'empara presque du premier coup de sa nouvelle bouteille préférée, avant de se diriger d'un pas loufoque, aussi déterminé que titubant, vers la porte du D Bar. Il chantait toujours avec la radio.

Now freedom is mine!
... And I'm feeling good.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   08.09.12 21:25

Son sourire était soulagé. Franc à en être pataud, peut-être même avec quelque chose de désespéré dans l’ombre de ses lèvres. La réaction bourrue de son patron était tout ce dont il avait besoin pour se sentir mieux. L’alcool avait endormi ses réflexes, amorti l’acuité de son regard innervé de magie rough – il ne vit pas la sorte de latence dans les yeux attentifs de Caleb, il ne devina pas les remous d’incertitude et de soupçon qui précédèrent la bourrade grincheuse. Tout allait bien – tout était parfait, et puisqu’il s’agissait de l’anniversaire du Boss, rien ne devait gâcher cette soirée. Rodrigue allongea la main pour se saisir de son verre – négligemment, tout en étant certain d’avoir déjà trop bu pour son propre bien, il le vida à grands traits avant de le reposer dans un claquement sec sur le comptoir. Oui, tout allait bien.

Il restait comme surpris d’entendre Caleb rire aux éclats, pourtant; surpris de redécouvrir que cette gueule-là pouvait être expressive, avec des ridules encadrant son rire ouvert, les pommettes taillées en hauteur, affinant le tracé des yeux. Même fâcheusement éméché, il dégageait encore ce charisme qui lui avait fait signer un certain contrat de travail, des mois plus tôt. C’était ça, la trempe de leader – on revoyait enfin en lui l’homme, qui à lui seul, à moins de trente ans, avait fait de ce bar la plaque-tournante d’un trafic ridiculement lucratif, et le repaire stable d’une milice des plus dissipées. Rodrigue avait faillit oublier ce détail : Mancuso allait rester dans les annales de Sécaria, quoi qu’il advienne. Ce n’était pas – il ne l’avait jamais été – l’homme voué à rester caché dans sa chambre éternellement. Le monde reprenait enfin sa place. Rodrigue en conçu un sentiment de satisfaction assez inédit. Il se décida alors à accompagner le rire de Caleb, trop enivré pour s’en tenir à ses habituels sourires polis.
Lorsqu’il nota du coin de l’œil que Caleb agitait la bouteille vide au-dessus de son verre, il esquissa un mouvement diligent pour se lever et reprendre son office de serveur, mais il fut presque aussitôt coupé dans son élan par la vision – la soudaine apparition du double de Caleb. Putain de magie – ce fut tout ce que son cerveau s’embarrassa à enregistrer tandis que son corps réagissait nerveusement, rentrant sensiblement la tête dans ses épaules et dardant un regard superstitieusement noir à la nuée magique qui avait pris l’apparence de Caleb. Pourtant, le double avait l’air curieusement serein, à l’image du « vrai » Techie, qui avait les yeux clos et un sourire distrait au coin des lèvres. Rodrigue ne pouvait s’empêcher de penser, pêle-mêle, au double tranché en deux qu’il avait vu se dissiper dans la neige (quand il avait cru, pendant une seconde, que c’était fini) et aussi à ce que disent les gens des terres boisées de Twinkil – que voir son double c’est voir sa mort prochaine. Mais rien de catastrophique n’advint cette fois, et le fantôme lui adressa la parole dans un lespurien frisant l’excellence – Rodrigue lui opposa un silence buté, n’acceptant de se détendre que lorsqu’il disparut et que Caleb (le vrai) ouvrit à nouveau les yeux pour se resservir. Il songea mollement qu’il devrait un jour extorquer au Techie une explication complète et rationnelle sur le fonctionnement de sa magie – et peut-être aussi le supplier de le prévenir avant de s’en servir devant lui.

"Allez viens Rodrigue, on va faire un tour!"

Pardon ?

Aussi dépourvu de réflexes que le trafiquant d’armes à cet instant précis, Rodrigue se contenta de tendre la nuque en arrière, de façon à jeter un regard des plus vaporeux sur la chute de Caleb. Presque chute : il fut sauvé in extremis par l’inébranlable efficacité de leur videur mort-vivant, qui se chargea se remettre sur pied son employeur. Entre-temps, le barman retournait les paroles de Caleb dans sa tête comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Faire un tour ? L’idée en elle-même avait quelque chose d’intensément saugrenu, mais Rodrigue s’inquiétait davantage de ne plus savoir s’il serait capable de se repérer dans l’infâme brume sécarienne, alors même que Caleb n’avait pas l’air très stable. Ce dernier se frayait déjà un chemin vers la sortie, pourtant. Le Lespurien le regarda tituber laborieusement, le visage vide, puis haussa les épaules.

« J’arrive, Patron. »

Rodrigue descendit de son tabouret. Le simple contact de ses pieds sur le sol du bar lui laissa une drôle sensation de pesanteur. Il fixa le sol, le temps de se rappeler que ses quelques quatre ou cinq ou peut-être six verres de vin devaient en être la cause. Il releva la tête, jeta un coup d’œil à José (dont l’habituelle inexpressivité avait soudain tout l’air de l’encourager à poursuivre leur patron), puis il inspira longuement.

« Haber... »

Et sur cette quasi-prière au Saint Etat, il entreprit le tout aussi pénible cheminement entre les tables du bar pour rejoindre son patron. Tandis que Caleb chantonnait le refrain avec une confondante conviction sur le pas de la porte – Rodrigue s’arrima aux porte-manteaux de l’entrée, où à cette heure seul pendait encore le sien, un long cache-poussière coupé à la Lespurienne, plus digne des westerns ensoleillés de l’autre continent que de la compacte mare de brume qu’était Sécaria. Il le décrocha, et rattrapa enfin son idiot d’employeur en quelques enjambées audacieusement rapides. Il referma la porte du bar derrière lui – maintenant, il n’y avait plus que la nuit sale et froide, le vent à peine épuisé de la toundra qui sifflait dans les ruelles biscornues du quartier. Et Caleb qui fredonnait au milieu de ce calme tumulte qu’il commençait une nouvelle vie et qu’il se sentait bien. Rodrigue se mit à sourire, songeant que c’était un peu comme avant (peut-être à tord mais sur le coup cela sonnait comme une évidence), que Caleb était là, à en faire trop, et que lui devait encore lui courir après. Comme « au bon vieux temps ».

« Vous chantez plutôt bien, Patron.» concéda-t-il d’un ton qui se voulait posé, mais que l’alcool rendait juste proprement louche. « Je l’ignorais. »

Maintenant qu’il était à côté de lui, il pouvait voir à la lumière diffuse des lampadaires la ligne basse des épaules de Caleb, l’imperceptible flottement de son costume qui rappelaient un peu trop qu’il avait beaucoup trop perdu en muscles depuis son accident. Rodrigue jeta son par-dessus sur ces épaules-là, veillant, comme souvent, à ne pas toucher directement Caleb. Il reprit aussitôt, sur un ton de conversation qui avait quelque chose d’ensommeillé :

« Je travaillais dans un jazz-bar, avant. Il y avait un piano, et la patronne chantait parfois. C’est moi qui l’accompagnais. Une belle voix - je suis quasiment sûr qu’elle avait cette chanson à son répertoire. »

Il baissa la tête, un mensonge au bout des lèvres.

« Je ne sais plus. »

Il haussa les épaules, continuant de marcher au même rythme que Caleb – il ne savait pas exactement où ils allaient, et il doutait que Caleb ait un réel objectif, vu son état actuel. Il suivait, docilement, suffisamment près de lui pour intervenir au cas où le sens de l’équilibre de Caleb se payait à nouveau des vacances. Pas sûr qu’il y parvienne, ceci dit - sa tête lui semblait simultanément lourd et légère à la fois et sa proche démarche ne faisait pas vraiment honneur à sa réputation. Au bout d’un moment, et à moitié assommé à force de regarder les pavés défiler sous ses pas, il commenta placidement :

« Je…n’ai jamais autant bu. De toute ma vie. »

Il donna soudain l’impression de s’avachir contre l’épaule de Caleb, peut-être en ayant perdu l’équilibre – mais, au lieu de se redresser et de s’excuser, il allongea le bras pour se saisir de la bouteille que tenait Caleb à la main et en but une gorgée rapide. L’alcool mit doucement le feu à ses tempes : il ferma les yeux un bref instant, pris de vertige, puis il se décala en silence. Il ajouta enfin, dans un soupir amusé :

« Ce n’est pas si mal. »
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   20.09.12 0:19

Le regard égaré le long des perspectives brumeuses de la rue, toujours fredonnant, Caleb balaya d'un geste les compliments de Rodrigue sur ses talents de crooner :

« Je chante pas bien. Je chante juste... juste. »

Il cilla. La formule n'était pas de lui, et elle était ancienne, si ancienne qu'il pensait l'avoir oubliée. Pourtant elle lui était venue sans effort, presque familière, avec son bagage de tendresse un peu triste qui tenait de la nostalgie. Caleb sourit, sans savoir si c'était à Rodrigue, à lui-même ou simplement à la rue déserte.

« C'était mon premier patron qui disait ça. Un Arcano. Un grand con émotif. Il t'aurait plu. »

Elle était belle, cette rue. Il ne s'en était jamais rendu compte, préoccupé qu'il était au quotidien par la crasse qui couvrait ses pavés ou par la pénombre qui y régnait en permanence à cause des entassements de maisons trop hauts qui l'encadraient. Mais là, dans le parfait silence du milieu de la nuit, alors que le mois de Messidor accordait presque quinze degrés à l'air ambiant, Caleb était séduit par le délicat flou de brume qui faisait des couronnes dorées aux réverbères, l'odeur humide et fraîche du vent d'Est qui jouait avec ses cheveux trop longs.

Il était dehors pour la première fois depuis des mois, debout sur ses jambes. Tout était magnifique.

Le trafiquant sentit un poids peser sur ses épaules amaigries, celui d'un cache-poussière qui aurait déjà été trop grand pour lui en temps normal et qui ce soir-là lui donnait carrément l'allure d'un adolescent mal avisé qui aurait fouillé dans la penderie de son père. Il reconnut sans peine le manteau de Rodrigue, avec qui il échangea un regard indéchiffrable. Puis, après un infime hochement de tête, il s'attela à passer ses bras dans les manches sans y perdre sa bouteille – opération nettement plus difficile qu'il n'y paraît – avant d'attraper le Lespurien au-dessus du coude pour l'entraîner vers le centre-ville.

Evidemment, Caleb ne savait pas où il allait. Un jazz-bar, comme celui dont parlait Rodrigue ? Il y avait bien ce fameux « restaurant », trois ou quatre rues plus loin, où des filles peu vêtues dansaient sur les tables jusqu'à cinq heures du matin, mais il semblait très illusoire que le videur local les laissât rentrer dans leur état. Bah, tant pis, il fallait bien commencer quelque part. Si cela ne marchait pas, ils auraient bien une autre idée – leur bouteille de maltas était encore aux deux tiers pleine d'inspiration sous forme liquide.

« Je... n'ai jamais autant bu. De toute ma vie. »

Caleb s'arrêta net, ce qui joua sans doute un rôle dans la soudaine perte d'équilibre de son cher barman. Le Techie le laissa se vautrer sur son épaule avec une nonchalance à peine étonnée qui détonnait fortement avec son habituelle aversion pour le contact physique, et il se laissa même aller à rire en voyant le très distingué Lespurien s'emparer de la bouteille pour boire au goulot :

« Et c'est moi qui tiens pas l'alcool ? Putain Rodrigue, elle a dû être nulle ta vie pour que ta pire cuite ce soit deux trois verres de pinard. »

Présentation quelque peu minimaliste de la situation, mais Caleb était à peu près sûr que le barman avait bu nettement moins que lui, alors qu'il devait peser vingt kilos de plus. D'ailleurs, histoire de garder une longueur d'avance, le Techie s'empressa de récupérer le maltas pour en prendre lui-même une gorgée, avant de se figer brusquement. Il fixa Rodrigue avec des yeux écarquillés, l'air d'un homme qui vient de recevoir une révélation divine.

« Attends... t'es bourré ?... »

Et comme si c'était la chose la plus incroyablement drôle qu'il ait vue de sa vie – Rodrigue ! bourré ! – Caleb partit dans un de ces terribles fous rires qui le prenaient parfois au dépourvu, éclats d'hilarité qui faisaient frisonner tant ils étaient incontrôlables et tenaient finalement plus de la rupture émotionnelle et nerveuse que de la joie. C'était comme si le trafiquant ne pouvait plus garder en lui toute cette tension, tout ce désespoir qui lui minaient le cœur, et qu'il les laissait sortir en les maquillant en rire dans un ultime effort de dissimulation – mais on décelait le noir gluant de la dépression caché dans ce rire-là.

Pendant quelques trop longues secondes, le Techie resta ainsi à vaciller au bord du trottoir, plié en deux. Et puis, évidemment, il finit par se casser la figure dans le caniveau.

Rodrigue ne parvint pas à le retenir. Cela valait peut-être mieux : vu la manière dont son propre sens de l'équilibre désertait la scène, il aurait certainement accompagné son patron dans sa chute plutôt que de le rattraper. Et puis, au moins, ainsi il sauva la bouteille.

De toute façon, Caleb ne s'était pas fait mal – ou il ne le sentait pas, ce qui revenait au même. Il était simplement allongé sur le dos, encore hoquetant, son visage luisant de larmes. Peut-être qu'il riait, peut-être qu'il s'était mis à sangloter, difficile de faire la différence. Il ne fit aucun geste pour tenter de se relever, et il lui fallut sentir la poigne de son barman se refermer autour de son bras pour réaliser que cela ne se faisait pas de rester vautré sur la route.

Laborieusement, cramponné à Rodrigue, le Techie se hissa sur ses jambes. Puis il leva les yeux vers l'homme qui le soutenait. Alors, avec cette rapidité ahurissante dont seuls les humes sévèrement alcoolisés sont capables, le visage de Caleb perdit absolument toute trace de joie pour prendre une expression bouleversée, faites d'une émotion tellement pure et intense qu'elle en était douloureuse :

« Tu sais, jamais... Personne n'a jamais fait ça. Pour moi. »

Visiblement, il ne parlait pas que du fait de le repêcher dans un caniveau dans un état d'ébriété avancé. Sa prise se raffermit sur le bras du Lespurien, et il continua avec un empressement fébrile, qui perdit graduellement son aspect comique pour virer au désespoir :

« Rodrigue, je... Je suis un connard, je sais. Je gueule, et tout. Mais c'est important, ce que tu as fait, d'accord ? Je... faut me croire, d'habitude j'ose pas le dire, mais je te jure que c'est vrai, faut vraiment que tu me croies. C'est important. »

Il se mordit la lèvre et serra compulsivement l 'épaule de Rodrigue, comme pour lui faire comprendre ce qu'il n'arrivait pas à dire. Ce ne fut qu'après un long silence qu'il finit par lâcher :

« Merci. Merci de ne pas m'avoir laissé tomber. »

Et, d'un geste brusque et totalement impossible, il serra Rodrigue contre lui.

Pour de vrai. Un bras au-dessus de l'épaule, un autre sous l'aisselle, les deux mains qui heurtent les omoplates et l'étreinte qui se ressert, étrangle presque dans son maladroit désir de sincérité.

Exactement cinq secondes.

Puis Caleb le relâcha, fit un pas en arrière. Plus calme, il souriait d'un air gauche, presque candide.

« Tu sais quoi ? J'ai de nouveau mes jambes. »

Il se répéta, rien que pour goûter encore une fois à cette merveilleuse affirmation (« j'ai de nouveau mes jambes »). Puis il essuya ses larmes d'un revers de sa manche, flanqua une claque dans le dos de Rodrigue et repartit d'un pas titubant, comme si tout avait été dit.
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MessageSujet: Re: Reload & Sheathe   21.11.12 0:28

Rodrigue avait un sourire en coin, assez marqué pour creuser des ridules sous ses yeux. Il avait encore la tête penchée sur le côté, étourdi par sa dernière rasade d’alcool ; il était presque reconnaissant à Caleb de l’avoir pris par le bras (ce qui en soi était déjà un geste d’une familiarité effarante) pour le guider. Il aurait été incapable de dire où ils se trouvaient à l’instant, mais sa capacité à l’inquiétude étant sérieusement imbibée de vin, il n’avait pas une seule fois relevé la tête pour lire les noms des rues ou des places qu’ils avaient traversé - tout juste avait-il la vague intuition que Caleb l’avait entrainé vers le centre de Sécaria.
Sa remarque sur son état d’ébriété lui fit hausser les épaules. Puis, comme dans le but de s’expliciter davantage, il étendit vaguement les bras – et tangua un peu sur l’instant, avant de se stabiliser avec l’air concentré d’un funambule sur sa corde (alors que Rodrigue n’avait sous ses pieds que la plane concrétude du trottoir). Il releva la tête et décréta sobrement : « Lespure du Sud, Patron. », comme si cette simple remarque suffisait à légitimer la nullité d’une existence et un dédain gourmé pour les beuveries.
L’hilarité soudaine de Caleb le fit sourire, mais pas bien longtemps. Il y avait quelque chose d’inquiétant – le rire était un peu cassant, un peu trop sonore. Et ce qui se dissimulait en-dessous, Rodrigue pouvait également le déceler, nettement, et à contrecœur. Il le regarda faire, bras ballants, l’air un peu éteint. L’alcool, il s’en doutait, parviendrait bien vite à gommer ce sentiment d’inconfort – autant chez lui que chez Caleb, avec un peu de chance. Ce qu’il ne vit pas venir, par contre, ce fut la chute du trafiquant – bien sûr il tanguait dangereusement, oui il y avait le dénivelé du trottoir, mais il n’était tout de même pas préparé à ce que Caleb disparaisse aussi abruptement de son étroit champ de vision.

« Patron ?! »

Le Patron riait encore du fond de son caniveau, mais il semblait épuisé, la tête logée entre les pavés inégaux de la voie cochère. Son cher barman prit le temps de se frotter méticuleusement le visage d’une main lourde, ne sachant que penser du tableau qu’ils devaient offrir à l’instant. Mais il pourrait se moquer après – il semblait plus urgent de tirer Caleb de là, puisqu’il ne semblait pas disposé à se relever tout seul.

« Ne restez pas là, allez – »

Rodrigue se pencha précautionneusement, et agrippa aussi fermement que possible le bras de son patron pour le relever du caniveau, avec l’expression contenue de celui qui attend le moment le plus opportun pour délivrer un trait d’esprit légèrement piquant. Mais il ne vint pas, et d’ailleurs il oublia presque immédiatement la taquinerie qu’il avait à l’esprit, dès lors que Caleb se chargea de le prendre de court ; c’était d’abord la main sur son bras, qui s’était crispée comme pour le retenir, puis seulement, au moment où leurs regards se croisaient, ce changement. Une vague de détresse qui avait cassé tous les traits d’hilarité de son visage. Rodrigue le dévisagea, incrédule encore. Qué pasa ? Ils étaient assez près l’un de l’autre pour n’en manquer aucun détail – et il y avait un peu de lumière diffuse dans la brume, quelques brins de clarté accrochés aux cheveux trop longs de Caleb. Ses yeux s’étaient agrandis et il y avait plus de lumière là aussi, traçant un arc doré bien net au-dessous de ses prunelles, là où s’étaient agglomérés des restes de larmes. Qu’est-ce qu’il avait ? Qu’est-ce qu’il voyait ? Rodrigue cilla, les paupières plissées comme si ses yeux lui faisaient mal – mais c’était autre chose. C’était Caleb. Il avait l’air… Rodrigue renonça à trouver le mot adéquat – il l’avait sur lui, l’impression, l’émotion brute du trafiquant, déversée dans chaque pliure de la manche qu’il froissait sous sa poigne, ravinant, creusant sous la peau jusqu’à faire trembler l’os. Pour une fois, cependant, ce n’était pas si désagréable. Il y avait de la sincérité là-dedans.

Mais Caleb ne se contentait pas de cela – il parlait. Et c’était autrement plus déconcertant de le voir articuler des mots qui suturaient toutes ces émotions les unes aux autres, les rendant complètes, complémentaires plutôt. Cohérentes. Dirigées vers lui. Rodrigue était tétanisé, hébété même. « Personne n’a jamais fait ça pour moi ». Il se souvint soudainement du dandy aussi tapageur que méfiant qui l’avait embauché un an plus tôt – la gouaille, le sourire, l’allure de celui qui se sait séduisant, le discours facile. Une gravure de mode typiquement sécarienne qui semblait sans défaut au premier regard. Rodrigue avait tardé à flairer cet accroc, ce détail pourtant essentiel ; c’était que Caleb était seul. Pas par choix. On l’avait abandonné, une, deux, peut-être cent fois, qui sait.
Et voilà que le trafiquant (l’être neuf qui était descendu en silence de l’escalier en colimaçon à peine une heure plus tôt), arrimé à ses bras à lui, lui disait – lui faisait comprendre – qu’il avait fait quelque chose d’ « important ». Qu’il ne l’avait pas abandonné. Et qu’il le remerciait pour ça.

Cela aurait largement suffit à démolir l’expression de Rodrigue – mais quelque chose résista en lui. Il cilla, esquissa même un vague mouvement de recul (« mais je te jure que c’est vrai »), incapable de penser à la moindre réplique. C’était trop intime, trop sincère – et Rodrigue ne se sentait pas en mesure de faire honneur à cela. Il était un menteur né. Ce que venait de lui offrir Caleb, il savait qu’il ne le méritait pas. Il voulait rire, écarter doucement Caleb, prier l’Etat qu’avec la fin de la bouteille il y aurait de quoi jeter cet aveu aux oubliettes. Mais le Techie, encore une fois, le pris au dépourvu. Il sentit plus qu’il ne vit les bras de Caleb se refermer sur lui (pendant une seconde de pure bêtise avinée, il se demanda s’il avait encore perdu l’équilibre), et resserrer leur prise avec vigueur dans ce qui ressemblait furieusement, à bien y regarder, à une accolade.

La bouteille lui échappa des mains et tomba dans un vacarme surréaliste sur les pavés. Elle ne se brisa pas, mais roula à grand renforts de tintements térébrants, laissant s’écouler goulûment l’alcool qu’elle contenait encore.

Il peut s’en passer des choses, en cinq secondes. Rodrigue eut le temps de noter une myriade de petits détails – l’odeur légère de tabac lespurien qui traînait sur son par-dessus, la maigreur terrible de Caleb quand leurs torses se heurtèrent, sa respiration en suspens, l’impensable solidité de sa prise sur lui. Il se rendit compte qu’il avait froid uniquement lorsqu’il commença à percevoir la chaleur de l’étreinte – qu’il s’était tenu raide trop longtemps uniquement lorsqu’il consentit à se détendre et à ployer son échine sous le poids des bras de Caleb. Il y avait ça, et il avait le reste – bien plus violent, bien plus lumineux d’une certaine façon ; Rodrigue trembla intérieurement au contact de cette émotion saturée, en rien filtrée par la retenue habituelle de Caleb. Il aurait voulu se mettre à pleurer. Mais même en le voulant – en l’exigeant -, rien ne vint humecter ses yeux agrandis de stupeur. L’alcool lui avait embrouillé l’esprit, et considérablement amorti ses réflexes, mais il parvint assez vite (en l’espace de ces cinq secondes, donc) à relever ses bras, un peu mécaniquement au début, puis à river ses mains aux omoplates de son unique ami. Rodrigue lâcha un soupir assez pesant à cet instant, juste avant que Caleb s’écarte, comme si de rien n’était.

Il s’était senti très heureux, très simplement heureux quand il avait vu Caleb sur ses deux jambes, sourire au bas de cet escalier, et l’engueuler parce qu’il avait tenté de l’étreindre. Tout cela était idiot, et plutôt ridicule pour des hommes de la pègre à la trentaine bien tassée. C’était même dangereux, compte tenu de la vie qu’ils menaient. Mais Rodrigue était tout disposé à voir sa réputation égratignée si cela pouvait, au final, tirer Caleb de sa solitude.

« Tu sais quoi ? J'ai de nouveau mes jambes. »


Rodrigue acquiesça, avec un sourire en coin. Tout était dit, effectivement. Le barman se pencha pour ramasser la bouteille perdue (il n’en restait plus grand-chose, mais il la garda tout de même), et suivit Caleb dans la ruelle gorgée de brume en quelques enjambées indécises.

« Ce n’est pas une raison pour tenter de me semer, Patron. Allez-y doucement, s’il vous plaît ! »
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The Longest Night -
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