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 Adam Zolnerowich

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Sadicomaso-chiche

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Signalement : Grande perche de 1m90 toute en maigreur, membres trop longs, cheveux bruns peu disciplinés, yeux bruns, visage osseux mais souriant, air pas méchant, un peu à côté de la plaque, vêtements bien taillés


MessageSujet: Adam Zolnerowich   18.08.11 21:16

I. Identité

Nom : Alvar-Zolnerowich
Prénom : Adam
Surnom : Pas de surnom qui le dissocie d'Arthur : pour tout le monde, ils ont toujours été les jumeaux, avec tous les surnoms que cela sous-entend.
Sexe : Masculin
Age : 31 ans (sans garantie sur l'âge mental, très fluctuant)
Race : Hume
Idéologie : Sa famille
Métier : Arcanotechnicien, ingénieur en aéronautique, chef d'entreprise (quand il y pense)


II. Conscience du monde et magie

Connaissance des extra-tyrestres : Comme beaucoup d'Arcano issus de la Loge Surréaliste, Adam éprouve un vif intérêt pour la situation de Tyr dans l'espace et pour la séduisante idée que l'hume n'est peut-être pas la seule forme de vie du cosmos à se penser intelligente. Mais de là à se dire que son voisin de palier peut-être un alien...

Conscience : Initié

Technique : Arcanotechnologie

Spécialisation :

En résumé, il ressent la présence du cuivre et peut le manipuler à sa convenance : le déplacer par télékynésie, en modifier la forme, l'inclure dans des mécanismes arcanotechnologiques...

Ses talents d'Arcano s'appliquent exclusivement aux métaux contenant du cuivre : l'alliage doit en être composé au moins à 50% et plus la proportion en cuivre est élevée, plus ses pouvoirs sont puissants (sachant qu'il ne commence à avoir une bonne prise sur le métal qu'à partir de 70-75% de cuivre). Jusqu'à très récemment, il pouvait manipuler le laiton (alliage de cuivre et de zinc) avec presque autant d'aisance que le cuivre pur, car sa magie fonctionnait en résonance avec celle de son frère jumeau, qui possédait des capacités semblables par rapport au zinc. Mais depuis le décès d'Arthur, cela ne s'applique plus qu'aux pièces de laiton que l'un ou l'autre des jumeaux a déjà manipulé ; sinon, c'est un alliage de cuivre comme un autre.

Sans même parler de sa formation à l'Académie de Neven, Adam pratique la magie depuis sa plus tendre enfance. Il peut donc en faire à peu près tout ce qui lui passe par la tête, à tel point que lui-même ne comprend pas toujours comment il fait. Un début d'explication à sa technique tient au fait qu'il ressent la présence des atomes de cuivre et peut instinctivement modifier leur arrangement. Il peut ainsi déplacer le métal par télékinésie, le faire léviter, ou encore l'amener à son point de fusion pour le modeler à sa convenance (en pratique, il économise ses forces et ne passe au modelage qu'après avoir fait chauffer le métal dans un four adapté). Il peut également faire interagir plusieurs pièces de métal imbibées de magie et y « enregistrer » une série d'actions à accomplir l'une par rapport à l'autre, ce qui s'avère très utile dans les dispositifs automatiques. Enfin, comme la grande majorité de ses collègues, il peut réparer à peu près n'importe quoi, pourvu qu'il dispose d'assez de pièces à base de cuivre et qu'il ne s'agisse pas de la création d'un autre Arcano (exclusion faite de son frère).

Évidemment, toutes ces capacités ont leurs limites. Adam a ainsi remarqué qu'il ne peut manipuler que des objets qui pèsent moins lourd que son corps ; de même, il ne peut rien faire léviter au-dessus de sa propre hauteur et il ne peut pas contrôler un nombre infini d'objets – cette dernière limite dépendant de la taille de ses cibles, de leur teneur en cuivre, de ce qu'il veut en faire, etc. Si programmer des pièces de mécanique est plutôt un travail délicat et lent qui ne lui pose pas trop de problèmes, modifier les propriétés physiques et la forme du métal lui demande une énergie phénoménale, au point qu'il s'est déjà évanoui plusieurs fois en effectuant ce genre de travail – c'est sa faute, il oublie toujours de faire des pauses.

Enfin, sa perception aigüe des atomes de cuivre fait que s'il reste trop longtemps exposé à une grande quantité de ce métal, Adam souffre de malaises qui vont de quelques vertiges à une migraine carabinée dont il mettra plus d'une semaine à se remettre. Cela paraît bénin, mais c'est certainement l'aspect de son pouvoir qui le gêne le plus au quotidien : le simple fait de dormir sous les combles alors que la toiture est en cuivre le rend malade. Il est obligé de fractionner les quantités de métal qu'il garde dans son atelier, de réfléchir à la composition des meubles et ustensiles présents dans sa maison, d'abréger au maximum ses visites pourtant indispensables chez les ferrailleurs et autres métallurgistes chez lesquels il se fournit et qui fabriquent ses prototypes à grande échelle... Bref, dans un monde steampunk, ce n'est pas tous les jours très drôle.


III. Description morale et physique

Description physique :

Adam est ce que l'on appelle couramment une grande sauterelle : presque un mètre quatre-vingt dix à la toise, des jambes immenses, des bras interminables, le tout d'une minceur qui confine à la maigreur... sauf que, d'une manière tout à fait improbable, cela lui va bien. Alors que sa silhouette toute en os devrait le faire paraître sec et fragile, il dégage une impression de souplesse et d'aisance qui étonneront beaucoup ceux qui ne connaissent pas son passé d'escrimeur. Il se tient droit, ses gestes sont calmes et précis. Sans être follement charismatique, il a cette séduisante simplicité des êtres biens dans leur peau.

Son visage étonne de la même manière : ses traits creux, son nez un peu trop grand, son menton un peu trop petit ne sont pas ceux d'un homme que l'on peut qualifier de beau. Il a renoncé à porter la moustache (impossible d'en faire pousser une digne de ce nom) et peine à domestiquer l'épaisse chevelure sombre qui lui tombe sur le front. Pourtant l'ensemble est harmonieux. Le sourire charme sans effort, le regard, d'un brun sans prétention, est doux et intelligent. L'expression est volontiers distraite, un peu rêveuse, un peu perdue, comme s'il était toujours étonné de se retrouver sur cette planète ; selon le caractère de l'interlocuteur et le sérieux de la conversation, cela peut le faire paraître aussi bien très sympathique que extrêmement agaçant.

Adam n'étant pas spécialement facile à habiller, il fait souvent fabriquer ses vêtements sur mesure – enfin, il se laisse traîner chez le tailleur par sa femme : s'il apprécie de bien gagner sa vie, il n'aime pas les signes extérieurs de richesse, et il est peu dire qu'il n'attache pas une grande importance à son apparence. Si on le laissait faire, il serait capable de sortir de chez lui avec une veste couverte de charbon ou de travailler dans ses fourneaux en se contentant de retrousser les manches de sa chemise de soie. Mais il fait un peu plus attention depuis qu'il est marié : il ne tient pas à se faire arracher la tête par sa tendre épouse.


Description morale :

En ce moment, Adam traverse une mauvaise passe, vu qu'il porte le deuil de son jumeau décédé il y a moins d'une semaine. Les deux frères étaient très proches, même s'ils n'avaient rien de ces jumeaux fusionnels et un peu inquiétants qui se coiffent, s'habillent, vivent de la même manière. Ils étaient juste habitués à fonctionner ensemble, chacun compensant les faiblesses de l'autre. Face à la personnalité enjouée et excessive d'Arthur, Adam est donc naturellement devenu le tempéré du binôme.

C'est quelqu'un de relativement simple. Honnête, loyal, un peu candide dans le sens où il oublie parfois que tout le monde n'a pas des principes aussi affirmés que les siens. Il est d'un naturel aimable et souriant, quoique discret – typiquement celui qui, au cours d'un dîner, se contente de suivre poliment la conversation et ne s'y implique que quand elle lui tient vraiment à cœur.

Comme beaucoup d'hommes très intelligents, il a du mal à se concentrer dans les situations qui ne relèvent pas de son domaine d'expertise. Ainsi, autant Adam est d'une acuité impressionnante lorsqu'il se consacre à son travail, autant il peut commettre des erreurs grossières dans la gestion du reste de sa vie – tenir sa maisonnée passe encore, s'intéresser à l'aspect économico-juridique de son entreprise devient compliqué et prêter attention aux relations mondaines relève pour lui de l'impossible. Sans être vraiment dans la lune, il n'a l'air qu'à moitié présent, comme si son cerveau pensait à d'innombrables choses en même temps.

Conséquence directe, il est d'une relative maladresse dans ses rapports à autrui. Assez sensible pour s'en rendre compte, il fait de son mieux pour ne pas se montrer vexant et s'intéresser aux autres, mais il a toujours beaucoup de mal à feindre l'attention, ce qui n'est évidemment pas du goût de tout le monde.

Enfin, notons qu'il est issu d'une famille de têtes de mules et que, à sa tranquille manière, il ne fait pas exception à la règle : c'est un bourreau de travail, qui peut négliger jusqu'à sa santé si cela lui permet de finir ce qu'il a commencé – le genre à atteindre un niveau de compétition en escrime en à peine trois ans, en passant des nuits entières à s'entraîner. Il n'aime pas les conflits, mais quand il se retrouve pris dans l'un d'eux, il est prêt à ne rien lâcher à son opposant. Et comme c'est le cas pour de nombreuses personnes dotées d'une grande patience, quand il finit par craquer, c'est fugitif mais violent.


IV. Précisions supplémentaires

Style de combat :

Un ami improbable au fort accent manouche lui a appris très tôt que le meilleur moyen de ne pas se faire cogner, c'est de cogner d'abord. Ainsi, malgré son caractère paisible, Adam tient pour acquis que si on l'agresse, il a le droit et le devoir de se défendre.

Rien d'étonnant, donc, à ce qu'il se soit découvert une passion pour l'escrime : il aime cette violence maîtrisée, élégante, qui aiguise le corps comme l'esprit et où l'agilité et la détente font plus que la force brute. Ayant grandi dans un milieu modeste, il n'a pu se lancer dans ce sport qu'en entrant à l'Académie, ce qui ne lui a pas rendu les choses faciles : tous les gosses de riches du campus pratiquaient l'escrime depuis leur enfance, et ils n'étaient pas disposés à l'indulgence envers de parfaits débutants admis sur bourse. Mais quand on est une tête de mule qui tient à son honneur, que l'on est doué et que l'on a un frère jumeau aussi motivé que soi-même, on peut combler un retard faramineux, jusqu'à devenir une petite célébrité dans le milieu de l'escrime universitaire : en épée par équipe, les jumeaux Zolnerowich ont été quatre fois vainqueurs des championnats mondiaux de l'Académie. En individuel, Arthur a décroché deux médailles d'argent et une de bronze. Adam a remporté une fois le bronze et une fois l'or, dans une finale mémorable face à Arthur qu'il a gagnée de justesse.

Aujourd'hui, il ne croise plus le fer que pour le plaisir, mais est-ce que j'ai vraiment besoin de vous détailler le fait que sa canne-épée est assez bien entretenue pour servir hors des salles d'armes et qu'il peut faire de jolis dégâts avec elle ?

Quant aux agresseurs qui se figurent qu'on peut aisément l'avoir à distance, je leur conseille de vérifier la composition de l'alliage de leurs balles et de ne pas laisser le temps à Adam de sortir les quelques billes de cuivre qu'il garde dans les poches de son manteau : c'est le genre de projectile qui, propulsé par la force de l'esprit, peut faire beaucoup de mal à un crâne hume.

Donc dangereux ? Non : son pouvoir a les limites que l'on sait, son épée ne lui servira à rien face à une demi-douzaine de revolvers et ce n'est pas avec sa stature qu'il va tenir au corps à corps. C'est juste qu'il peut être nettement plus coriace qu'il n'y paraît.


Talents particuliers : Ancien escrimeur de haut niveau, puissant magicien.


Signes particuliers :

  • Petite curiosité physique : si on éclaire ses yeux avec une lumière assez forte et qu'on les observe de très près, on peut remarquer un discret liseré doré en périphérie de son iris. Adam n'y a jamais vraiment prêté attention jusqu'à ce qu'un étudiant de la Loge du Médecinisme lui dise que c'était un signe de grave intoxication au cuivre. Néanmoins, et pour la plus grande déconvenue de ce monsieur, Adam n'a absolument aucun autre symptôme, même pas une surcharge au niveau sanguin. Ce n'est pas génétique, puisque Arthur ne l'avait pas – c'était d'ailleurs leur seule différence physique objectivable. Pour Adam, cela n'a pas une grande importance, du tant qu'il n'est pas malade. Et puis, il a l'impression que cela plaît bien à Suzanne.

  • Une montre à gousset dont il ne se sépare absolument jamais. Toute de métal gris, elle semble faite d'argent légèrement patiné alors qu'elle est en fait constituée de zinc presque pur, traité par magie pour ne pas s'oxyder. Les aiguilles reposent sur du verre, pour que l'on puisse voir les rouages fonctionner. Son dos est orné des initiales A.Z.. Son frère Arthur en possédait une rigoureusement identique, à ceci près que la sienne était fabriquée en cuivre.

  • Leur entreprise, « Zolnerowich & Cie », existe depuis près de dix ans et s'est spécialisée dans la conception et l'entretien d'instruments de navigation pour aéronefs. Son symbole, gravé sur toutes ses productions, est aisément reconnaissable :


    Elle a connu un succès foudroyant grâce à l'invention phare des jumeaux : le GPS, Guide de Positionnement Sécuritaire. C'est une sorte de radar. L'appareil, de la taille d'une table de nuit, est en effet capable de détecter à quarante centimètres près la position de tout autre GPS dans une portée de cinq kilomètres et de la retranscrire à la fois sur papier et dans l'espace – la table de la machine est en effet surmontée d'une maquette à l'échelle où des miniatures choisies par l'utilisateur lévitent autour d'un point fixe représentant l'appareil en cours d'utilisation.
    Seule contrainte : le système ne fonctionne donc que si tous les aéronefs concernés sont équipés d'un GPS. Mais dans un monde où on ne disposait d'aucun moyen pour empêcher deux dirigeables de se percuter dans les nuages, l'invention n'a pas mis longtemps à se répandre, à tel point que les aérogares se sont équipées à leur tour (c'est quand même nettement plus facile d’atterrir quand vous savez précisément à quelle distance vous êtes du sol) et qu'il s'agit aujourd'hui d'un appareillage indispensable à tout objet volant homologué. Chaque GPS devant tôt ou tard passer dans les mains d'un des jumeaux pour entrer en résonance avec les autres, Adam et Arthur ont été pendant quelques temps submergés de travail, mais cela s'est calmé à présent que l'essentiel de la flotte est équipée.
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MessageSujet: Re: Adam Zolnerowich   18.08.11 21:33

V. Histoire



Je ne sais pas raconter les histoires. Pourtant j'écris plutôt bien, et si mes proches se sont jamais plaints de mon imagination, c'était plutôt parce qu'elle était trop débridée que l'inverse. Mais je manque de rigueur, je ne sais jamais ce sur quoi il faut insister et ce qu'il vaut mieux passer sous silence. Plus que tout, j'ai peur d'ennuyer les gens. Alors, en règle générale, je laisse les autres parler pour moi.

Mais cela fait des heures que je suis assis dans un fauteuil de première classe, à bord de ce dirigeable qui traverse péniblement la mer Nordique pour me ramener en Vanor. Je ne parviens pas à lire, je ne parviens pas à travailler, je ne parviens même pas à penser. La semaine que je viens de vivre m'emplit la tête, m'étouffe, me rend fou, et j'ai envie de pleurer et je n'y arrive pas. Alors je te les écris, ces foutues mémoires, je te les écris sans savoir ce que j'y raconterai, si je les terminerai un jour ou si elles seront lues par un autre que moi. Tout ce que j'espère, c'est qu'elles m'éviteront de perdre le peu de raison qu'il me reste.

Parce que c'était ton idée, les mémoires. La première fois que tu m'en as parlé, c'était il y a plus de trois ans, quand nous partagions encore une maison à Neven. A l'époque, je n'y ai pas prêté attention : c'est un projet qui t'est venu en lisant le journal, et tout le monde dans notre entourage savait que quand Arthur Zolnerowich parcourait les gros titres, les projets qu'il formulait avaient toutes les chances d'être irréalisables, passablement dangereux, et d'avoir pour seul intérêt d'être irréalisables et passablement dangereux. A titre d'exemple, l'explosion inexpliquée qui a ravagé une partie de l'aile Nord de l'Académie de Neven il y a une dizaine d'années était une Idée du Journal – une sombre histoire de Gerety, de tortue, d'entropie mal évaluée et de jalousie admirative pour celui qui avait mis le feu à l'aile Sud peu de temps auparavant ; j'y ai perdu ma plus belle cravate.

Bref, tu étais dans ton coin favori de l'atelier, renversé dans ta chaise, les pieds croisés sur le plan de travail entre un tas de pièces détachées et une pile de brouillons, un exemplaire du « Cri Nevan » ouvert sur les jambes, et tu m'as simplement dit :

« Il faudrait qu'on écrive nos mémoires. »

Je n'ai même pas fait l'effort de lever les yeux de mon travail :

« Tu écris comme un manche, Arthur.
- Évidemment, quand je disais « on », je pensais « je parle, tu rédiges ». Tu sais, on est jumeaux, complémentaires, tout ça... »


Cette seule phrase a suffi à mettre un terme à notre conversation. Je n'aimais pas t'entendre parler de notre gémellité : quand tu l'évoquais, c'était toujours parce que tu avais envie de l'exploiter. Oh, je ne dis pas que ce n'était pas amusant, parfois, de jouer avec la fascination qu'ont les gens pour les jumeaux homozygotes. Je me souviens notamment d'une période de notre enfance où nous faisions exprès de nous habiller et de nous coiffer à l'identique rien que pour faire tourner nos proches en bourriques, petit jeu passablement insupportable qui nous a valu quelques taloches. Plus tard, nous nous sommes aussi bien amusés avec nos collègues de la Loge du Médecinisme, qui passaient leur temps à nous inventer de nouveaux tests comparatifs et à s'extasier devant nos résultats.

Les choses n'ont commencé à prendre une tournure gênante que lorsque que tu t'es dit que des jumeaux, cela devait également intriguer les femmes. Je ne m'attarderai pas sur cet embarrassant sujet et me contenterai de dire que cette pauvre Tricia McMillan ne doit toujours pas vraiment savoir avec qui elle a passé la nuit du bal de promotion.

Tu me manques. Même tes pires conneries me manquent.

La question des mémoires n'est revenue sur le tapis que très récemment, alors que tu étais déjà malade. Nous étions dans ta chambre à la clinique de Max et tu as pris la parole entre deux quintes de toux.

« Tu sais, on devrait vraiment les écrire, ces mémoires. »


Ce « on » m'a fait mal. Tu n'avais plus que quelques jours, voire quelques heures devant toi, et tu disais toujours « on ». Mais comment aurais-je eu la force de te rectifier ?

« Pourquoi est-ce que cela te tient tellement à cœur ?
- Oh, je ne sais pas trop. Je pense simplement qu'on a des choses à raconter, peut-être des gens à inspirer, va savoir. »


J'ai réfléchi un instant, puis je t'ai dit que je ne le ferai pas. Quand tu m'as demandé pourquoi, je t'ai dit que je ne voyais pas l'intérêt de rédiger des mémoires si c'était pour ne pas dire la vérité. Or, qu'est-ce que les gens voulaient savoir, nous concernant ? Que nous avions vécu une enfance rude dans les faubourgs d'Ashagan, mais qu'à force de travail et de patience nous avions tout de même fini par entrer à l'Académie, où nous avions battus les fils des riches maisons bourgeoises jusque dans leurs salles d'escrime ? Que la firme que nous avions créée marchait incroyablement bien ? Que le destin nous avait rattrapé en plein succès, alors que je venais de fonder ma propre famille, pour te frapper d'une terrible leucémie qui t'avait emporté en une semaine ?

Cette dernière phrase, je ne l'ai pas dite à voix haute. A l'instant, j'ai même failli ne pas l'écrire. Elle est déjà bien trop douloureuse à penser.

Après quelques secondes, tu m'as souri. Tu comprenais : rien de tout ce que je venais de dire n'était faux. Mais ce n'était pas la vérité.


*****


La vérité, c'est que je regrette notre enfance. Cela a sans doute été la plus belle période de notre vie.

C'est quelque chose que notre nouveau milieu, résolument bourgeois, ne parvient pas à comprendre. Eux s'en tiennent aux faits : quatre enfants en bas âge, une mère humble fonctionnaire, veuve de militaire. Un trois pièces dans les faubourgs d'Ashagan, sans lumière électrique et pourvu d'eau chaude seulement un mois sur deux. En guise de formation, la classe unique du quartier, où l'objectif ultime de l'institutrice est d'apprendre à lire à tous ses élèves. Et après les cours, le travail, tous les jours pour l'aîné, un jour sur deux en alternance pour les benjamins, parce qu'ils doivent aussi s'occuper de la cadette quand leur mère fait des heures supplémentaires. Dit comme cela, forcément, cela paraît assez misérable. Je ne prétends d'ailleurs pas que c'était simple. Mais nous avons toujours eu du charbon dans la chaudière et à manger dans nos assiettes, même à la fin du mois. Et nous nous avions les uns les autres.

Je t'entends presque rire : « Adam dans la séquence émotion, attention, première ! »... C'est vrai, j'ai toujours été un peu... sentimental. Si je veux être honnête, je dois dire que notre famille n'était pas un modèle d'harmonie ; je crois que j'ai pu haïr les membres de notre fratrie autant que j'ai pu les aimer, toi le premier. Comme le disait notre mère, nous étions une meute sans veneur : intelligents, loyaux, mais fichtrement impossibles à tenir.

Klaes, l'aîné, a décidé très tôt que puisque notre père était mort c'était à lui d'être l'homme de la famille. Cela a été une réussite partielle. Il a sauvé notre situation financière, il nous a transmis les valeurs paternelles. Quand nos inventions nous attiraient des ennuis, il était toujours là pour nous éviter de nous faire casser la figure ou de finir au commissariat. Mais à vouloir être adulte trop tôt, il a perdu beaucoup de son innocence et de sa légèreté. Il est devenu blasé, consciencieux à en être pénible ; je veux dire, quand vous vous disputez avec votre grand frère, vous attendez un minimum de répartie, ne serait-ce que pour avoir la preuve que vos arguments le touchent. Klaes restait toujours calme, désespérément calme, comme si, quelque soit votre âge, vous n'étiez à ses yeux qu'un gamin qui pique une colère. C'était frustrant. Blessant, même, parfois au point d'en venir aux mains. Et cela a rendu les choses très difficiles pour Katryn.

Kat' la numéro quatre. Une passionnée, comme notre mère, et la seule fille dans une bande de garçons, donc indiscutablement la plus redoutable d'entre nous. Elle pouvait faire figure de petite fille parfaite, avec ses cheveux si blonds et ses grands yeux bleus, le rire adorable qu'elle avait quand elle nous voyait jouer avec notre magie. Puis une pierre nous frôlait d'un peu trop près, une insulte troublait notre tranquillité, et elle devenait une véritable furie. Elle se jetait sur nos agresseurs en hurlant, les frappait avec tout ce qui lui tombait sous la main et les griffait au visage avec la ferme intention de leur arracher les yeux – si on ne l'avait pas arrêtée, elle l'aurait fait ; il suffit de voir ce qu'elle a pu infliger à Salem, qui avait pourtant le cuir robuste.

Ah oui, Salem. Jérusalem Yéhouda, de son vrai nom. Il était devenu, par un mécanisme qui m'a toujours échappé, le meilleur ami de notre frère aîné, et par extension un quasi membre de la famille. Si Klaes était le numéro un et Katryn le numéro quatre, lui était le numéro zéro, le facteur d'entropie sans laquelle une réaction chimique ne peut pas produire d'énergie mais qui risque de tout faire exploser si on le place au mauvais endroit de l'équation. C'était (et c'est toujours) l'homme le plus épouvantablement sadique que je connaisse, une grosse brute de gitan qu'il vaut mieux avoir avec que contre soi. Évidemment, comme je le connais bien, je sais aussi qu'il est beaucoup plus intelligent qu'il ne veut bien le laisser paraître et qu'il y a plus de loyauté et de droiture dans cette tête cabossée de boxeur clandestin que dans celle du plus cultivés des fils de bourgeois que j'ai pu croiser à l'Académie. J'ajouterai également qu'il était assez ouvert d'esprit pour apprécier notre compagnie alors qu'il était résolument contre la magie. Mais que l’État m'en soit témoin, lors d'une première rencontre, ce n'était pas cet aspect-là de sa personnalité qu'il mettait en avant.

Katryn ne perdait jamais une occasion de se battre avec Salem. Quand on lui demandait pourquoi, elle répliquait toujours « parce qu'il m'énerve ». Cela nous faisait sourire, parce qu'elle pensait vraiment que personne ne comprendrait qu'elle avait le béguin pour lui.

Nous ? Il n'y avait rien à dire sur nous. Nous étions les jumeaux, les magiciens, bons élèves et impossible à cerner. Au milieu de tous ces caractères en acier trempé, nous faisions figure d'intermédiaires. Après tout, nous étions les benjamins : sans les responsabilités de l'aîné, sans la pression que la cadette subissait par comparaison avec nous, de quoi pouvions-nous nous plaindre ? Et quand bien même, nous étions deux, nous n'avions qu'à nous soutenir l'un l'autre. De là à dire qu'il était normal que nous payions les pots cassés pour tout le monde...

Je n'en veux pas à ma famille de nous avoir considérés comme cela. Je ne pense pas qu'ils le faisaient consciemment. Et puis, ce rôle devait nous convenir, d'une certaine manière, sinon nous ne l'aurions pas assuré pendant toutes ces années.


*****


La vérité, c'est que si nous sommes bien des génies comme ils tous sont si prompts à le prétendre, alors ce n'est pas grâce à l'Académie.

Notre mère s'est rendue compte de notre petite différence peu avant le décès de notre père. Trois ans, c'est jeune pour exprimer un talent pour la magie, mais nous ne lui avions laissé aucun doute : un jour que j'avais particulièrement faim et qu'elle tardait à me servir mon petit-déjeuner, j'ai tendu les bras vers le lait qui chauffait sur la cuisinière. La casserole était en cuivre. Elle s'est jetée toute seule dans mes mains, me brûlant les paumes et m'aspergeant de lait chaud. Tout le monde a hurlé dans la cuisine (surtout moi), mais apparemment il y a plus de peur que de mal, vu que je n'en ai gardé aucune cicatrice. Salem, avec sa compassion habituelle, a fait remarquer qu'au moins cela aurait été plus simple de me différencier de toi.

Partant de ce petit incident, notre mère n'a pas mis longtemps avant de remarquer que nous ouvrions les clenches en laiton sans les toucher et que tu avais une fascination certaine pour les gouttières. Elle n'y connaissait pas grand chose en magie, mais avait assez d'intelligence et de bon sens pour voir ce que nous faisions de ce talent avant de songer à s'en alarmer. Elle n'a pas été déçue : je pense qu'elle était la seule femme du quartier à avoir à sa disposition autant de mécanismes automatiques destinés à lui faciliter la vie, aussi bien pour ses tâches ménagères que dans son travail – elle se sert toujours de sa machine à écrire qui fait le recaf et le maintient au chaud.

Très vite, nous avons submergé nos proches de cadeaux improbables qui allaient du gadget à l’œuvre d'art. Certains étaient... pas ratés, mais... un peu susceptibles, dirons-nous. D'autres en revanche étaient de franches réussites, comme la balle-boomerang que nous avons offerte à Salem. C'est une sphère de laiton de la taille d'une balle de tennis, mise en résonance avec un anneau très semblable à une bague ordinaire. Quand on la lance, elle parcourt environ dix mètres avant de revenir se coller à l'anneau. Salem a un peu râlé pour la forme, histoire de nous rappeler qu'il n'aimait pas la magie, mais il n'a pas refusé le cadeau. Il l'a même utilisé de manière régulière, vu qu'il venait nous voir pour en réparer les impacts. Il prétendait qu'il l'avait faite tomber de son étagère en voulant en ôter la poussière, mais le laiton est un métal qui marque bien, et je sais reconnaître des empreintes de dents quand j'en vois.

Et puis, il y a eu Pinpin. Katryn avait cinq ans quand Klaes et Salem sont entrés à l'école militaire et cela lui a fait beaucoup de peine de voir disparaître ses deux défouloirs favoris. Déjà conscients que nous non plus nous ne serions pas toujours à la maison, nous avons voulu lui construire un jouet qui puisse lui tenir compagnie. Et parce que nous étions deux gosses, nous avons vu les choses en grand : Katryn n'adorait rien tant que de nous voir lancer des billes de métal qui revenaient directement se nicher dans nos mains. Ce jouet devait lui être tout aussi fidèle.

Le pire casse-tête de notre vie ; le GPS est un jeu de cubes pour jardin d'enfants à côté de ce satané lapin mécanique. Nous avons dû étudier des notions de physique au programme du Foli pour nous en sortir, nous avons même fraudé à la bibliothèque d'Ashagan Centre pour y emprunter des livres d'arcanotechnologie et de design. Nous avons accumulé une montagne de plans, passé des heures dans les décharges pour récolter de quoi fabriquer nos prototypes, et tout cela en cachette de Katryn. Il fallait que l'automate soit fonctionnel, solide, que ses batteries soient faciles à recharger, mais également qu'il soit beau, agréable à caresser et à garder contre soi. Et, le plus difficile, il fallait programmer son comportement.

Je ne dirai pas ici comment nous avons fait, en partie parce que le GPS fonctionne sur le même principe et que je n'ai aucune envie qu'on nous vole notre brevet, en partie parce que moi-même je ne saurais pas entièrement expliquer le processus. Je me contenterai d'écrire qu'il nous a fallu plus de deux ans de travail acharné pour venir à bout de Pinpin, que nous avons compris plus de choses sur nous et notre magie en concevant cet automate quand pendant des années de cours à l'Académie et que nous avons eu droit en récompense à la plus heureuse des petites sœurs.

C'était du temps où Katryn était à peu près heureuse. Puis elle s'est de plus en plus souvent opposée à Klaes. Si lui avait grandi trop vite, elle faisait exprès de stagner. Et plus elle jouait les gamines écervelées, plus Klaes se conduisait comme une triste parodie de père, plus cela la mettait en colère et plus elle jouait les gamines écervelées. Tant que nous étions encore là pour nous occuper d'elle, c'était à peu près vivable, mais lorsque nous avons dû quitter Ashagan à notre tour, elle est méchamment partie en vrille : fugues, alcool, drogue, petits amis tous plus minables les uns que les autres... Oui, elle m'a fait peur. Je ne lui ai jamais avoué à quel point elle m'a fait peur.

Je me rappelle qu'un soir on est venu nous chercher dans notre chambre à l'Académie. Téléphone pour nous, en ligne directe s'il vous plaît. J'ai décroché pour entendre la voix blanche de notre mère nous annoncer que Katryn avait disparu. Encore. Le seul qui avait une idée de l'endroit où la trouver était un homme nommé Jack, modèle standard du policier honnête, ancien ami de notre père et, j'en étais sûr, secrètement amoureux de notre mère. Il avait pisté notre sœur jusqu'à un repaire de dealers, un hangar crasseux en périphérie de la cité. Il ne pouvait rien faire de plus : s'il intervenait en tant que policier, il lui faudrait arrêter Katryn avec les autres. Et même s'il parvenait à s'infiltrer là-dedans après la fin de son service, il n'était pas dit que Kat' le suivrait : comme tous ceux qui lui paraissaient avides de remplacer notre père, elle ne l'aimait pas. Il avait prévenu ma mère pour qu'elle appelle Klaes et Salem a la rescousse, mais ils étaient tous les deux en mission sur un autre continent.

Alors au lieu d'un grand blond lourdement armé et d'un manouche très remonté avec du bronze à la place des poings, les jeunes vagabonds d'Ashagan ont vu débarquer deux apprentis ingénieurs épuisés d'avoir dû sauter dans le dernier train de nuit en provenance de Neven. Autant vous dire qu'ils ont bien ri.

Mais pas longtemps. Parce que ce qu'il y a de bien à être Arcanotechnicien, c'est qu'il suffit d'un peu d'imagination et de quelques bouts de métal pour acquérir une puissance de feu non négligeable.

J'ai sorti de mes poches une arme que je manie depuis ma plus tendre enfance : six grosses billes en cuivre d'environ deux centimètres de diamètre. Quand je suis en pleine forme et que je dispose de cuivre pur, je peux en contrôler onze de manière simultanée. Mais six, c'est déjà suffisant pour distribuer quelques bosses et yeux pochés, je l'avais assez vérifié en m'entraînant sur les petits abrutis qui nous harcelaient quand nous étions gosses – une bande avec deux jumeaux magiciens et un manouche, cela déplait à beaucoup de monde.

Je savais que tu avais des billes de laiton sur toi (le zinc est trop pénible à purifier pour le gâcher en projectiles). Mais j'ignorais que tu ne t'en étais pas contenté, jusqu'à ce que je remarque ta main droite.

« Arthur... Ton gant...
- Mmmh ?
- Est-ce que... Non, sans rire, est-ce que c'est...
- Oui. Il est beau, n'est-ce pas ? Je l'ai vu la dernière fois que je suis passé dans l'aile administrative, je me suis dit que c'était tout de même une honte qu'on laisse un pareil chef d’œuvre dans une vitrine.
- Tu es conscient que même si on s'en sort ce soir, on est bons pour le conseil de discipline ?
- Oh, seulement s'ils se rendent compte de l'emprunt.
- L'emprunt ?! Par l’État, Arthur ! C'est une pièce unique ! »


Je ne suis pas allé plus loin : l'un des squatteurs, qui devait faire deux fois mon poids, venait d'envoyer valser mon chapeau :

« Vous vous êtes paumés, mes agneaux ?
- Non mon brave, nous cherchons une jeune fille du nom de Katryn. Savez-vous où elle se trouve ? »


Cela, c'était toi, évidemment. Je ne suis pas du genre à fanfaronner quand je risque ma vie.

L'homme t'a craché au visage. Dans la même seconde, une bille de cuivre l'a frappé entre les deux yeux et trois billes de laiton ont percuté son entrejambe de plein fouet. Il a émit un gargouillis avant de s'effondrer pour former un petit tas informe sur le sol crasseux. D'un seul coup, on n'entendait plus rien dans le hangar. Enfin, presque plus rien.

« Zasranets... »

Nous avons pâli tous les deux. Zasranets. De l'argot d'Ashagan, craché par une voix anonyme dans l'obscurité. C'est comme cela que les bouseux pleins de haine appellent les humes capables de magie. Quelque chose comme « fils de pute » mêlé à « flaque de merde ». Une insulte que nous avons entendue beaucoup trop souvent quand nous étions enfants, et rarement de la part d'autres gosses – eux, contrairement aux adultes, savaient à quel point c'était grave de prononcer ce mot.

Zasranets.

Il y a eu un déclic, puis le bourdonnement crescendo d'une puissante machinerie qui se met en marche. Tu as tendu la main droite dans la direction de la voix, dévoilant l'étrange armature de métal qui habillait ton avant-bras. Une onde orangée à l'odeur d'ozone est apparue au niveau de ton coude. Quelqu'un s'est redressé pour se jeter sur toi, tu as frappé. Et le coup d'Acréage est parti.

Un éclair, une détonation, une bouffée d'électricité statique et le type a volé dix mètres plus loin pour défoncer une paroi de taule. S'il a survécu, il a dû passer le restant de ses jours à manger avec une paille. Je n'ai pas eu le temps d'aller admirer les dégâts, vu que j'ai dû m'occuper des plus motivés de ses amis, et seul qui plus est : toi, tu étais tout autant dans le décor que ta cible – j'ai écris par la suite au créateur de l'Acréage pour lui exposer ce léger problème de recul.

Cette expérience aurait pu s'avérer assez jouissive, finalement : nous avons fait un beau massacre parmi ces brutes, sans autre conséquence pour nous que quelques ecchymoses. Mais quand j'ai trouvé Katryn, vautrée au fond du hangar sur une paillasse pouilleuse au milieu des joints et des bouteilles vides, toute ma satisfaction a disparu pour ne laisser qu'une pitoyable douleur. Je l'ai prise dans mes bras et j'ai vu qu'elle était couchée sur une seringue vide. J'ignore si c'était elle qui l'avait utilisée. Je ne veux pas le savoir.

Personne n'a jamais su dans quel état nous avions trouvé Kat'. Elle a dû penser que c'était par égard pour elle, que nous estimions que la situation était déjà assez grave pour ne pas apporter de l'eau au moulin de Klaes. Ce n'est pas faux, mais encore une fois, ce n'est pas la vérité : si nous n'avons pas critiqué la conduite de Katryn, c'est parce que pour faire des remontrances à un drogué, il faudrait déjà ne pas en être un soi-même.


*****


La vérité, c'est que l'Académie a failli nous tuer.

Je ne sais pas qui s'est dit le premier que nous devions y entrer. Peut-être était-ce notre père. Ou Klaes, notre si pragmatique aîné. Ou même notre mère, qui sait. J'ai l'impression d'avoir toujours vécu avec cette idée : quand je serai grand, je serai Arcano. Ni toi ni moi n'avons jamais envisagé une autre voie. Pourquoi l'aurions-nous fait ? Notre magie était notre passion, tout le monde la trouvait merveilleuse, même Salem a avoué (sans qu'on le torture) qu'il aimait bien nos bricolages. En vivre paraissait un rêve, un rêve difficile à atteindre mais pas inaccessible.

Nous avons travaillé comme des forcenés dès nos onze ans, lorsque nous avons compris que ce ne seraient ni une pension de veuve ni la paie d'un jeune militaire qui nous offriraient l'Académie. Notre seule chance était d'obtenir une bourse, donc d'avoir des notes exceptionnelles au Foli. Tous les deux. Ce qui signifiait faire le triple du travail proposé dans notre classe unique puis, à partir de nos treize ans, traverser la moitié de la ville pour rejoindre l'un des rares collèges publiques d'Ashagan.

Alors, d'une manière très insidieuse, nous avons commencé à vivre dans l'angoisse. Angoisse que nous échouions, angoisse qu'un seul d'entre nous échoue. La peur terrible de décevoir toute notre famille, qui pourtant n'a jamais cessé de nous affirmer qu'elle serait fière de nous quoi qu'il advienne. Aujourd'hui, je sais que c'est vrai, que puisque nous travaillions autant que nous le pouvions, il était impossible qu'ils soient déçus de nous – pour nous, oui, mais jamais de nous. Hélas, nous étions bien trop jeunes pour le comprendre.

Nous avons réussi : 93% de bonnes réponses au Foli pour toi, 95% pour moi, les honneurs de la cité d'Ashagan, deux places dans le prestigieux campus de Neven... Mais pas le soulagement escompté. Nous désirions tellement être brillants, nous doutions tellement de l'être – c'était l'Académie, bon sang, c'était un mythe ! Je me demande quel cours auraient pris les événements si nous avions été moins avides de bien faire.

Nous avons traversé le continent pour découvrir deux choses. Premièrement, que le rêve n'était pas si doré que cela : en tant que boursiers, nous étions logés dans une petite chambre de six mètres carrés pourvue en tout et pour tout de deux couchettes superposées, d'un unique bureau et d'un lavabo, et nous y avons vécu jusqu'à ce que nous intégrions l'équipe d'escrime. Deuxièmement, que notre enfance allait connaître une fin brutale et douloureuse.

Sérieusement, des jumeaux de tout juste seize ans, fils de personne, à plusieurs milliers de kilomètres de leur petite maison, admis sur bourse dans ce milieu d'enfants de patriciens à qui leurs parents avaient enseigné le dégoût des pauvres ? Nous n'avions aucune chance.

Je ne détaillerai pas ce que nous avons vécu pendant cette première année. Je dirai simplement que je croyais connaître la haine et que je me trompais. Ils nous harcelaient en permanence, nous insultaient entre chaque heure de cour, nous faisaient des béquilles dans les escaliers. Ils nous interdisaient l'entrée des douches et nous enfermaient dans les toilettes. Ils ont forcé notre porte à plusieurs reprises pour détruire nos travaux et nos affaires personnelles. Jamais de preuve, jamais personne pour témoigner, jamais rien d'assez grave pour que nous osions surmonter notre honte et aller en parler aux surveillants. Juste cette pression, ces humiliations permanentes.

Et puis, comme les examens de fin d'année approchaient, ils ont eu leur idée la plus ignoble. Enfin, je dis « ils », mais je connais le responsable. Aujourd'hui c'est un homme bien en vue, respectable, qui a brillamment repris la société de son père. A l'époque, c'était le capitaine de l'équipe d'escrime du campus de Neven. Deux ans plus tard, ma lame a cassé à l'entraînement et malgré son bustier je lui ai perforé le poumon droit. Il a survécu, mais la compétition, c'était terminé pour lui. Tu as pris sa place à la tête de l'équipe. Certains disent que je l'ai fait exprès, mais comme ce sont ceux qui savent pourquoi j'aurais eu une bonne raison de le faire exprès, ils ne le crient pas très fort.

C'est toi qui les a entendu parler de cette saloperie. Tu passais dans le couloir où ils discutaient, ils donnaient l'impression de ne pas se préoccuper de toi. Ils ont évoqués les examens, et le petit « remontant AD » qui allait leur permettre de tout valider. Ils ont dit que de toute façon tout le monde en prenait, qu'il était impossible de s'en sortir sans cela. Puis ils ont baissé la voix quand ils t'ont remarqué, comme s'ils ne voulaient pas que tu entendes alors qu'ils n'attendaient que cela, bien sûr. Tu as regagné notre pauvre refuge et tu m'as répété leurs paroles.

Vingt-quatre heures plus tard, un dealer que nous avons trouvé beaucoup trop facilement me montrait comment je devais faire pour me piquer au pli du coude sans laisser de trace.

Je ne sais pas comment nous avons pu nous abaisser à une chose pareille. Sans doute par peur d'échouer, encore. Par épuisement. Peut-être même par désir inconscient d'en finir, qu'en sais-je – peut-être pas avec la vie, mais avec l'Académie, certainement : être pris en train de se droguer, c'était l'exclusion immédiate et définitive.

Le pire, c'est que cela marchait. Nous ne ressentions plus la fatigue ni la douleur, nous n'avions plus besoin de manger. Notre cerveau fonctionnait à une vitesse affolante, proprement merveilleuse, et jamais notre magie n'a été aussi puissante, ni avant ni après ces quelques mois. Les esquisses du GPS sont nées sous l'effet de cette drogue avec une demi-douzaine d'autres brevets, et en plus nous parvenions à préparer nos examens et à récolter d'excellentes notes dans tous les devoirs que nous devions rendre. Même les sévices que nous subissions semblaient moins intenses, ce que nous avons bêtement pris pour une heureuse coïncidence.

Ils ne se sont pas donnés la peine de nous dénoncer. Ils savaient ce qui nous attendait.

A force de n'être jamais fatigués, nous avons commencé à nous épuiser. Nos idées se brouillaient. Notre travail était toujours aussi abondant mais se dispersait jusqu'à l'absurde. Alors, sous un prétexte idiot de changement d'uniformes, nous avons réclamé de l'argent à Klaes et nous avons augmenté les doses. Encore. Et encore.

Un matin, je me suis levé de mon lit trempé de sueur (je ne pouvais plus fermer l’œil sans faire d'horribles cauchemars). Tu étais assis au bureau, hagard. La trousse qui contenait les seringues et les ampoules de drogue était ouverte à côté de toi. Tu n'avais même pas retiré le garrot qui enserrait ton biceps gauche. J'ai vu les veines éclatées le long de ton bras et soudain j'ai aussi vu tout le reste. Tu avais perdu au moins dix kilos et tu avais l'odeur de quelqu'un qui ne s'est pas lavé depuis des jours. Le blanc de tes yeux était rouge de vaisseaux éclatés, ta peau ressemblait à de la cire plaquée directement sur tes os. Ton regard était celui d'un mort.

J'ai compris que je ressemblais à cela, moi aussi.

Avant de penser à ce que je faisais, je me suis précipité vers le bureau, j'ai attrapé la trousse et je l'ai jetée par la fenêtre. Tu as poussé un hurlement terrible et tu as essayé de suivre le même chemin. Je t'ai retenu. Tu m'as regardé. Et toi aussi, tu as vu ; tu as vu que tu étais prêt à te défenestrer pour un peu de drogue. Tu m'as serré contre toi et je ne sais pas lequel de nous deux s'est mis à pleurer en premier.

Puis je suis descendu pour récupérer la trousse, car tout jeter était un geste aussi noble qu'idiot : nous ne pouvions pas espérer décrocher en arrêtant d'un seul coup. Nous ne pouvions même pas nous sevrer de manière simultanée, sans personne pour nous surveiller. Alors j'ai progressivement diminué tes doses, en continuant les miennes histoire de garder le peu de raison qu'il me restait. Un interminable mois plus tard, tu as décidé que c'était à mon tour, que tu étais en état de gérer mes injections. En fait tu ne l'étais pas, mais je serais mort si j'avais continué au même rythme. J'ignore comment tu as fait pour ne pas rechuter alors que tu passais tes journées à me cacher les ampoules.

Il nous a fallu plus de trois mois. Que notre pauvre stratagème ait réussi relève du miracle.

Nous n'avons bien entendu passé aucun examen cette année-là, nous avons dû rattraper notre retard l'année suivante en le cachant à nos proches. Quant à ceux qui se demandent comment aucun enseignant n'a pu remarquer ce qu'il se passait, je répondrai que dans ce genre de situation ils ne voient jamais rien. Ils ne le veulent pas. On nous maltraitait depuis tellement longtemps, ils ont dû se dire que le bizutage s'était juste fait un peu plus intense. Et nous savons tous ce qu'ils en pensent : après tout ils sont aussi passés par là, c'est un rituel de passage, cela forge le caractère, etc.

D'ailleurs, pour une raison qui m'échappe, les autres étudiants nous ont laissé un peu de répit après cela. L'année d'après, nous avons même réussi à nous faire des amis et nous avons pu rejoindre le club d'escrime. J'aime à penser qu'ils ont été impressionnés par la manière dont nous avons remonté la pente. Selon toi, ils étaient simplement déçus d'avoir perdu leurs jouets et ils étaient allés en chercher de nouveaux.

Ce secret, je suis le seul être encore en vie à le connaître. Toi, comme promis, tu l'as emporté dans la tombe.


*****


La vérité, c'est que je n'ai pas fondé ma propre famille.

Je le voulais, pourtant. Je le veux toujours. Mais Suzanne... Ce n'est pas qu'elle refuse, mais j'ai l'impression que cela ne l'intéresse absolument pas. Je n'ai pas envie d'avoir des enfants si c'est pour que leur mère gère leur éducation comme elle organise un gala de charité. Et puis, de manière beaucoup plus pragmatique... Je ne sais pas trop comment le formuler, mais ce n'est pas en dormant chacun de son côté du lit que l'on risque d'en avoir, des enfants.

Oh, je ne dis pas qu'elle n'a pas fait d'efforts. Mais encore une fois, c'était comme s'il s'agissait d'une formalité à remplir, un alinéa un peu ennuyeux dans notre contrat de mariage, et du coup cela en devenait gênant pour moi aussi. J'ai préféré arrêter d'essayer.

Malheureusement, je sais très bien pourquoi cela ne fonctionne pas, mais je ne peux rien y faire. Oh, parfois je m'illusionne, je me dis que c'est peut-être de ma faute, que je m'y prends mal, que je passe trop de temps dans mon atelier et pas assez avec elle. Mais la vérité est beaucoup plus simple : elle ne m'aime pas et ne m'a jamais aimé. Ce que je savais en l'épousant.

Moi ? Je ne sais pas. Je la trouve belle, vraiment très belle. J'aime la façon dont elle s'occupe d'elle, le soin qu'elle met à s'habiller pour magnifier sa silhouette. J'aime sa nuque blanche et fine, la manière dont son (trop rare) sourire creuse ses joues. J'aime le contraste entre ses yeux très bleus et la discrète ondulation noire de ses cheveux. J'apprécie ses manières, sa volonté, l'art qu'elle a de gérer nos affaires et de maîtriser toutes ces conséquences mondaines du succès qui m'ennuient au plus haut point.

Quand je l'ai rencontrée, dans ce petit cabinet d'avocats où elle était secrétaire, je n'ai pas osé la regarder en face. Je me disais qu'elle n'avait pas de chance d'être aussi ravissante tout en n'étant qu'une subalterne, qu'elle devait passer ses journées à encaisser sans rien dire les regards intéressés des clients qui la pensait là pour cela. Je ne voulais pas être comme eux. Je persiste à dire qu'il n'y avait rien d'autre à ce moment-là, mais toi, bien sûr, il a fallu que tu imagines des choses. Tu n'as d'ailleurs même pas attendu que l'on sorte de l'immeuble pour me le signaler :

« Jolie, hein ?
- Oui, c'est une belle offre.
- Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, je t'ai vu. Elle t'a remarqué aussi, tu sais ?
- Ne dis pas n'importe quoi.
- Je sens ces choses-là. Et toi, tu serais un peu amoureux que cela ne m'étonnerait pas...
- Arthur ! Je... Enfin, c'est la première fois que je la vois !
- Adam est amoureux-euh...
- Mais tais-toi, elle va t'entendre ! »


Je passe sur la dispute qui a suivi, des gamins de six ans auraient fait mieux. Mais le fait est que tu n'avais pas tort. Je n'étais pas amoureux – le coup de foudre, cela n'existe pas – mais j'étais... séduit, d'autant plus innocemment que je savais ne pas être le genre d'homme capable d'attirer une telle femme. C'est pourquoi je n'y ai pas cru quand elle m'a proposé un dîner et que j'ai pensé qu'elle m'avait confondu avec toi. Et j'y ai encore moins cru quand, environ trois mois plus tard, elle m'a offert cet... arrangement.

« Que tu l'épouses ?! Mais... enfin, elle t'aime ?
- Non. Enfin... je crois que non.
- Tu l'as mise enceinte?
- Ne sois pas stupide. C'est juste qu'elle m'apprécie, et qu'elle ne veut plus rester célibataire. Elle dit que nous avons besoin de quelqu'un pour gérer le succès explosif de l'entreprise et ce n'est pas faux.
- Je vois. Et toi, alors ? »


Je me rappelle très bien de cette discussion : nous étions dans l'atelier, et encore une fois tu lisais le journal alors que j'étais à ma table de travail. Je faisais mine d'être affairé, mais en réalité je ne faisais que jouer avec de petits bouts de cuivre que je fondais les uns dans les autres, en pensant que cela me calmerait. Sans grand résultat.

« Moi, je... l'apprécie également. »

Là, un autre membre de la famille se serait mis à râler. Notre mère m'aurait demandé si j'étais tombé sur la tête. Katryn aurait poussé un cri indigné en disant que je méritais d'épouser quelqu'un qui avait au moins la décence de m'aimer. Klaes...

Klaes n'avait plus rien à dire. Il était mort depuis plus de trois ans. En mission, comme s'il avait voulu copier notre père jusqu'au bout.

Avec toi, c'était différent. Je t'ai entendu replier ton journal et quitter ta chaise. Tu es venu te pencher par-dessus mon épaule pour observer la forme que je sculptais dans le cuivre. Nous sommes restés ainsi un long moment, en silence parce que nous n'avions pas besoin de parler. Puis j'ai senti ta main sur mon épaule :

« Essaie simplement d'être heureux, d'accord ? »

J'ai hoché la tête. Tu m'as flanqué une tape sur l'omoplate puis tu t'es dirigé vers la sortie :

« Allez viens, je t'offre un verre. »

J'ai pris encore quelques secondes pour contempler l'esquisse d'alliance que mes doigts et mes pensées avaient dessinée dans le cuivre. Puis je l'ai reposée sur ma table de travail et je t'ai suivi.

J'ai épousé Suzanne.

Je ne pense pas que j'ai réussi à être heureux.


*****


La vérité...

Par l’État, je n'y arriverai pas. J'ai tout mis par écrit, tout. Le hangar où nous avons trouvé Katryn, la drogue à l'Académie, même mes ennuis avec Suzanne. J'ai extirpé de moi le honteux, le sale, toutes ces confidences que je n'ai faites qu'à toi, et je sais à présent que ces feuillets brûleront aussitôt que je descendrai du dirigeable. Mais cela, cette vérité là, je ne peux pas. C'est au-dessus de mes forces.



La vérité...

C'est que tu es mort.

Et que l'on t'a assassiné.


*****


Cela devait faire une bonne semaine que je me sentais mal, ce qui n'avait rien d'extraordinaire : il y a beaucoup de cuivre dans les bâtiments de Secaria, beaucoup plus que dans ceux du Centre, et ce bourdonnement incessant dans ma tête m'empêche souvent de dormir correctement. Mais cette fois-ci, c'était un peu particulier. J'avais une envie discrète mais tenace de contacter tout le monde dans la famille, de m'assurer que tout allait bien. Cela paraissait un peu bête, mais la dernière fois que j'avais éprouvé ce sentiment, c'était avant que l'on m'apprenne que j'allais devoir enterrer mon frère aîné. Alors j'ai pris mon téléphone et tant pis pour la facture.

Notre mère allait très bien. Elle vivait avec Jack à présent, ce qui ne nous gênait pas : sans lui, elle ne se serait pas relevée du décès de Klaes. Nous leur avions offert une belle maison dans le centre-ville d'Ashagan, elle gérait une association de soutien scolaire destinée aux jeunes des faubourgs. La seule ombre au tableau, c'était qu'elle ne parvenait pas à joindre Katryn. Je n'ai pas été étonné : notre sœur a beaucoup changé depuis la mort de Klaes. Elle a brusquement arrêté de faire n'importe quoi et s'est mise à étudier la photographie. Elle est douée, c'est indéniable, mais je pense que si elle aime tellement ses reportages photos c'est aussi parce qu'ils lui offrent une bonne excuse pour nous approcher le moins possible ; elle fuit les réunions de famille, surtout celles où Salem est présent, et je crois que si tu n'avais pas insisté elle ne serait même pas venue à mon mariage. Elle ne supporte pas de ne pas voir Klaes à notre table.

Je n'ai pas réussi à l'appeler, moi non plus. Tout ce qu'elle nous avait laissé, c'était une série de boîtes postales. Je lui ai quand même envoyé un télégramme, au cas où.

Quant à toi... Tu toussais un peu, mais rien de grave. Un gros rhume, selon tes propres dires. Les cours que tu donnais en tant qu'assistant à l'Académie avaient toujours autant de succès et tu envisageais de plus en plus sérieusement de me laisser la gestion de l'entreprise (sic) pour te consacrer entièrement à tes élèves. Tu t'es même moqué de moi, parce que l'un d'eux t'avait rendu un devoir dans lequel il insistait sur « la symbolique hautement féminine et sensuelle du cuivre ». En un mot, tu étais toi.

Quatre jours plus tard, un unique télégramme a détruit mon monde.

ARTHUR SOUFFRANT -(STOP)-
HOSPITALISE CLINIQUE MAX -(STOP)-
FAIS VITE JE T'EN PRIE -(STOP ET FIN)-

Etait-ce mon malaise, la supplique de ma mère ? Le fait que tu sois allé voir Max Henry, un ami de la Loge du Médecinisme qui soignait bien pire que des rhumes dans sa clinique à la pointe du progrès ? Quelque chose en moi a instantanément compris ce qui allait se passer. J'ai juste refusé de me l'avouer.

J'ai jeté cinq costumes et une chemise dans une valise, j'ai glissé une vague explication à Suzanne puis j'ai sauté dans le train à grande vitesse qui relie Sécaria à la côte. Ensuite, dans le dirigeable, j'ai pris le risque de forcer la porte du compartiment technique pour débrider leurs moteurs, histoire que nous nous trainions un peu moins lamentablement. Puis un nouveau train, une nouvelle diligence. J'ai atteins la clinique exactement trente-six heures après avoir reçu le télégramme, et pourtant il était déjà trop tard.

Ta chambre était belle, éclairée par une immense porte-fenêtre qui donnait sur un balcon avec vue sur les toits de Neven. Tu y étais le seul malade ; de chaque côté de ton lit, on avait installé un fauteuil d'allure confortable. C'était le genre de chambre d'hôpital dans laquelle on s'attend à trouver un convalescent, quelqu'un pour qui le pire est passé et qui attend juste de retrouver sa vie de tous les jours.

Puis j'ai vu le nombre de perfusions accrochées à ta potence, les seringues électriques alignées contre le mur. J'ai remarqué à quel point ta peau avait l'air translucide, les cernes qui dévoraient tes yeux clos. J'ai entendu le bruit que tu faisais en respirant sous ton masque à oxygène, ce râle affreux que je ne pourrai jamais extirper de ma tête. Et j'ai croisé le regard de notre mère, qui s'était recroquevillée dans l'un des fauteuils. Son visage était lisse, lavé par les larmes.

« Oh, Adam... »

Elle s'est levée pour m'embrasser. Cela t'a réveillé. Pour ma plus grande stupeur, ton regard n'était pas très différent de d'habitude, peut-être juste plus brillant à cause de la fièvre. Tu as même souri. En un sens, c'était presque pire de te voir toujours aussi alerte alors que ton corps tombait en morceaux.

« Arthur...
- Je sais. »


Parler t'a fait tousser, d'une horrible toux sale. Je me suis approché de toi, je t'ai pris la main. Je t'ai demandé ce qu'il t'était arrivé. Tu m'as juste dit de poser la question à Max, qu'il m'expliquerait mieux que toi.

Oh oui, il m'a expliqué. Il m'a emmené dans son bureau et il m'a expliqué, aussi bien que d'habitude, avec sa voix calme et aimable de bon médecin, même s'il avait l'air affreusement triste. Il m'a raconté comment tu l'as appelé depuis l'Académie parce que tu t'étais mis à saigner du nez en plein milieu d'un cours et que tu ne parvenais pas à arrêter l'hémorragie, comment il t'a fait hospitaliser le temps de comprendre ce qu'il se passait, comment ton rhume s'est avéré être une bronchite, comment il a viré à la pneumonie... Et comment la prise de sang lui a permi de poser son diagnostic.

« Non.
- Adam...
- Non. C'est impossible, vous vous êtes trompés.
- Les analyses ont été faites trois fois, j'ai personnellement vérifié leurs résultats. J'aimerais me tromper, mais ce n'est pas le cas.
- Mais... mais je lui ai parlé au téléphone il y a quelques jours, il allait bien, il...
- Une leucémie, cela peut se déclarer très vite. Et puis, il toussait déjà, n'est-ce pas ?
- Ce... c'était un rhume !
- Adam, il n'a plus un seul globule blanc digne de ce nom dans le corps. Ce simple rhume allait forcément dégénérer, ce n'était qu'une question d'heures.
- Mais une leucémie, cela se soigne, non ? J'ai entendu parler des greffes de moelle, je sais que tu en fais dans cette clinique.
- Écoute, je suis désolé, mais...
- Je suis son jumeau, bon sang ! Je suis un donneur parfait ! Il faut essayer, il faut...
- Adam ! C'est trop tard ! »


Là, pour le coup, je me suis tu. Max n'avait plus seulement l'air triste, à présent. Il était en colère, et sa rage sentait le désespoir.

« J'ai tout essayé. Je l'ai transfusé six fois, je lui ai donné tous les antibiotiques que je connaissais, mais pas moyen d'enrayer cette infection. La greffe n'aura pas le temps de prendre. Je suis désolé, je suis tellement, tellement désolé. »

J'ai dû m'asseoir. Il a soupiré et s'est passé les mains sur le visage.

« Ce n'est pas ta faute : même si tu avais été là dès son admission, nous n'aurions rien pu faire, cette saleté progresse à une vitesse folle. Je n'ai jamais vu une chose pareille, même chez... »

Max s'est brusquement interrompu, mais je sais ce qu'il allait dire : chez les Arcano. Parce que tout le monde le sait, que le cancer aime les Arcano. Et si c'était bien cela qui avait rendu mon jumeau malade, quelles étaient les probabilités que je l'aie, moi aussi ?...

Je n'ai pas posé la question à Max, je ne voulais pas l'obliger à répondre à cela. Il m'a proposé de te donner du sang, en disant que cela te ferait peut-être gagner un peu de temps. C'était gentil de sa part : je ne sais pas si cela a servi médicalement parlant, mais je me suis senti un peu moins inutile. Quant à Max, cela lui donnait une bonne excuse pour analyser mon sang. Au cas où.

Je ne t'ai pas quitté pendant les deux jours qui ont suivi. Nous avons reçu un télégramme de Katryn, qui nous annonçait qu'elle arrivait le plus vite possible, mais je ne pensais pas qu'elle serait là à temps : il devenait de plus en plus évident, au fil des heures, que tu allais mourir.

Puis, le troisième jour, il y a eu un mieux. Ce n'était pas la grande forme, mais tu étais bien réveillé et tu arrivais à parler presque normalement malgré la toux. Après d'âpres négociations, nous avons obtenu que notre mère rentre chez elle se reposer un peu. Puis tu as demandé à une infirmière si nous pouvions ouvrir la fenêtre, parce que tu avais envie de respirer un peu d'air frais.

« Je sais que vous n'êtes pas trop pour, ici, mais que voulez-vous qu'il m'arrive de pire ? »

L'argument était cruel, mais juste, et elle a fini par t'accorder ce que tu voulais. Avant de partir, elle m'a aidé à te rasseoir correctement dans le lit et elle nous a souri. Tu l'as suivie du regard quand elle a quitté la chambre :

« Mignonne. Tu crois que je lui plais ?
- Bien sûr. Tu es irrésistible.
- Je sais, toutes les infirmières me sourient.
- Elles nous sourient à tous les deux.
- Oui. Parce qu'elles sont désolées pour nous.
- … Pour toi, tu veux dire.
- Pour nous. Parce qu'elles pensent que tu vas me suivre. »


Ton changement de ton m'a fait l'effet d'une claque. Tu m'as regardé bien dans les yeux, m'imposant le spectacle terrible de ton visage creusé par la maladie.

« Est-ce qu'elles se trompent, Adam ? »

Je ne me suis pas détourné. Mais je n'ai pas répondu.

« Je sais à quoi tu penses. Mais tu ne peux pas faire une chose pareille. Maman, Katryn, Suzanne... Il faut quelqu'un pour s'occuper d'elles. Il faut que tu continues. »

Je me suis mis à pleurer, si brutalement que j'en ai moi-même été choqué. Je crois que je venais de réaliser que tu étais en train de me dire au revoir.

« Je... je ne sais pas... comment...
- Je sais. Adam, je sais, je... Arrête, s'il te plaît. Arrête, tu... »


Et tu as commencé à pleurer toi aussi. Je me suis assis au bord de ton lit et je t'ai pris dans mes bras. Tu t'es accroché à moi avec une force surprenante, tu m'as presque fait mal, et tu as sangloté quelque chose au creux de mon oreille, des mots que l'on ne devrait jamais prononcer, et je me suis soudain senti vide et froid comme si c'était moi qui était à l'agonie. Au bout d'un long moment, j'ai fini par dire d'une voix misérable :

« De toute façon, je vais sûrement... tomber malade moi aussi. J'ai entendu Max discuter avec ses collègues, ils disent qu'il y a peut être une composante génétique dans ta leucémie. Alors que je le veuille ou pas... »

En m'entendant dire cela, tu t'es calmé. Tes bras ont raffermi leur prise autour de moi, comme si soudain c'était moi qui avait le plus besoin d'être réconforté. Puis tu as pris un peu de recul, en laissant tes mains sur mes épaules. Tu m'as surpris en vérifiant que la porte de la chambre était bien fermée, puis tu m'as dit très sérieusement :

« Ce n'est pas génétique.
- Que...
- Tu ne tomberas pas malade, parce que cela n'a rien à voir avec la génétique. Cela n'a même rien à voir avec notre métier.
- Comment... comment peux-tu... »


Tu m'as relâché pour remonter la manche droite de ton pyjama d'hôpital. Je n'ai pas compris ce que tu voulais me montrer, jusqu'à ce que tu me désignes une marque rouge sur ton épaule, au milieu d'une ecchymose qui commençait à jaunir. J'ai essuyé mes larmes et me suis penché pour voir de plus près. Cela ressemblait à une simple piqûre de moustique que l'on aurait grattée, avec une petite croûte au centre.

« Qu'est-ce que c'est ?
- Regarde dans le tiroir de la table de chevet. »


J'ai obéis. Ton porte-monnaie était là, tu m'as dit de l'ouvrir. Dans un compartiment à part des pièces, j'y ai trouvé un bout de métal millimétrique, que tu m'as incité à prendre en main. Mes yeux se sont arrondis de stupeur quand j'ai ressenti un picotement familier au creux de la paume.

« C'est... cela a été modifié par un Arcano ?
- Oui. Je pense que c'était une sorte de plomb, un tout petit plomb creux qui devait contenir quelque chose avant de s'écraser sous ma peau.
- C'était dans ton bras ?
- Oui. C'est vraiment minuscule, la marque aurait dû disparaitre en deux jours, mais comme mon sang ne coagule plus...
- Mais qu'est-ce que cela faisait là ?!
- Tu te rappelles le contrat pour l'armée que nous avons reçu cet été ? Le devis que je suis allé faire à l'aérogare ?
- Oui.
- Je t'ai raconté qu'on m'avait laissé seul dans un bureau pendant plus d'une heure, et que pour tuer le temps j'avais commencé à parcourir les titres des dossiers.
- Et tu as remarqué un certain nombre de choses étranges, mais tu ne préférais pas en parler tant que tu n'étais sûr de rien. Quel est le rapport avec...
- Le rapport, c'est que j'ai continué à fouiner chez ces messieurs en uniforme, et que j'ai dû apprendre quelque chose que je n'étais pas censé savoir. »


Tu as été interrompu par une quinte de toux plus forte que les autres. Je t'ai aidé à remettre ton masque à oxygène le temps que cela passe. Un filet de sueur glacée me coulait le long du dos : était-ce possible? De pareilles choses pouvaient-elle vraiment arriver dans la réalité?...

Aussi vite que tes poumons te le permettaient, tu m'as tout dit. Une semaine auparavant, un homme t'avait percuté de plein fouet alors que tu montais dans le tramway. Tu n'avais pas vu son visage et il avait disparu dans la foule avant que tu aies eu le temps de lui demander des comptes. Comme ton épaule te faisait vraiment mal, tu l'avais examinée une fois rentré chez toi. Tu avais trouvé le métal arcanotechnologique sous ta peau et un minuscule trou dans la manche de ton manteau.

A cet instant, tu ignorais encore que c'était une technique très efficace pour empoisonner discrètement quelqu'un. Et qui irait s'étonner qu'un Arcano meure d'un cancer ?...


*****


Ton état s'est à nouveau dégradé pendant la nuit. Le quatrième jour, tu t'épuisais à respirer et tu n'as pratiquement pas rouvert les yeux. La seule chose qui t'a réveillé, c'est Katryn quand elle a défoncé la porte de ta chambre en début de soirée. Tu as réussi à lui sourire, et tu as soulevé péniblement ton masque pour souffler :

« Hey, Boucles d'Or... Je t'attendais... »

C'était vrai : une demi-douzaine d'heures plus tard, tu es mort dans ton sommeil.


*****


J'ai été très occupé les jours suivants, trop pour penser. J'ai dû organiser les funérailles. Il a fallu voir les choses en grand, à cause de ton poste d'enseignant à l'Académie. Tu as eu droit à la nef principale puis au crématorium du Grand Temple d'Ashagan, avec un discours de la doyenne de notre Loge.

Au premier rang, il n'y avait que notre mère, Katryn et moi. Jack se tenait un peu en retrait. Trois personnes, c'était tout ce qu'il restait de notre famille. Pas de père. Pas de Klaes. Pas d'Arthur. Je n'avais pas pu joindre Suzanne : communications coupées, sans doute que le blizzard s'était abattu sur Sécaria. Idem pour Salem, malgré les nombreux messages que j'avais laissés à une standardiste de l'armée qui n'en avait rien à cirer.

Je n'ai pas prononcé de discours. Je ne pouvais pas : ils étaient tous là, à me fixer, et je savais ce qu'ils se disaient. Pour tous ceux qui me connaissent et m'aiment, à présent, j'ai le visage d'un mort.

Quand on m'a donné l'urne, j'y ai glissé la montre de cuivre que j'avais fabriquée pour toi, il y a longtemps. Je voulais que tu la gardes. Je l'ai observée un moment, reposant sur son tapis de cendres. Puis je l'ai effleurée du bout des doigts et elle s'est arrêtée.

J'ai mis l'urne dans la tombe où reposaient déjà deux autres Zolnerowich, avec l'impression lancinante que mon nom serait le prochain à être inscrit dans le granit de la stèle.

A présent je rentre à Sécaria. Que puis-je faire d'autre ? Katryn a fui aussitôt la cérémonie terminée, comme d'habitude ; je n'ai même pas la force de lui en vouloir. Quant à notre mère, je me suis disputé avec elle. Elle pense que c'est la magie qui t'a tué et elle veut que j'arrête de m'en servir. Comment pourrait-elle comprendre, comment pourrais-je lui dire que tu n'es pas mort de ta passion, mais que l'on t'a assassiné pour avoir approché la vérité de trop près ?

Assassiné.

Il y a une mallette sur mes genoux, verrouillée par un cadenas de notre conception et que je suis donc le seul, à présent, à pouvoir ouvrir. Je ne l'ai pas encore fait, mais je sais que j'y trouverai des pages et des pages de ta sténographie illisible, les fruits d'une enquête qui a duré des mois. Ce qui t'a tué.

J'ai également posté un colis à l'attention de Katryn. Tu l'avais préparé à l'avance, au cas où il t'arriverait quelque chose. Je sais qu'il ne contient pas autant d'informations que ma mallette, mais ce sera suffisant pour que Kat' comprenne. Et qu'elle se mette en danger, bien sûr, comme moi je vais le faire. Mais je comprends ta démarche : curieuse comme elle est, elle risquait de tout découvrir par elle-même. Là, au moins, j'ai une longueur d'avance sur elle, je sais ce qu'elle va faire. Peut-être que je parviendrai à la protéger.

Nous perdons de l'altitude. Il va falloir que j'envoie un message à Suzanne pour qu'elle vienne m'attendre à la gare. Il va falloir que je brûle tout cela.

La vérité n'est pas toujours bonne à entendre.


*****


Ce que tu as murmuré à mon oreille, ce jour-là, à l'hôpital. La raison pour laquelle ton assassin doit payer.

« Je ne veux pas mourir. Je ne suis pas prêt. »
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~Et encore un schizo sur le forum.~

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Signalement : L'autre main du Destin (probablement la gauche) Compte PNJ réservé à la validation des fiches. NE PAS MP.


MessageSujet: Re: Adam Zolnerowich   24.09.11 22:06

18 Aout 2011, Monsieur LeMaire a écrit:
Fiche validée, bon jeu ! Niark

Que les témoins prennent acte.
Spoiler:
 


NB: Les fiches ont été nettoyées de tous les post non rp. Désormais, l'auteur du topic est le seul habilité à poster.

Ce topic vous servira à la fois d'étendard, comme de journal intime ou fourre-tout, tant que cela concerne Adam.
Spoiler:
 
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Adam Zolnerowich

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